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De Platon à Tati
Le Moi et la lettre

Penché sur son guidon, Tati, le facteur de Jour de Fête traverse nos mémoires et symbolise les nostalgies d’une France perdue, rurale et bon enfant. Un monde qui nous paraît tout “naturel” et dont beaucoup se demandent s’il est condamné à l’ère du tweet. Une seconde de réflexion nous rappelle que pour que notre facteur rural puisse porter les nouvelles du cousin Alphonse, il a fallu bien d’autres machines que la bicyclette : des machines à gouverner, à éduquer, à ordonner le territoire, l’État-Nation, ses administrations, ses routes départementales et son éducation obligatoire, des dispositifs techniques comme le bitume, la chaîne, le papier bon marché...
À ce miracle culturel, s’en ajoute un autre : pour qu’Alphonse donne de ses nouvelles, il faut, outre la possibilité et la capacité, le désir voire l'habitude. Est-il si évident ce besoin de faire part aux cousins de son taux de cholestérol ou du succès du petit Jules qui tentait le brevet, ou de sa flamme pour Coralie ? Oui, si l’on suppose une nature humaine éternelle, toujours taraudée par le besoin de s’exprimer. Oui si l’on définit la lettre privée à la façon de ce manuel épistolaire de 1689 qui tranche ainsi : «Qu’est-ce qu’une lettre? Un écrit envoyé à une personne absente pour lui faire savoir ce que nous lui dirions si nous étions en état de lui parler.». Or, il se pourrait bien que les choses soient plus complexes et les rapports du Moi et la lettre plus ambigus.

La distance comme conscience

Le Moi ? Le lecteur nous autorisera à ne pas le définir exhaustivement. Décrété illusoire par toutes sortes de religions monistes, menacé par la doctrine de la métempsycose jusqu’au cœur de la philosophie grecque, chahuté par les aristotéliciens, résorbé par les plotiniens dans l’Un, réhabilité un moment par Saint Augustin, discuté par la scolastique, voire suspect d'européocentrisme primaire (le "Moi occidental"), l'animal a sinon une histoire brève et accidentelle, du moins un singulier destin philosophique dont déconstructions contemporaines et les diverses "morts de l’homme" ne sont que tardifs avatars. Disons, pour simplifier, que la conscience communicable de soi-même en tant que singularité irréductible est un phénomène relativement daté. Son critère minimum le fait de “parler de soi” (ou de parler de l’Autre comme d'un unique), c'est-à-dire autrement que par le récit des actes accomplis par la personne publique, ou l'énumération de ses gloires, vices et vertus. Les indices d'une telle évolution ne peuvent être qu’écrits. Institutions, objets, architectures peuvent nous renseigner sur la place qu’occupait l’individu à telle époque en tant que sujet de droit ou sur l’attention qu’il portait à sa vie privée en tant que personne, mais pour découvrir un individu, qui fasse l'histoire ou l'analyse de ses actes de conscience et qui les traite comme les manifestations explicites d'une personnalité, il nous faut trouver des traces plus précises.
L'écriture alphabétique qui soustrait la parole au contexte où elle est proférée est une condition nécessaire mais non suffisante d'une telle prise de conscience de soi : elle sépare et particularise, donne un nom durable à un sentiment vague, favorise l'analyse, et rend plus perceptible la continuité et la particularité des êtres. C'est pourquoi nous ignorerons tout de l'égotisme chez les Toltèques ou du narcissisme chez les anciens Bororos.
Encore faut-il qu’il y ait synergie entre l’écriture et d’autres techniques et pratiques. La missive, avec tout ce qu’elle suppose (réseaux de transport par exemple, conceptions relatives au temps, à la personne, à l’intimité) n’est pas le moins vraisemblable des catalyseurs. Notre thèse selon laquelle l’individu moderne serait un don de la poste est peut-être provocatrice, mais il y a pour le moins coïncidence entre des modes d'expression de soi et un genre épistolaire apparu dans l'espace occidental ; entre des transports de l'âme et des transports postaux.
L’autobiographie ou le livre en général ne sont qu'une étape. Comme le fait remarquer Jean-Pierre Vernant, en Grèce classique et hellénistique, confessions ou journaux intimes étaient impensables et l’autobiographie grecque ignore l'intimité du moi” .
C’est donc vers la lettre qu’il faut se tourner. Encore que les scripteurs semblent éprouver un souci fort tardif de raconter leur vie ou leurs émois. L’archéologie nous fournira sans peine des reconnaissances de dettes extraordinairement anciennes (comme dans des tablettes akkadiennes d’il y a quarante siècles), des lettres diplomatiques dans l’Égypte du quatorzième siècle avant notre ère, voire des missives pour l’au-delà sous forme d’adresses à des morts. Mais, avant l’époque romaine, de lettres de particuliers demandant ou donnant des nouvelles intimes, de messages d’admonestation, de lettres d’amour, de conseils, de voeux... point ou guère.
Ce qui pose toutes sortes de questions dont celle-ci : pourquoi les Grecs, si amoureux de la parole, un des premiers peuples chez qui la lecture (facilitée par la géniale idée de reproduire les voyelles) est relativement commune, ne se racontent-ils pas à leurs proches ?
Certes, il nous est bien parvenu des lettres grecques. Pour des raisons physiques évidentes de fragilité des supports, ce ne sont pas de missives authentiques mais des copies de copies faites plusieurs siècles après. Ce sont même souvent des apocryphes notoires, telles les lettres d’Alexandre à Aristote ou à sa mère Olympias, des faux tardifs dont le contenu relève de la littérature fantastique ou des mirabilia. Dans un genre moins fantaisiste, les lettres d’Isocrate, le professeur d’éloquence, sont plutôt des proclamations politiques que de vraies correspondances. De Platon aussi on connaît des lettres dont beaucoup de fausses. Et s’il en est une à laquelle les historiens accordent un fort crédit, la septième, dite aussi “lettre aux amis”, et qui est peut-être le premier exemple de lettre autobiographique, son contenu s’éloigne des délices de l’auto-analyse ou de la nostalgie. C’est d’abord un message politique destiné à la lecture publique. Platon s’adresse aux partisans de son ami Dion qui vient d’être assassiné sur ordre de Denys le Jeune, tyran de Sicile ; il raconte de façon passablement embarrassée son propre rôle de conseiller du prince et tente surtout de tirer son épingle du jeu. C’est un plaidoyer pas une lettre. Incidemment le fondateur de l'Académie nous livre ce petit commentaire “C’est lorsqu’on a frotté péniblement les uns contre les autres noms, définitions, figures, sensations, lorsqu’on a discuté dans des échanges bienveillants où l’envie ne dicte ni les questions ni les réponses, qu’éclate la lumière de la sagesse et de l’intelligence, avec toute l’intensité que peuvent supporter les forces humaines. Voilà pourquoi tout homme sérieux, qui s’occupe de sujets vraiment sérieux, se gardera bien d’écrire et de jeter sa pensée en pâture à l’envie et à la perplexité du public”. Paradoxe d’un philosophe dont l’importance est liée à l'archivage de son oeuvre écrite : comme il le proclame aussi dans Phèdre, il tient l’écriture pour suspecte. Elle nous diminue (nous perdons la mémoire à trop la confier à un support extérieur) ; elle constitue un mauvais dépositaire d’une pensée qu’elle fige, qu’elle est incapable de défendre et qu’elle livre à toutes les interprétations folles.

