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Ancienne et nouvelle diplomatie
La diplomatie publique, la géostratégie d'influence, le soft, le smart, voire le cyber power, autant d'idées occidentales confrontées aux réalités

Influence : de la langue des élites au web de générations

La France a depuis longtemps utilisé une diplomatie culturelle (qui remonte au moins à la création de l'Alliance Française) exaltant francophonie et de prestige de son image. Les USA, toujours soucieux de "gagner les cœurs et les esprits" ont pratiqué la "diplomatie publique" de guerre froide : elle consistait notamment à créer des médias émettant pour les populations du bloc soviétique et dans leur langue. Après la chute du Mur, on parlera davantage du "soft power" et Washington comptera pour gagner des alliés sur un mélange plus attractif : séduction de la culture "mainstream", puissance des grands médias privés comme CNN, relais des fondations et ONG éduquant le peuples à la démocratie en Europe de l'Est et prestige d'un modèle qui coïncidait avec le sens de la mondialisation. L'après onze septembre remettra à la mode la lutte idéologique contre "l'extrémisme violent" et l'administration Obama se convertira au "smart power", mélange d'actions d'influence et de recours aux outils politiques, militaires et diplomatiques de puissance.

Désormais, que ce soit en se dotant de chaînes internationales d'influence (France 24, Rossia Toaday, TV Sur, CCTV, al Arabiya...), en mettant en valeur son image à l'occasion d'événements comme les jeux olympiques pour la Chine, en enseignant la "diplomatie culturelle" ou la "nouvelle diplomatie publique" dans ses Universités, en s'offrant des campagnes de communication, en soutenant des ONG ou fondations qui font avancer ses valeurs, il n'est guère de Nation qui ne soit entrée dans ce jeu. D'Israël qui lance des campagnes internationales de "hasbara" (explication) en mobilisant les ONG étrangères et les leaders d'opinion "amis", à la Suisse qui s'offre plus modestement des opérations de relations publiques par les médias ("Nation Branding") afin de rectifier son image.

Pour les USA et, dans une moindre mesure, pour l'Europe, le monde arabe est un champ privilégié pour ces stratégies destinées dans un premier temps à désarmer l'hostilité anti-occidentale et, depuis le printemps arabe, à favoriser les éléments amis.

De ce point de vue, les USA semblent privilégier deux voies principales.
La première consiste à s'exprimer à la première personne et à faire parvenir directement son message aux populations que l'on vise. Ainsi l'administration Bush relançant le sous-secrétariat d'État à la diplomatie publique et créant la chaîne arabophone al Hurrah (pour concurrencer l'influence d'al Jazeera) est suivie par l'administration Obama qui se pique de "e-diplomatie" et envoie ses diplomates (comme d'aillerus ses militaires) sur Facebook, Twitter et Youtube afin de toucher la jeunesse arabe et de la convaincre de l'excellence de ses intentons.
Second volet : l'aide - par fourniture de moyens et de formation - aux force a priori favorables dans le monde arabe : les jeunes si possible anglophones et branchés sur les médias sociaux.

S'exprimer et laisser s'exprimer

Comme le faisait remarquer Eugeny Morozov "il n'y a pas beaucoup d'idées que partagent l'ancien président G.W. Bush et son successeur Obama, mais un sujet de conversation sans risque pour eux serait la liberté d'Internet et la capacité de la technologie de fomenter des révolutions pacifiques"..
Rappelons à ce sujet qu'un des think tanks les plus actifs pour promouvoir l'aide à la cyberdissidence, notamment arabe, est le George W. Bush Institute. Il souligne volontiers la continuité entre l'ancien soutien aux dissidents russes et cubains par radio interposées et le nouvel "agenda de la e-liberté". Dans les multiples projets qui fleurissent aux USA, comme cyberdissidents.org, se côtoient des vieux briscards néoconservateurs découvrant les réseaux sociaux et geeks libéraux-libertaires.

