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Think tanks, pouvoir et idéologie 1
Peut-on produire des idées sans produire de l'idéologie ? En d'autres termes, les think tanks (et l'auteur de ces lignes appartient à l'un d'eux) peuvent-ils offrir une expertise neutre, purement technique, tout en acceptant que  leur réflexion inspire la pratique politique ? Qu'elle soir précisément faite pour être mise en œuvre par les détenteurs actuels ou futurs de l'autorité ? Et cela sans qu'aucune considération de croyances, de doctrines ou d'intérêts (à supposer que l'on puisse distinguer les trois) n'interfère avec leur objectivité ? 

La réponse est évidemment. non dans la mesure où 
1) Les chercheurs sont des êtres humains donc enclins à partager les préjugés d'une époque ou d'un milieu, formés d'une certaine façon, dans une certaine culture.
2) Tout think tank ou assimilé se donne des buts qui ne sont pas seulement de faire avancer la connaissance pure. Même si ces objectifs sont formulés en termes très vagues (du genre "contribuer à l'entente entre les Nations" ou "suggérer des solutions pour une meilleure gouvernance"), ils impliquent des choix de valeurs.
3) Les think tanks sont des institutions qui dépendent de commandes ou de subventions : comme telles, elles ne peuvent espérer atteindre une certaine taille un certain impact que si les opinions qu'elles émettent s'inscrivent dans une sorte de cercle de la raison praticable. un minimum de consensus des leaders d'opinion est leur oxygène. On peut imaginer des think tanks très anticonformistes ou très critiques. On peut difficilement en imaginer qui préconisent des solutions qui sortent du domaine même très large de ce que les élites ou les médias rangent au nombre des opinions discutables. On peut imaginer que des intellectuels soient en faveur de la polygamie, du rétablissement du servage ou d'un socialisme à la nord-coréenne. On peut même imaginer que des groupes de réflexion se réunissent pour développer les conséquences de ces prémisses surprenantes. Mais on les voit mal participer au débat intellectuel sinon comme objet de scandale qui permettrait aux belles âmes de s'indigner. Il leur serait difficile d'avoir des moyens et des tribunes, donc de rendre leurs travaux monnayables, sauf à se faire discrètement subventionner par un gouvernement ou un service étrangers.
Or le "cercle" qui est grosso modo celui des idées que peuvent discuter des partis de gouvernement varie selon les cultures ou les pays : on voit mal un think tank français faire des propositions en faveur de la détention d'armes légères par les particuliers ou de l'enseignement du créationnisme à égalité avec le darwinisme. Ou encore recommander la virginité aux étudiants. Cela se produit pourtant aux USA où certains textes que nous produisons sur l'État palestinien ou la fiscalité soulèveraient l'hilarité ou l'indignation de l'autre côté de l'Atlantique.
Donc sous la réserve du principe "on ne peut pas ne pas avoir d'idéologie" (y compris lorsque l'on proclame la fin des idéologies ou le caractère purement technique des problèmes politiques), il subsiste une énorme différence entre "refléter" ses convictions (souvent inconsciemment et en étant persuadé d'être "neutre") et d'autre part, apporter des munitions idéologiques à une cause. Surtout délibérément.
En cette année électorale (et en France et aux USA), nous allons beaucoup entendre parler des "réservoirs d'idées" des candidats. Autre façon de désigner la fonction d'inspiration et de proposition de certains centres de recherche. 
La désignation est d'ailleurs large et recouvre le plus souvent,  au moins chez nous, des clubs engagés dans le soutien à un candidat (y compris des candidats à la candidature). La fonction se situe entre conseillers du futur Prince, amicale d'universitaires, éditorialistes et autres prescripteurs d'opinion ou experts ayant choisi leur favori pour l'élection et centre de recherche du parti responsable des spéculations et argumentaires. Quand ce n'est pas simples alibis destinés à remplir les tribunes des indispensables "intellectuels qui nous soutiennent" aux côtés des artistes et des représentants de la société civile. Le mot think tank ayant été galvaudé, il est couramment employé pour désigner un collectif militant qui produira trois brochures au cours de son existence.
Dans beaucoup de cas, un supposé think tank travaille ouvertement au nom d'un candidat ou leader dont il est censé nourrir le programme de solutions originales et efficaces. On associé ainsi Répondre à gauche à François Hollande, Désirs d'avenir à Ségolène Royal, la Forge à Benoît Hamon, comme Droite Sociale à Laurent Wauquiez ou Génération France à J.F. Copé. De la même façon, il n'est un secret pour personne que le cercle  Gabriel Péri est proche du PC, l'Institut Jean Jaurés du Ps ou la Fondation pour l'innovation politique de l'Ump, que certains affichent leurs options social-democrates, d'autres libérales, etc... On voit même surgir un "Conseil des clubs" sous la houlette de F. Copé dans la perspective avouée de faire gagner la droite dans la bataille des idées. Sans entrer ici dans le débat sur ce qui sépare un think tank d'un club ou d'un cercle, notons seulement la montée du phénomène qui n'a d'ailleurs rend de choquant. Il est tout à fait normal que des experts ou réputés tels militent davantage dans les colloques ou en produisant des argumentaires qu'en distribuant des tracts à la sortie des métros.
Mais dire que les think tanks ou assimilés aient des options politiques, morales ou autres voire que, comme la plupart des groupes humains, ils analysent la réalité en fonction de catégories préconçues ("l'idéologie commence quand les réponses précèdent les questions" disait Althusser) ne nous apprend rien.
La vraie question est de savoir quelle est la capacité   de provoquer des effets de croyance et d'adhésion par un discours d'apparence rationnelle. qu'exercent les think tanks dans nos sociétés. Il faut donc les penser en termes de pouvoir et d'influence, ce que nous commencerons à faire dans un prochain article.

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