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Désinformation : le mot et son histoire
DÉSINFORMATION, LE MOT ET SON ÉVOLUTION
Le mot est mal bâti et ce “dé” privatif suivi du mot "information" semble suggérer qu’il s’agirait d’un déficit d’information. Alors que c’est de sa véracité et de son intention qu’il est question lorsque l'on est désinformé et donc amené à prendre des décisions ou des positions à partir de prémisses fausses.

Information est un mot qui a trois sens principaux : des données, par exemple informatiques, ou bien des messages qui nous sont adressés, telles les nouvelles que nous donne le journal, ou encore au sens d’un contenu de connaissance qui me permets de dire : “ je suis informé ”, “ j’ai l’information ”, “ je sais que...”. En quoi pourrait donc consister une “ dés-information ” pour chacune de ces trois acceptions ?

D’abord le sens le plus technique : désinformation a une signification spécifique dans les domaines de la cybernétique ou des sciences de la communication, et elle y est surtout comprise comme une mauvaise réception de données.
Watzlawick, le chef de file de l'école dite de Palo Alto, a fait des expériences en laboratoire sur la désinformation délibérée qui consiste à fausser la perception "normale" d'un cobaye.

Il s’agit d’étudier la réaction de sujets face à des expériences truquées : on propose par exemple des séries de chiffres auxquelles il faut trouver un sens ; il n’y a en réalité aucune logique dans ces séries, mais si les sujets feignent d’en trouver un, et ils sont encouragés à cette fausse lecture par des récompenses. Le but est de mesurer comment le cerveau humain est capable de créer un système d’interprétation cohérent mais ici forcément faux à partir de données arbitraires et aléatoires.

Cela correspond bien au premier sens - données / data - dans un domaine restreint. Il est tentant d’en rapprocher certaines émissions-gag de type "Candid camera"ou "Surprise sur prises" où la victime est confrontée à des données truquées et aberrantes, et ce afin de provoquer le rire devant son ahurissement d'être confrontée à des situations visiblement absurdes.
Par exemple en plein été une victime assise dans un restaurant voit tomber des bourrasques de neige par la vitrine et des gens rentrent avec des manteaux de fourrure comme si de rien n’était.Tout cela est truqué Ici ce sont les données de la perception qui ont été faussées pour créer une situation délirante donc drôle.

On pense aussi à l'expérience dite de "soumission à l'autorité" où Stanley Milgram fait croire à des cobayes qu'ils punissent des sujets à qui ils font subir un entraînement en leur envoyant des chocs électriques. En réalité, ils n'envoient rien du tout et les "sujets" sont des comédiens qui font semblant de se tordre de douleur. La véritable expérience porte sur les "examinateurs" et sur la façon dont des gens ordinaires peuvent être amenés à châtier cruellement - ici par des chocs électriques qu'ils croient très forts - des gens qui ne leur ont rien fait.

Par des mises en scène qui demandent certains accessoires (et, dans le cas d'une émission comme "Surprise sur prises" beaucoup de moyens et de complices) il est donc possible d'amener des individus réputés rationnels à douter de la réalité la mieux connue (p. e. qu'il ne puisse pas y avoir de neige en été) ou à faire des choses absurdes qui vont à l'encontre de leurs croyances morales. Et ceci soit en les amenant à douter de leurs perceptions habituelles, soit en les soumettant à une autorité (celle de tous les autres gens dans une pièce ou celle du "scientifique" qui leur donne des instructions). Une certaine manipulation du contexte, du décor, des informations disponibles amène donc à interpréter la réalité dans un sens totalement faux, comme l'espérait le scénariste de ces expériences. Pour le dire autrement, on a obligé le cobaye à vivre une contradiction entre ce qu'il voit réellement ou ce qu'il pense juste d'une part, et, d'autre part, ce que lui affirment les autres ou les apparences. Et le sujet fait le mauvais choix.

Prenons maintenant le second sens d’information et qui nous intéresse le plus, celui des "nouvelles" : la désinformation ne veut pas dire l’état dans lequel on se trouverait privé de tout journal, de toute radio ou de toute télévision, mais plutôt ce qui se produit lorsque l'on absorbe des nouvelles fausses ou inexactes, comme destinataire des erreurs ou des mensonges que profèrent ou que laissent proliférer les médias. Désinformation désigne alors l’effet d’un dysfonctionnement de notre système d’information (au sens de : les médias chargés de nous donner des nouvelles exactes). Le problème est alors distinguer ce qui est désinformation pure délibérée et erreur involontaire ou encore interprétation du réel en fonction des préconceptions idéologiques par exemple. Toute nouvelle fausse ou orientée ne constitue pas de la désinformation au sens strict, surtout si son auteur n'a pas le sentiment de mentir ou de déformer. Nous aurons à y revenir

