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Think tanks entre intellectuel collectif...
Et expert, conseiller du Prince

Think tank ? L'expression est difficile à prononcer et à traduire : réservoir d'idées ou boîte où penser ?
Elle est surtout difficile à cerner. Il existe une telle variété de fondations, clubs, centres et associations de recherche ou réflexion qui s'assignent pour mission d'éclairer le politique que la catégorie semble se dissoudre ou se banaliser. Surtout qu'elle bénéficie d'un incroyable effet de mode.
Les think tanks existent : la preuve en est qu'ils font l'objet de répertoires et nomenclatures. Ainsi, au moment où nous écrivons paraît le classement mondial «Global Go to think tank 2011» de l'Université américaine de Penn State qui évalue 5329 think tanks de 182 pays, mais aurait reçu 25000 propositions.
Quel que soit le critère plus ou moins large que l'on choisit, reste un fait incontournable : à travers le monde, des dizaines de milliers de chercheurs, travaillant pour de des milliers d'institutions produisent des milliers de textes et discours.

Idées et autorité

Tous présentent deux caractéristiques :
- ils contiennent des «idées» nouvelles relatives à l'état du monde - nous entendons par là qu'il s'agit d'analyses, jugements et concepts portant sur les réalités politiques, économiques, sociales, écologiques, etc.., pas sur la métaphysique, l'archéologie, l'esthétique ou la physique atomique-. Ce sont donc des idées qui, d'une façon ou d'une autre, ont à voir avec le Bien Commun, avec la manière d'améliorer (ou d'empirer) le sort des hommes dans le cadre de la Cité. Plus simplement : ces idées concernent la décision politique. Elles impliquent la recherche de solutions.

- Seconde grande caractéristique qui découle de ce qui précède : les idées des think tanks sont, en effet, censées être applicables voire appliquées. Certaines se présentent d'ailleurs comme de véritables programmes, et,
- soit, sont destinées à nourrir celui d'un parti (mais nous nous éloignons peut-être de la formule think tank pure et dure pour nous rapprocher des intellectuels engagés qui fournissent leur expertise au mouvement politique qu'ils soutiennent),
- soit elles sont proposées directement au décideurs, à charge pour eux de s'en inspirer. Dans les cas les plus extrêmes, on voit des chercheurs interpeller le politique pour réclamer de lui des mesures nécessaires ou lui proposer à titre d'inspiration ou de suggestion une feuille de routes pour son futur gouvernement.

Les deux cas les plus célèbres nous viennent des États-Unis : le think tank conservateur Heritage offrant à Ronald Reagan un document de mille pages «Blueprint for the new presidency» qui contenait des centaines de mesures dont beaucoup furent appliquées ou encore le PNAC (Project for a New American Century) réclamant à Bill Clinton une intervention en Irak et l'obtenant sous Bush junior, en 2004. A minima les notes d'analyse d'un think tank - même si elles ne contiennent pas un appel explicite à l'action - sont destinées à éclairer les choix des gouvernants, donc indirectement à les aider à choisir les bonnes options.
À l'autre bout du spectre, on voit le think tank transformé en consultant : les gouvernants et administrateurs se tournent vers son expertise indépendante pour lui poser des questions précises, sans être le moins du monde tenus par la réponse. Il s'agit d'une simple interrogation, parfois organisées sous la forme de l'appel d'offre : en ce cas les think tanks mis en concurrence emportent le marché en mettant en valeur leur méthode, leurs succès passés et leurs premières intuitions du sujet, exactement comme des cabinets d'architecte rivalisent en présentant les meilleurs esquisses et projets en fonction d'un cahier des charges.

Traditions historiques

Ce rapport présumé entre idées et décisions laisse deviner le statut du think tank ou des institutions comparables et leur fonction: chercher et suggérer.
Il nous semble indispensable de chercher comment ce phénomène qui ne s'est vraiment développé que dans la seconde moitié du XX° siècle à émergé historiquement. Plus précisément : qu'est-ce qui distingue le think tank de deux figures historiques bien connues : le conseiller du Prince et le le penseur (y compris dans son incarnation collective : le mouvement d'idées) ?

Mais ces figures ont elles-mêmes - intellectuel et conseiller - viennent de loin.
Pour l'intellectuel, il est convenu de faire remonter son origine à l'affaire Dreyfus et au fameux "appel des intellectuels". Bien sûr, il y a eu avant Zola des philosophes ou des penseurs qui s'étaient penchés sur les affaires de la Cité et avaient émis des avis.

philosophes ou des penseurs qui se sont prononcés sur les affaires politiques ou les mœurs du temps. Ce qui change avec le manifeste, c'est justement le manifeste. Comprenez que des gens qui ont acquis ou prétendent avoir acquis une certaine légitimité du fait de leurs travaux littéraires ou théoriques mettent collectivement cette réputation au service d'une cause. C'est la prétention de l'intellectuel à intervenir dans les affaires publiques - en l'occurrence pour se prononcer sur une question qui ne demandait pas que l'on eut fait de longues études ou rédigé de lourds traités : Dreyfus est-il innocent ? - en rentabilisant en quelque sorte la présomption de compétence acquise dans un tout autre domaine. L'intellectuel possède donc l'expertise qui lui permet apparamment de mieux comprendre ou - et c'est la thèse de Julien Benda - étant un clerc qui a voué sa vie aux valeurs universelles, il est moralement plus apte à s'abstraire des intérêts particuliers pour juger objectivement et moralement.

Quant au conseiller du Prince, il se situe délibérément du côté du pouvoir auquel il prétend, par sa sagesse, donner les meilleurs avis. Il exerce une influence reconnue voire sollicitée auprès du représentant de l'autorité, mais le il fait dans une situation de dépendance assumée. Le conseiller du Prince le plus célèbre fut Platon. Le fondateur de l'Académie se mit au service du tyran Denys et l'expérience tourna court assez vite.

Le binôme chercher et suggérer en croise dont un second : réclamer et seconder. Il y a forcément une tension entre l'activité spéculative pure et la volonté de faire partager, mais aussi entre l'intervention délibérée comme force d'impulsion au service d'un certain contenu qui est souvent idéologique et, d'autre part, la stratégie de relation qui finit par transformer le idées en services, éventuellement

Un peu méditatif, un peu persuasif, un peu militant, un peu consultant, le think tank doit sans cesse faire des choix. Des choix qui répondent autant à son intention profonde qu'au contexte du temps et du lieu.
À suivre

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