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Du camouflage à l'anonymat
Dans le langage courant « camouflage » est synonyme de dissimulation ou de tromperie. Pourtant le mot renvoie d’abord à une stratégie inscrite dans les gènes de certaines espèces : elle leur permet de se fondre avec le milieu par la couleur ou la forme de leur corps. Le camouflage est d’abord l’équivalent d’une supercherie : l’animal échappe à la vision en se confondant avec l’arrière-plan. Chez l’homme, les stratégies se font culturelles et reproduisent à la chasse ou à la guerre, celles des animaux : il faut se rendre invisible pour altérer la perception de la proie ou de l’adversaire.


De la peau de mouton que revêt Ulysse pour échapper au Cyclope à l’uniforme camouflé qui remplace le pantalon garance de nos piou-pious en 14-18, l’idée est la même : « casser » les formes reconnaissables, se recouvrir d’un leurre, n’émettre aucun des signaux (bruit, lumière, mouvement) ou les altérer. Le même principe appliqué aux tanks, aux navires, doit les rendre imperceptibles jusqu’à ce qu’ils puissent fuir ou frapper. Se camoufler consiste ainsi à « gagner du temps » sur l’attention du tueur ou du tué. C’est aussi devenir un secret (et non posséder un secret) : disparaître.


À partir de la seconde guerre mondiale, les stratèges se demandent comment échapper à des capteurs non humains, tels les radars. La furtivité consiste, par exemple, en l’emploi de formes renvoyant les ondes dans une certaine direction ou de peintures absorbantes afin de faire disparaître la « signature » caractéristique qui identifie un bombardier ou un torpilleur sur un écran. Mais les civils aussi vont s’apercevoir qu’il ont des raisons de chercher à échapper à d’autres machines de perception.


La notion de camouflage prend un tout autre sens à l’ère numérique où chaque citoyen se sent donc potentiellement traqué. Entre caméras de surveillance et bases de données croisées, sachant que tous ses déplacements physiques mais aussi ses transactions à distance (payement, communication par téléphone ou Internet…) laissent une empreinte conservée quelque part, il est comme poursuivi par son passé. Même le principe de précaution ou la demande sécuritaire vont dans le même sens : rendre chacun de nos actes identifiables. Cela stimule la peur de Big Brother, tyran panoptique, mais aussi celle des Little Sisters, les sociétés qui collectent toutes les informations sur nous pour nous faire les offres les plus « personnalisées ». D'où l'importance du pseudo ou de l'avatar comme techniques d'interposition d'un secret très privé (mois seul ai la maîtrise de mes doubles) entre mon identité réelle, celle de l'homme en chair et en os et l'identité numérique, avec sa réputation, sa traçabilité, ses vulnérabilités, etc.


Du coup commence une grande bataille technologique entre surveillés et surveillants : sur le Net, les hackers inventent des systèmes de cryptologie sophistiquée, des logiciels « anonymiseurs », tandis que la substitution d’identité, du permis de conduire aux archives pénales, devient un des délits qui préoccupe le plus les autorités. Et la lutte pour le droit du citoyen à l’invisibilité ou à l’intimité devient un thème politique majeur.


Y compris quand il est revendiqué par des groupes qui se vantent de leur anonymat (voir les Anonymous) : pour eux être sans nom est à la fois gage de sécurité (comment réprimer une foule anonyme et insaisissable  ?), de liberté (pas de chefs, tous égaux) et d'efficacité (ils combattent suivant le principe d'une intelligence collective parce qu'anonyme).
L'anonymat redouté au XX° siècle sous la figure de l'homme des foules, sans différence ni importance, devient une revendication majeure du XXI°.

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