Enfin, troisième acception : "contenu de l’information" (sous-entendu : contenu vrai, validé), savoir : dans ce cas, la désinformation serait donc le fait d'être incapable d’avoir une connaissance de la vérité. Ce serait une désorganisation de nos connaissances provoquée par des manipulateurs pour plonger dans le chaos, la confusion; cela correspondrait assez bien à ce que les militaires appellent une "manœuvre incapacitante", qui plonge l’adversaire dans le brouillard, et altère la perception de la réalité chez ses victimes. Par exemple en sabotant leur système de télécommunications.

Au sens qui nous intéresse - action sur l'opinion publique à travers la diffusion de fausses nouvelles, le mot dans les dictionnaires soviétiques durant la Guerre froide : par exemple, en 1972 : “informations déformées ou faussées à des fins de propagandes politiques ou militaires divulguées par les pays capitalistes pour enrayer les progrès du socialisme ”
Une des hypothèses serait que "desinformatzia" proviendrait du jargon de services secrets où il se référait à une manœuvre qu’il serait plus juste d’appeler “ intoxication ”.
Rappelons que le premier cas avéré, célèbre et historiquement important de désinformation avec un grand appareil de mise en scène est celui de Katyn. Rappelons que l'Armée Rouge qui avait exécuté d'une balle dans la nuque plusieurs milliers d'officiers polonais (à l'époque du pacte de fer Hitler/Staline et de l'invasion conjointe de la Pologne) a tenté après guerre de faire condamner pour ce crime des dignitaires nazis accusés au procès de Nuremberg. Pendant des années, avec force documents truqués (témoignages, balles présentées comme "allemandes"), la thèse du crime nazi fut soutenue devant l'opinion internationale dans la plus pure tradition soviétique. C'est seulement sous Gorbatchev que ce crime fut officiellement reconnu.


Ce n’est pas très nouveau. Pour éliminer un général ennemi redoutable, Sun Tse, le fameux stratège chinois, il y a deux mille ans, proposait le stratagème suivant : envoyez vers le camp adverse un espion particulièrement maladroit. IL sera chargé, prétendument à l’intention du général ennemi dont vous voulez vous débarrasser, d’un faux message. Il dira par exemple : « nous allons te verser la somme convenue » ; votre espion maladroit sera pris et torturé, il parlera et révèlera le message ; aussitôt les ennemis exécuteront leur général qui était pourtant un parfait honnête homme et un officier de premier ordre…
Pour prendre un exemple plus récent, on sait que le débarquement de Normandie en 1944 n'aurait jamais réussi si les Alliés n'avaient pas réussi à faire parvenir à la Wehrmacht de faux plans d'un débarquement imaginaire en Provence.

Dans son roman "Le Montage", Vladimir Volkoff, ancien officier des services secrets français, fait ainsi parler un responsable du KGB : "Pitman feignit d’hésiter. — Je ne vois pas d’inconvénient, après tout, à vous apprendre que nous distinguons cinq procédés permettant d’amener l’adversaire à agir comme nous le souhaitons. Premièrement la propagande blanche, qui se joue à deux, et qui consiste simplement à répéter "je suis meilleur que vous" des millions de fois. Deuxièmement la propagande noire, qui se joue à trois, on prête à l’adversaire des propos fictifs composés pour déplaire au tiers auquel on donne cette comédie. Puis il y a l’intoxication qui peut se jouer à deux ou à trois : là il s’agit de tromper, mais par des procédés plus subtils que le mensonge : par exemple, je ne vous donnerai pas de faux renseignements, mais je m’arrangerai pour que vous me les voliez. Ensuite, il y a la désinformation, mot que nous utilisons aussi pour désigner toutes ces méthodes. Au sens étroit, la désinformation est à l’intoxication ce que la stratégie est à la tactique (…) La cinquième méthode est secrète. (…) Si je vous les dévoilais, ce serait comme si je vous avais livré, il y a cinq ans, le secret de la bombe atomique (…) Un mot seulement : ce cinquième procédé s’appelle l’influence et les quatre autres ne sont que jeu d’enfant par comparaison."

Le roman raconte la vie d’un agent soviétique, russe blanc d’origine, infiltré à Paris. Il répand auprès des journaux français et des intellectuels des fausses nouvelles qui favorisent les desseins de l’U.R.S.S ou organise des mises en scène avec de faux dissidents. Plus subtilement, le héros de Volkoff pratique aussi l’influence qui consiste à favoriser les gens, les idées, les valeurs, les réseaux dont l’action sert objectivement ses buts, parfois en faisant appel à ces fausses nouvelles ou à ces mises en scène, mais pas nécessairement.