De l'introspection comme balistique

Par contre dans le monde romain, la lettre est devenue, au moins comme genre littéraire, un domaine riche et fécond. Avec Ovide, Sénèque, Horace, Varron, Caton, Pline et surtout Cicéron dont on connaît près de mille lettres, les exemples de littérature épistolaire ne manquent plus. La lettre d’amour, de remontrance, de salutation, de remerciement, bref tous les genres que nous connaissons, toutes les nuances de l’effusion à la persuasion sont désormais connus. On s’écrit aux armées, au Sénat, pendant les banquets. On s’écrit tous les jours (l’historien Guy Achard estime qu’un Romain d’importance vers la fin de la République devait rédiger ou dicter dix lettres quotidiennes). On se raconte les dernières nouvelles, on ragote, on s’épanche, on s’émeut, on s’interpelle, on se plaisante. Humour, nombrilisme, geignardise, sympathie, pédantisme, autodérision, snobisme, pitié, toute une gamme d’émotions nouvelles se donnent à lire. Des caractères tranchés se montrent, des subjectivités se disent et se rencontrent, les Moi se révèlent par leurs émois. Que s’est-il donc passé entre temps ?

Du coup, nous voilà obligés de reposer la question de ce qu’est une lettre. Une simple conversation écrite, vraiment ? Il nous semble qu'elle se définit par au moins trois caractères additionnels : le différé, la matérialité, l'ambiguïté. Différée, la missive a son temps propre : elle n’est faite ni pour être lue tout de suite, ni pour conserver indéfiniment un message clos que chacun (idéalement la postérité) pourra consulter à sa guise comme le livre : elle est destinée à être lue après un délai prévisible (et qui peut se compter en semaines ou en mois à certaines époques) en un lieu connu. Bref elle a une durée de vie qui en détermine largement le contenu, interdisant l’éphémère ou insignifiant, introduisant une certaine distance, à mi-chemin entre le spontané et l'intemporel et pourtant elle implique un élément d'incertitude : qui sait qui la conservera ou l’utilisera ? qui sait si ce sentiment que j’exprime ou que je suppose chez l’autre en écrivant durera le temps de parvenir ?