Il est d'autant plus facile de s'en assurer que les think tanks et fondations US n'aiment rien tant que d'organiser des séminaires internationaux : s'y rencontrent des gens qui viennent de Washington, de la Silicon Valley et ceux qui sortent des prisons de Moubarak. Plutôt qu'un jeu à deux (administration US ou Cia et dissidents) c'est un jeu à quatre : Département d'État, grandes fondations promouvant la liberté d'Internet, acteurs économiques (comme Google dont le slogan est "Be no Evil") et "représentants de la société civile globale"" (comprenez : opposants étrangers).

Dès 2008 - comme le révélait incidemment Wikileaks - l'ONG Alliance of Youth Movements organisait à New York des rencontres où les conseillers d'Obama et quelques anciens de l'administration Bush accueillaient des opposants égyptiens, le tout en présence de représentants de Facebook et, bizarrement de Whoopi Goldberg.
Comme en écho, des sociétés comme Google suivent le mouvement : ainsi cette dernière organise "Internet Liberty 2010" un séminaire à Budapest où l'initiative "Réseaux des Blogueurs du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord" est lancée par le National Democratic Insitute for International Affairs.

Formation des blogueurs modérés (qui, comme par hasard, se mettront à beaucoup tweeter en anglais une fois rentrés au pays), fourniture de matériel comme le logiciel Psiphon conçu pour échapper à la surveillance sur Internet, interventions de l'administration auprès des grandes compagnies des TIC (voir l'administration Obama demandant à Twitter de reporter une opération de maintenance pour aider les opposants iraniens à rester en contact avec les médias occidentaux en 2009) : tout est déjà rodé avant le printemps arabe. On parle déjà de l'objectif d'une "Gouvernance du XXI° siècle" ou d'un projet "Société civile 2.0" qui font la part belle à la liberté d'Internet hautement revendiquée.

Dès Janvier 2010, Hillary Clinton précise la doctrine US : soutien politique et technologique aux dissidents, affirmation du droit de se connecter comme un droit de l'homme, amicales pressions sur les entreprises US pour qu'elles refusent d'aider les dictatures à filtrer et censurer la Toile et qu'elles produisent au contraire des technologies que l'on baptisera "de libération" : des outils pour contourner la censure.

Contradictions


D'où un grand écart auquel manifeste. D'un côté le département d'État finance des technologies qui permettent de se connecter de relais en relais lorsque les autorités locales coupent Internet (technologie "Commotion", par exemple). De l'autre quand il s'agit de frapper Wikileaks ou Megaupload, la même administration Obama montre qu'elle est capable de fermer des sites hors de ses frontières, de priver ses adversaires de moyens de payement en ligne, de référencement ou d'adresse Internet...

Mais cette stratégie a surtout des conséquences ambiguës pour les intéressés. Et pas seulement le fait que les médias occidentaux souffrent d'une illusion d'optique : ils découvrent lors du passage aux urnes que l'ensemble des la population tunisienne ou égyptienne ne vote pas exactement comme les pages Facebook en français ou en anglais qu'ils connaissent.
Une partie de l'opinion, tunisienne par exemple, s'agace énormément que l'on prétende expliquer sa révolution par des gadgets made in USA maniés par des jeunes gens cosmopolites, branchés, diplômés et anglophones ou encore par l'influence de l'Albert Einstein Foudation, de la Freedom House, du National Endowment for Democracy, du projet Internet et démocratie du Centre Berkman, avec leurs bons conseils sur brochures téléchargeables en PDF.

Mais il y a aussi un risque pour les cyberdissidents : celui d'être stigmatisés comme les pantins de Washington et de fournir ainsi un redoutable argument à leurs adversaires. Comment croire des gens qui sont financés par les mêmes qui fournissaient la veille des armes et des subventions aux dictateurs ?

C'est un discours qui permet aux régimes autoritaires de justifier la thèse du complot étranger, mais aussi une pratique qui les aide à repérer ceux qui bénéficient de l'aide d'ONG étrangères. Et les rivaux islamistes des "blogueurs démocrates", qui, eux, ne sont dépendants de subventions, d'outils et aides venues de l'étranger bénéficient de l'effet de contraste.


 

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