Cette vision reste dans la logique de la guerre froide ; or, justement, à l’époque où paraît le roman, sept ans avant la chute du mur de Berlin, le sens du mot « désinformation » évolue.
Il commence à devenir flou, à se confondre avec une critique générale des médias. On passe du sens « manœuvres soviétiques », « manip des services secrets », « intox idéologique » à l’idée plus prosaïque que les médias ne font pas correctement leur travail. Des scandales marquent l’opinion : le faux charnier de Timisoara, la fausse interview de Fidel Castro. Ce rapport aux médias est évidemment un signe des temps : même lorsque l’intoxication retrouvera son socle idéologique et militaire, elle ne sera plus dissociable de l’espace médiatique.
Le mot va reprendre une connotation très forte, au moment de la première Guerre du Golfe : une période où se multiplient les opérations de désinformations, comme la nouvelle selon laquelle les Irakiens débranchaient les couveuses des bébés au Koweït. Une ravissante jeune koweïtienne prétendument infirmière et témoin des faits en témoigne, les larmes aux yeux, en direct, sur un plateau de télévision. Or cette nouvelle était non seulement une fausse, mais de surcroît mise en forme, scénarisée, fournie clefs en main aux médias occidentaux, grâce au travail d’une agence de communication spécialisée. La jeune fille n’était autre - on l’apprendra plus tard - que la fille de l’ambassadeur du Koweït, laquelle se trouvait aux Etats-Unis pendant les événements.

Comme le marketing politique nous vend des hommes politiques, des candidats aux élections, comme la pub nous vend des produits étonnants et désirables, la désinformation nous vend des informations. Quel genre ? Pour l’essentiel, des horreurs, des accusations, des abominations. La désinformation, essentiellement négative, se complait dans le domaine de la pitié et de l’indignation. Son but le plus usuel est de décrédibiliser un camp ou une cause.
Essayons de débroussailler un peu le champ lexical : quelles différences entre "désinformation", "intox", "rumeur", "manipulation", "propagande" ?

La manipulation a un sens très large et peut désigner des opérations de toutes sortes, et à toute échelle. La manipulation peut être individuelle (Monsieur X se fait manipuler par mademoiselle Y pour l’amener devant le maire) aussi bien que collective voire gouvernementale (voire l’affaire des armes de destruction massive en Irak) ; disons que la manipulation se caractérise par le fait que la manœuvre passe inaperçue : manipuler quelqu’un, c’est l’amener où l’on veut, à agir comme l’on veut sans qu’il s’en aperçoive. Pour cela, il faut l'amener à considérer la situation d'une certaine manière qui l'amènera à prendre certaines décisions. Qu'il croit rationnelles et conformes à ses intérêts mais qui servent les vôtres en réalité...

Pour le mot "intoxication, il semble qu'il faille lui conserver son sens technique de manœuvre montée par des services secrets : elle consiste à injecter une fausse nouvelle par une source indirecte dans un circuit qui est plutôt destiné aux décideurs. Par exemple on retourne un informateur de X pour lui faire produire un faux rapport.

La désinformation est une intox "au cube" destinée à l’opinion publique, agissant là encore par des sources indirectes et surtout, surtout, sans indiquer à qui elle sert réellement et d'où provient la manœuvre. La désinformation est quelque chose de contagieux qui doit trouver des relais pour se propager : des idiots utiles ou des gens de bonne foi, qui accueillent l’information piégée, qui l’accréditent et qui la disséminent.
En ce sens, la désinformation n'est donc pas si éloignée de la rumeur et peut même l'utiliser comme moment ou instrument d'une opération plus vaste ; à ceci près qu’une désinformation colporte par nature de fausses informations tandis qu’une rumeur, au moins au départ, n’est pas forcément inexacte. Il y a même des rumeurs tout à fait vraies qui colportent des informations que les médias n'osent pas donner. Disons que la rumeur, surtout électronique, est un excellent relais de la désinformation.
La désinformation est plus que le simple mensonge. Si un homme politique nous promet que son programme électoral va nous assurer la prospérité et le bonheur sans faire d'efforts, il nous ment. Et même s'il s'appuie sur des statistiques douteuses, des raisonnements faussés, des anticipations bidon, des sources douteuses, etc. il ne fait que mentir (à supposer même qu'il se se soit pas auto-intoxiqué par conviction idéologique et qu'il ne croie pas ce qu'il dit).
Il y a en ce moment une controverse pour savoir quel est l'homme politique le plus "menteur" c'est à dire celui qui se sert des arguments les moins prouvés, des affirmations les plus arbitraires, des chiffres les plus faux, etc pour argumenter. Par ailleurs, on voit se développer des formes de "data journalism" visant à vérifier les affirmations avancées par les politiciens. C'est bel et bon, mais il s'agit encore de mensonge, pas de désinformation au sens strict.