Tangible, la lettre est un objet soumis à aléas, perte, vol, détournement mais en revanche, elle vaut : tant d’argent si c’est une lettre de change, une condamnation à mort si elle prouve un complot et tombe dans de certaines mains, bon pour un mariage, si elle en contient la promesse. Entre la lettre ouverte, discours retranscrit, et l'ordre officiel confié à des procédures précises, la lettre privée, objet aléatoire, suscite la crainte de l'interlocuteur indésirable : la censure toujours possible, le détournement, l'esclave porteur qui pourrait lire le texte. Cryptographie, sceau, allusions, précautions multiples démontrent a contrario que la relation un/un est toujours menacée.
Ambiguë, la lettre l’est en ce qu’elle suppose originellement une relation Moi/Toi, scripteur/destinataire mais qu’elle peut se prêter à détournement, fiction, usage public. On peut se l’adresser à soi-même comme Marc Aurèle, à tous comme dans la lettre ouverte, voire à des interlocuteurs morts ou imaginaires ; on peut même ne jamais l’avoir expédiée avant de la publier, ou prendre la plume pour un auteur légendaire ou apocryphe... Elle introduit la possibilité du faux, de la feinte, de la fiction. Et surtout, appelant réponse, la lettre ne se clôt jamais sur un propos définitif, elle ouvre des sens possibles, promet des développements, provoque à de nouveaux modes de sentir. Qui elle vise et qui elle touche importe au premier chef.

Il y a plus, si toute parole oscille entre faire et montrer, entre son pouvoir de créer une situation nouvelle (par exemple en donnant un ordre ou en proclamant) et sa capacité de refléter (une réalité dont elle informe, les dispositions intérieures du locuteur), mais la lettre tend plus facilement vers l’action vraie ou supposée que vers la valeur purement informative. Lancée loin de nous comme un projectile, elle va séduire ou convaincre, consoler ou exhorter en nos lieux et places ; même lorsqu’elle donne des nouvelles, elle poursuit à une finalité : rassurer, renouer le lien... Entre l’auteur et le destinataire, la lettre n’est pas une simple parole gelée qui se libérera à retardement, pour soulager une âme ou fournir une connaissance ; c’est une actrice d’autant plus cruciale qu’elle ne pourra compter que sur ses propres forces une fois émise. C’est un objet projeté qui vise et manque parfois. Comme telle, la lettre soulève avant tout des problèmes de balistique. Après tout, les médias ont ceci de commun avec les armes : ce sont des outils qui agissent sur les gens plutôt que sur les choses.

De l'Empire comme réseau postal

La réponse à notre paradoxe pourrait justement se trouver dans la balistique romaine. Les conditions de possibilité qui permettent cet usage constant et régulier du courrier, et autorisent ce saut quantitatif et qualitatif de la lettre/proclamation rare à la lettre/confidence banalisée sont multiples. Mais beaucoup supposent la puissance d’un empire (qu’elles contribuent à maintenir en retour). Les routes d’abord. La via romana (85000 km tirés au cordeau avec leur point-zéro permettent au missives de circuler à une moyenne de cent kilomètres par jour) Le support aussi joue : la tablette conjuguée à l’emploi d’une graphie plus rapide facilite la chose, tandis que le passage du papyrus au parchemin, solide, réutilisable et assemblés par pages change les habitudes de lecture. Pour correspondre, il faut également, faute de poste d’État ouverte aux particuliers la main d’œuvre des esclaves (ou plutôt leur pied. Les tabellarii courent les routes, et des réseaux permettent de regrouper les envois. Certains profitent du voyage d'une relation pour lui confier leur correspondance. Selon la formule de Mc Luhan Empire = routes + écriture
Toute ces conditions sont les prémisses exotériques d’un changement du regard de soi sur soi. Parallèlement à la circulation régulière des courriers officiels (ordres et rapports) qui permettent à l’immense machine de subsister, le mouvement des missives entre particuliers permet l’épanouissement de micro-socialités, la découverte des sensibilités.
Les Grecs avaient inventé des arts de dominer le temps par l'écriture, mais les Romains maîtrisent des arts de dominer l'espace, routes et courriers. Or pour se découvrir, il faut de la distance dans l'espace aussi, pour se replier sur soi, on a besoin d'un lointain. Dans la Cité grecque, chacun est trop proche de chaque autre. Bref, pour pratiquer l'introspection, il faut des correspondants, pas des voisins.
La maîtrise du monde habité comme condition de l’exploration du monde intérieur ? Peut-être. Dans tous les cas, il nous semble déceler dans cette correspondance privée abondante mille petits indices de l’apparition de nouveaux modes de sentir et d’analyser. Entre le monde de la place publique et celui de la chambre, la lettre a créé la juste distance, celle qui permet d’observer l’autre, de s’observer, de s’observer s’observant. Ainsi apparaît un souci inédit : définir la relation d’intimité, faire message sur le message. “T’ai-je lassé en t’écrivant trop ? T’es tu cru abandonné après ces quelques jours de silence ? Tu vas rire, tu vas croire que je suis jaloux. Devine ce que j’ai pensé. Voilà de quelle humeur j’étais ce matin en t’écrivant...” Cicéron multiplie ces petites annotations, découvre les délices de l’introspection ou le souci de l’autre, nous révèle une sensibilité singulièrement moderne.


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