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Crise 3
la crise a une histoire

Le siècle des crises


Si l'on prend l'an 2000 comme une borne symbolique (et même si, bien entendu, les signes avant-coureurs ont précédé), les leçons du nouveau millénaire ne sont pas moins douloureuses. L'hostilité politique revient. Le 11 septembre les illusions de la mondialisation heureuse et du nouvel ordre mondial pacifié sont balayées par dix-neuf hommes armés de cutters.

Le chaos économique devient encore plus erratique. Si l'économie est souvent apparue comme un destin cruel, comment qualifier le sentiment d'incompréhension de celui qui est frappé à des milliers de kilomètres à cause de la bulle spéculative d'Internet, la crise des subprimes, de la finance ou de la dette souveraine ? L'interdépendance systémique, qui est l'autre nom de la mondialisation, échappe à notre compréhension (et surtout à celle des experts).

La Nature se manifeste souvent et cruellement. Sans doute accentuées par une illusion d'optique liée à leur couverture médiatique, les catastrophes paraissent manifester un acharnement inédit contre notre espèce. Le tsunami de 2004, les inondations de la mousson de 2005, les ouragans, typhons et cyclone (à Haïti aux USA, en Corée, en Birmanie), les inondations du Pakistan les séismes d'Haïti et du Japon, le plus violent depuis 140 ans, dépassent la barre des mille morts, et parfois beaucoup plus. La mortalité due à des causes naturelles aurait augmenté de 60% dans les vingt dernières années du siècle précédent et et le nombre de catastrophe s'est multiplié par 3 en 50 ans, avec un coût qui a atteint 1.600 milliard de dollars de 1980 à 2009 selon la société de réassurance Munich Re (2009)

Même si leur gravité semble presque risible par rapport à ce qui précède, les crises liées aux technologies de l'information, à leur facilité à répandre des secrets, à propager des accusations et des dénonciations, à faciliter des mobilisations... Des fuites de type Wikileaks menacent les grandes administrations étatiques ou bancaires, dans les démocraties, les hommes politiques tremblent de voir mettre en ligne une vidéo compromettante ou ridicule (tandis que les systèmes autoritaires sont, provisoirement peut-être, incapables de juguler la cybercontestation), et l'entreprise sait désormais sa e-réputation à la merci d'un "contenu engendré par les consommateurs" ou d'une attaque d'association sur site servant au boycott, à la dénonciation de défauts techniques ou de comportements non-éthiques, anti-écologiques ou anti-sociaux.

Cette obsession des crises nourrit des formes de pratiques militantes ou quasi militantes : non plus agir collectivement pour créer le meilleur des mondes, mais s'indigner contre les scandales, les abus, les atteintes. Ne pas nécessairement chercher à prendre le pouvoir ou à appliquer un programme, mais sanctionner les dysfonctionnements quotidiens, imposer des exigences de résultat à tous les détenteurs d’un pouvoir, surtout économique…

Un groupe de pression qui défend des intérêts (y compris des intérêts moraux ou idéologiques), un réseau mobilisé sur une cause unique (ou plus exactement contre un adversaire unique) sont infiniment mieux adaptés à cette nouvelle donne qu’une entreprise à priori hiérarchisée. Et un sentiment politique comme celui de l'indignation est à la fois symptôme et facteur de la crise politique : effondrement de l'autorité, blocage de son exercice à l'échelon national, confusion dans la gouvernance internationale et le jeu de parties prenantes et contre-pouvoirs.

Il se développe d'ailleurs tout un secteur d'affaires consacré à la "e-réputation"

ou l'identité "numérique" des organisations ; sa fonction est de repérer les sources possibles de "buzz" négatif, les "e-influents", les lieux (numériques) où se confrontent les avis, où s'expriment les jugements, où se diffusent les bruits et révélations à propos d'une entreprise. C'est un indice que la crainte de la crise née de l'opinion hystérise au sens étymologique les bureaucraties les plus puissantes.

 

Culture de crise

 

Que la notion de crise soit à la fois subjective et historiquement marquée semble évident. Même si c'est notre sensibilité à la crise qui s'accroît, notre aversion au risque

, ou notre information sur les désordres du monde, ou un mélange des trois... Ceci ne dispense pas de réfléchir à la propagation et à l'interaction des crises. Nous ne pouvons les éviter - après tout, même notre vie personnelle est une succession de crises, de l'adolescence, de la puberté, du couple, professionnelle, de nos convictions, de la vieillesse...- nous pouvons au moins éviter de les aggraver.

Ajoutons un dernier élément de ce sombre tableau d'un acteur aveugle errant dans un labyrinthe branlant : notre culture ne nous aide guère à accepter l'idée de crise récurrente.

