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Langues totalitaires : mots et esprits

"Le langage idéologique est une fusion du liturgique et du scientifique… Ce discours devient magie à mesure qu’éclate son impuissance. Incapable de modifier le réel selon ses fins, impuissant à créer un autre réel conforme à ce qu’il promet, son rôle est d’évoquer au sens magique du terme, c’est-à-dire de suggérer la réalité inexistante. "Alain Besançon


"Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. " Michel Leiris

Dans les systèmes totalitaires, le maître du code est maître du contenu du discours. Ils utilisent la langue comme arme de guerre et moyen de contrainte.

Une langue idéologique agit de trois façons.

  • Par interdiction en empêchant d’exprimer (y compris dans sa propre tête) certaines critiques ou certaines réflexions.

  • Par suggestion, en faisant adopter certaines formules qui impliquent des jugements, une pseudo cohérence, un trajet obligatoire de la pensée dans un labyrinthe où les valeurs, les idées et les termes renvoient les uns aux autres.

  • Et enfin par un effet de marquage ou appartenance : celui qui emploie ces mots et ces phrases signale à quel camp il appartient, et, par peur ou par conviction, fait allégeance à sa communauté.


La dénonciation la plus célèbre de ces langues d’autorité est contenue dans le livre 1984. Pour Big Brother, il ne suffit pas de surveiller les citoyens par écrans interposés, de les contraindre à la soumission et à la délation ou de falsifier l’histoire en fonction des besoins du jour. Il faut aussi que nul ne puisse dire ou penser autre chose que ce qui est autorisé. Orwell résume génialement les principes de la novlangue (langue nouvelle pour l’homme nouveau).

- L’appauvrissement. En supprimant la langue compliquée d’avant la Révolution, avec son vocabulaire riche et sa grammaire complexe, en instaurant un principe monosémique d’économie (une idée une façon de l’exprimer), Big Brother réalise un double bénéfice : il coupe les nouveaux citoyens du souvenir des temps anciens et il les standardise ce qui favorise l’obéissance. Ainsi, s’il n’y a plus de mot pour exprimer l’idée de liberté politique, nul ne peut concevoir une idée devenue intraduisible et littéralement innommable.

- L’enchaînement obligatoire : un mot en appelle un autre et tous se classent selon une échelle binaire : bon / mauvais. Le vocabulaire politique (dit langage B pour le distinguer du A qui sert aux notions pratiques et du vocabulaire C scientifique et technique) utilise des mots composés comme bonpenser (être politiquement orthodoxe) ancipenser (penser comme les anciens d’avant la novlangue, donc mal), joiecamp (en réalité : camp de prisonniers).

- L’occultation : la novlangue permet d’appeler minipax le ministère de la guerre ou de proclamer que « l’ignorance, c’est la force ». Nul ne doit trouver ni dans les principes intellectuels ni dans la confrontation avec une réalité camouflée, le moindre point d’appui pour une contradiction.

- Sans oublier la fonction de contrainte de la novlangue : indépendamment de ce qu’elle dit, du seul fait qu’elle fasse l’objet d’un apprentissage, elle contribue au dressage

Si 1984 est une contre utopie littéraire, de vrais totalitarismes ont utilisé l'arme des mots.

La langue du nazisme était tout aussi spécifique sur le fond que par la forme symbolisée par la prosopopée rauque et exaltée des discours hitlériens. Le parler national-socialiste a suscité des analyses. Ainsi dans “Langages totalitaires”, Jean-Pierre Faye décrypte des expressions comme totale völkische Staat, l'État total racial, National Revolutionnär (national révolutionnaire) ou Bündische Jugend (littéralement la jeunesse “liguée”). Il montre comment la langue hitlérienne a su capter à travers l’usage des mots des courants idéologiques profonds.

Mieux, on a récemment redécouvert l’œuvre de Klemperer, linguiste qui a vécu les années brunes et noté au jour le jour comment il voyait se transformer ses contemporains sous ses yeux. Ou plutôt comment il entendait leur allemand se dégrader comme si le nazisme remontait au cerveau par la langue. Cette langue contrôlée par Goebbels lui-même, s’impose comme un claquement de talons : la LTI (Lingua tertii Imperii, Langue du Troisième Reich). Sans créer beaucoup de néologismes (mais en abusant des acronymes et des mots composés, ce qui est facile en allemand), la LTI réutilise des termes anciens pour forger ses vocables typiques.