Dans la désinformation, il y a l'idée d'une manœuvre plus subtile qui dissimule sa source et tente de se faire relayer par des médias ou des leaders d'opinion neutres ou réputés tels.

À noter aussi l'idée de “ désinformation économique ”. Il peut devenir très rentable de répandre des bruits sur les propriétés cancérigènes du médicament que fabrique votre concurrent, ou de faire croire que les ailes de l’Airbus numéro tant, dans telles conditions à telle température, ont tendance à se détacher… et il suffit de préciser qu’il existe des études scientifiques, étouffées bien entendues par les autorités, qui prouvent que lors du dernier accident en date, etc… Même si la rumeur maligne ne prend pas, elle produit toujours un dommage : elle crée du désordre et inquiète d’éventuels clients. Cela oblige à des vérifications et il faut nommer des commissions d’experts, les carnets de commande marquent le pas, et tout cela est excellent pour le commanditaire de l'opération secrète: le temps, c’est de l’argent. En faire perdre à ses concurrents, c'est gagner un avantage.
Indiscutablement, la désinformation a besoin des médias. Reste à savoir où sont les responsabilités. Il y a une zone grise, difficile à cerner, entre l’initiateur, véritable comploteur, qui lance volontairement une opération de désinformation et celui qui l’accueille, la crédibilise, la couvre de son autorité, la relaie. Ça peut être un journaliste, ou un expert, ou un politique… Il peut s’être laissé prendre au piège de bonne foi, ou s’est laissé acheter, ou est contraint par une autorité supérieure.
Mais l’initiateur et le relais peuvent aussi être très proches, par exemple lorsque la désinformation émane directement d’une structure gouvernementale : on l’a vu, aux USA et en Grande Bretagne avec la désinformation d’État sur les armes de destruction massive. Parfois à plusieurs degrés : ainsi on dénonce comme espionne Valérie Plane dont le mari, ambassadeur des USA, avait mené une mission de vérification sur une prétendue acquisition d'uranium par les Irakiens auprès du Nigéria.
On l’a vu également en Espagne, en 2006, avec la tentative de désinformation portant sur la responsabilité d’ETA dans les attentats de Madrid. Et ce dernier exemple prouve trois choses : que la désinformation a bien pour cible l’opinion publique, que les médias en constituent le vecteur principal, et enfin que lesdits médias peuvent aussi en quelques instants, non seulement éventer et anéantir une opération de désinformation, mais encore en retourner la nuisance contre son initiateur. Les élections espagnoles et la défaite retentissante d’Aznar ont été très claires à ce sujet..

Aux USA et en Grande-Bretagne, le mensonge sur les ADM a fait long feu, et tout le monde ou presque finit par admettre qu’il s’agissait d’un trucage, mais sans que cette révélation menace réellement ses initiateurs. Si la désinformation ne réussit pas toujours (il faut qu’elle trouve un terrain favorable et corresponde à des préjugés du public) la contre-désinformation, en l’occurrence la révélation de la vérité ne réussit pas toujours non plus. Il y a toujours dans les sondages un nombre significatif d’Américains qui croient qu’il y avait des Irakiens dans les kamikazes du 11 Septembre ou que l’on a effectivement découvert des ADM en Irak.

L’évolution des technologies de la communication, change la méthode de désinformation et son efficacité. On ne désinforme pas de la même façon à l’ère du livre triomphant, de la télévision ou du web
Qui dit civilisation de l’image, dit preuve par l’image. La désinformation joue bien davantage sur l’immédiat, sur l’émotivité. D’où des phénomènes de désinformation presque spontanée, qui peuvent tenir, par exemple, au simple besoin journalistique de frapper l’imagination. Rien n’est plus facile en manipulant des images. Prenons le cas de la première guerre du Golfe par exemple. Au cours des semaines qui ont précédé le conflit armé, de nombreux experts et journalistes répétaient hâtivement que le monde se préparait à une des plus grandes catastrophes écologiques de tous les temps parce que ces salauds d’irakiens allaient lâcher du pétrole dans la mer, mettre le feu à tous les puits ; et pour montrer à l’avance ce que ça donnerait on présentait à l’écran des montages d’archives extraites des dernières marées noires : des cormorans couverts de mazout, des nappes gigantesques de pétrole sur les côtes, la faune et la flore ravagées, …
Qu’est-ce qui est délibéré dans une telle opération, qu’est-ce qui tient à l’erreur, à la simple naïveté ? Avec la toute puissance des images, nous sommes entrés dans une ère d’auto-intoxication : nous nous auto-désinformons, en nous habituant à n’accepter que les nouvelles qui vont dans le sens de nos croyances.