Que l'on se souvienne, par exemple, de la production des futurologues des années 60/70 sur l'an 2000

ou au-delà, quelle soit rose ou noire, qu'elle nous promettre un paradis technologique ou un enfer écologique. Ce que nous savions déterminerait notre avenir, plus que ce que nous ignorions, pensait-on. Or, nous réalisons à présent que nous dépendons davantage de ce que nous ne savons pas (ou plus exactement de ce que nous n'avions pas pris en compte au moment où nous avons pris la décision incriminée ou négligé une mesure de prudence)

.

Ensuite notre système social, au moins dans les démocraties occidentales, repose pour une bonne part sur l'idée - elle-même appuyée sur deux disciplines le calcul des probabilités et la statistique - que le Bien Commun inclut la protection de chacun contre les aléas de l'existence. Cette notion implique que la plupart des risques se produisent à une fréquence et avec une gravité qui permettent d'en anticiper la masse globale et d'aménager une compensation générale. Le système , qui est celui de de l'État Providence et de la sécurité sociale et qui est aussi celui de l'assurance privée, suppose que la majorité peu exposée au risque peut compenser le dommage que subit la minorité du fait de l'âge, de la maladie, des accidents, car tout cela reste dans l'ordre du statistiquement mesurable.

Or la part de contingence s'accroît avec la multiplication de crises qui :

- soit semblent excéder ce que nous attendions de la malignité du sort (par exemple; la coïncidence de séismes et de tsunamis d'une ampleur inédite au Japon, plus le danger nucléaire, plus une économie en déroute...),

- soit sont le résultat de mesures prises avec la meilleure volonté du monde notamment pour sauver des vies (protéger les bâtiments avec de l'amiante, rationaliser l'alimentation du bétail, vacciner...)

- soit se produisent trop vite (comme le déferlement d'un tsunami) ou avec trop de retard (affaire du Mediator, par exemple) pour que l'on puisse prévenir ou réagir

- soit défient les postulats sur lesquels raisonnaient tous les experts (de grandes épidémies revenant à la fin du XX° siècle, les "foules arabes" se soulevant pour la démocratie, des gouvernements européens en faillite).

Nos systèmes politiques, pour toutes les raisons qui précèdent ne sont plus dans le tempo des crises. À la décharge des décideurs, la vie politique fait de la crise une règle, tandis qu'ils ne peuvent plus se tourner vers l'expertise scientifique, trop incertaine et trop souvent prise en défaut, pour mesurer chances, amplitude des dommages futurs ou faire la hiérarchie des contre-mesures.

L'économie ne consiste désormais plus seulement à faire coïncider une offre et une demande, ni à innover pour créer de la richesse. Elle doit intégrer une multitude de facteurs perturbateurs non économiques : l'accident improbable, la Nature et ses colères, le chaos politique, les mauvaises intentions de rivaux, la critique éthique, sociale ou écologique, l'hostilité de certains groupes, la rumeur ou la rupture du secret, une soudaine découverte scientifique qui annulera des certitudes rassurantes... Plus la vigueur de la critique médiatique, plus l'action des associations et les revendications juridiques des victimes ou de leurs représentants...

Pour couronner le tout, les philosophies de la crise ou de la catastrophe se multiplient, et d'importants courants idéologiques (en particulier écologiques) se situent désormais dans la perspective d'éviter le pire et non plus d'accélérer l'avènement du meilleur (comme le voulaient les doctrines se réclamant du progrès depuis plus de deux siècles)

. Le binôme incertitude / impuissance tétanise la pensée. Ou du moins transforme notre interprétation du réel. Pour ne prendre que ce dernier exemple, comparons nos réactions à celles des hommes des Lumières.

Quand se produit le tremblement de Terre de Lisbonne en 1755 avec des dizaines de milliers de morts, Rousseau se demande si nous n’avons pas tort de créer des villes au lieu de vire de façon bucolique et Voltaire si ce n’est pas là une réfutation philosophique de la foi en la Providence. Au moment du tsunami du 26 décembre 2004, chacun met en cause la mondialisation qui concentre les activités touristiques dans des zones à risque, le manque d’information des populations, le manque de préparation à la crise, bref toutes les fautes de gestion que l'on peut imaginer…

Comme si, après la répartition des biens (sociétés industrielles libérales contre sociétés communistes) ou après la répartition de l’information (cela ce fut le bref fantasme de la société dite du savoir), la question cruciale était devenue celle du partage inégal de l’insécurité et du malheur entre les régions, les générations ou les individus

. Du triomphalisme (demain un monde meilleur…) à l’idéal du moindre mal : le moins de dangers, le moins de discrimination, le moins de contrainte, le moins de perturbation des équilibres naturels ou autres.



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