Qu’il soit inquiétant avec Strafexpedition (expédition punitive) ou Ausradieren (effacer de la carte), volontairement appauvri à quelques termes standards, qu’il mette partout du Volk ou du Rassen (comme dans Rassengenosse, camarades de race), qu’il confère des connotations positives à “fanatique” ou qu’il s’infiltre dans les avis de décès des journaux (chaque défunt est mort “avec une foi inébranlable dans son Führer"), qu’il multiplie les images tirées de la mécanique et, bien sûr, du biologique, qu’il abuse des superlatifs, la langage nazi est celui de l’agitateur et de l’orateur. Klemperer en analyse nombre de techniques – tel le mélange “à la Goebbels” du vocabulaire cultivé et du vocabulaire le plus trivial – pour asphyxier l’esprit critique de l’auditeur.

La LTI fait songer au moins par contraste à la langue de bois. Cette expression, d'abord destinée à ridiculiser la façon de parler des hégéliens, a pris deux sens au cours du XXe siècle. C'est d'abord la sovietlangue ou langue du marxisme réalisé. Par extension "langue de bois" a fini par signifier : paroles creuses, formules ronflantes et conventionnelles des politiciens coupés de la réalité, façon d'éviter de parler des réalités qui fâchent...

Cette seconde langue de bois n'existe (comme la pensée unique) que pour être dénoncée et opposée à la parole vraie des vrais gens qui se soucient des vrais problèmes ( « chers auditeurs, je ne vais pas faire de langue de bois ni être politiquement correct, et je vais vous dire franchement que.. »). Tandis que la sovietlangue a sévi soixante-dix ans sans réplique.

La langue de bois au sens soviétique n’est pas seulement destinée à couvrir les réalités d’un voile pudique, elle a une fonction idéologique reconnue par ceux qui l’ont subie, ou plutôt une fonction “idéocratique” : littéralement de faire commander l’idéologie en l’imposant comme seul univers mental possible. Ce qu’elle fit d’autant mieux que, contrairement à la LTI, elle fut traduite dans de nombreuses langues.

Parmi les procédés de la sovietlangue bien connus des linguistes et des dissidents :

- Groupes nominaux figés comme “forces démocratiques et populaires”, “réalité naturelle et sociale”, “justesse de nos thèses”, goût prononcé pour les génitifs : “conditions objectives de production du discours”, “stade actuel de développement des moyens de production

- Abus du passif (ce qui permet de ne pas savoir exactement qui a fait quoi) : “De grands progrès ont été accomplis". "La vigilance des démocrates et des progressistes du monde entier a été éveillée…”, “ce niveau de réalité devra céder la place à un nouveau degré de développement

- Formules verbales vagues du type “prendre objectivement la forme de”, “déterminer en dernière instance”, “établir un rapport dialectique avec”, “se révéler finalement”, “se manifester à travers" qui permettent de donner l’apparence d’une explication scientifique à un rapport douteux entre deux choses ou deux idées. Corollairement, des expressions comme “dissimuler profondément”, “cacher sous un voile”, “se réduire en dernière analyse à” rappellent combien les adversaires capitalistes déploient de manœuvres et manipulent les mots et les apparences

- Formules comparatives destinées à donner l’impression d’un mouvement incessant dans une seule direction : “de jour en jour”, “de plus en plus”, “la progression inlassable…” ; “le processus qui a commencé à se développer et ne cesse de s’enrichir d’étape en étape…”

- Délicats euphémismes comme “difficultés résiduelles”, “ultimes résistances de forces passéistes attachées à leur vision du monde condamnée par l’histoire” pour désigner des famines ou des massacres.

- Fausse dialectique – lois objectives contre conscience subjective, forme contre fond, abstrait contre concret, dynamique contre statique – permettant d’appliquer une grille binaire et manichéenne à n’importe quoi…

Il existe des dizaines d’autres recettes : manichéisme et simplification (par hyperbole et euphémisme pour désigner les réalités gênantes), imposition de catégories fermées, autoréférence de la langue, effacement du sujet devant le pseudo constat qu’opère la langue à sa place…

Adopter une langue idéologique rigide, LTI ou Sovietlangue, c'est afficher une appartenance et à la communauté des locuteurs "corrects" et  se rallier à la vision du monde partagée ; c'est entrer dans un orchestre où l'on jouera en mesure. Un passé à se rappeler quand nous comparons à nos modernes langues de coton.

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