Les images sont ambivalentes. On peut désinformer en montrant certaines images, atroces, qui vont tétaniser l’opinion. Ou en sélectionnant : Mais il existe aussi une désinformation ou une manipulation par omission. On sait par exemple à quel point les autorités américaines contrôlent la diffusion des images en provenance d’Irak : il a fallu une « fuite » pour que soient diffusées les images des cercueils de soldats morts en Irak. Ces pertes n’étaient pas cachées par l’administration, mais elles devaient rester abstraites : il ne fallait pas montrer matériellement les soutes d’un avion plein de cercueils acheminant chaque semaine son chargement de morts au pays. Ce qui est simplement dit ou écrit n’est qu’à moitié réel. Ce qui est vrai, c’est ce qu’on voit. La responsable de la fuite et son mari ont été licenciés.

La Toile peut devenir un lieu de propagation de la désinformation avec d’autant plus de facilité et d’impunité que personne ne contrôle réellement la totalité du réseau et qu’il n’existe pas de moyen légal de sanctionner la fausseté d’une information dont il est difficile de retrouver le premier propagateur.
Rien de plus simple donc que de répandre un bruit sur Internet : ça va très vite, ça circule partout, vous pouvez couvrir le monde en quelques heures.
Mais d’un autre côté, cette inquiétante facilité possède aussi son antidote : quelle que soit l’énormité des moyens que vous mettrez en œuvre pour diffuser une rumeur sur la toile, vous produirez inévitablement une cascade de contre-rumeurs, surtout si vous cherchez à valider votre rumeur en lui donnant les apparences d’une information officielle. La réfutation peut également se répandre très vite : ce fut le cas des photos truquées du candidat J. Kerry en compagnie de Jane Fonda. L’antidote, c’est-à-dire, la démonstration qu’il s’agissait de deux photos différentes collées pas très habilement, s’est répandu par la Toile en un temps record. Dans de nombreux cas, des photos truquées ou dotées d'une légende mensongère sont identifiées et restituées dans leur contexte par les internautes en quelques minutes.

D’autre part, les rumeurs qui circulent sur le réseau sont si nombreuses et si contradictoires qu’une opération de désinformation un peu sérieuse risque de passer inaperçue. Internet a aussi créé une mentalité que l’on pourrait qualifier de “ conspirationniste ” : une sorte de tendance naïve à croire n’importe quelle explication délirante pourvue qu’elle semble contrarier l’explication dite officielle et qu’elle se diffuse plus vite qu’elle.

À noter aussi la montée des opérations destinées à décrédibiliser les accusations adverses en les faisant passer pour des mises en scène. Bref, il s'agit de faire passer des images ou des propos qui servent objectivement votre adversaire pour des trucages éhontés afin de désamorcer cette attaque, et mieux encore, de faire croire à l'avenir que tout ce que dira votre adversaire ou tout ce qui vous est défavorable est "bidonné". Exemple les accusations portées contre Charles Enderlin, grand reporter d'Antenne 2, d'avoir truqué des images du petit Mohammed el Doura tué par les balles israéliennes dans les bras de son père. D'où une controverse et des procès qui durent depuis dix ans.

Il arrive parfois que l'on découvre sur la Toile un trucage qui n'avait pas forcément des intentions malignes ou offensives. L'homme occidental, qui d'une université américaine, s'est fait passer pour "Gay Girl in Damascus", une blogueuse syrienne, lesbienne et militante des droits de l'homme, ne voulait pas rendre service à Bachar el Assad et n'était certainement pas payé par lui. Pourtant, la révélation de cette supercherie n'a guère aidé l'opposition syrienne.

Internet reste un outil idéal pour la désinformation à but économique qui travaille souvent sur des rumeurs plausibles, très nuisibles, mais peu spectaculaires. Il existe des agences spécialisées dans ce travail : c’est un métier et ça s’enseigne. Cette professionnalisation montre au passage que la désinformation s’est en grande partie détachée de son socle originaire qui était plutôt idéologique.
Paradoxalement le Web 2.0 démocratise et fragilise à la fois la pratique de la désinformation.


Bibliographie

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