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Think tanks et intellectuels 4

Le rapport des intellectuels et des think tanks est pensé de façon très différente des deux côtés de l'Atlantique. L'intellectuel est quelqu'un qui, par profession et vocation, produit des idées générales, médite sur l'époque et jouit aux yeux de certains d'une légitimité pour juger et éclairer ladite époque. Qu'il intervienne dans les affaires publiques autrement que dans le registre de la dénonciation semble poser problème. Partout l'intellectuel s'exprime au nom de compétences et de principes, mais suivant des modalités qui varient d'un pays à l'autre : la question des think tanks est une bonne pierre de touche .
Chez nous, la solide tradition de l'intellectuel révolutionnaire, critique, sartrien, pétitionnaire, justifiant les révoltes et  se mettant à leur service.., y est sans doute pour quelque chose. Mais cela n'explique pas tout, et les USA ont eu aussi nombre d'intellectuels contestataires dont les moindres ne furent pas les exilés de l'École de Francfort.


Individualité et engagement



La question n'est pas tant de savoir où il y a le plus de penseurs progressistes et de think tanks néo-libéraux (ou l'inverse) : le décompte donnerait sans doute lieu à des surprises.
Sans donc comptabiliser les forces droite / gauche, rappelons que la notion d'intellectuel "public" est parfaitement compréhensible aux USA.
 Le débat porte plutôt sur le mode d'engagement et les formes de propositions.
L'intellectuel français ne peut vivre, semble-t-il, ces questions que dans l'alternative entre la compromission (clown médiatique, brave petit soldat compagnon de route,mercenaire de la plume vendu aux grands groupes) ou la douloureuse distanciation (d'un côté,la pureté, la hauteur et la complexité et de l'autre, un réel forcément réticent, régi par le temps médiatique, géré par le politique à courte vue, englué dans le pragmatisme ambiant, etc).
La question de l'individualité est centrale : l'intellectuel "de chez nous" peut monter sur les tribunes comme dénonciateur de la guerre (à moins qu'il ne la réclame à titre humanitaire) et énoncer des grands principes, toujours dans le registre de l'Universel. À l'époque de Merleau-Ponty et des Temps Modernes, il le faisait souvent en suiveur du Parti (puis en admirateur de la Cause du Peuple, qui savait utiliser ses intellectuels et artiste bourgeois pour échapper à la répression). Dans tous les cas par rapport à une idéologie, le marxisme, qui, du reste, lui assignait sa fonction d'intellectuel dans un schéma historique.
Tout cela a, évidemment, totalement changé depuis la fin des années 70 et le désamour des intellectuels hexagonaux pour la Révolution.
L'intellectuel peut désormais  se confondre, comme ce fut souvent le cas plus récemment par une sorte de dilution de la catégorie, avec l'artiste préoccupé par les enjeux son temps, ou la personnalité au service de "valeurs" sacrée par les médias. Quand il cède moins aux sirènes médiatiques, il se pose moins en diseur de vérité qu'en possesseur d'une connaissance partielle, voire en vérificateur des affirmations qui circulent.
 Mais dans tous les cas, il bénéficie d'une consécration en termes d'influence sur un public cultivé et assez vaste comme une sorte de généraliste de l'abstraction. Et cela en tant qu'individu d'exception dont la parole en politique vaut ce que vaut sa réputation hors politique.


Pouvoir intellectuel



En France, la notion de "pouvoir intellectuel" ou de pouvoir des intellectuels est totalement rentrée dans le débat public. Ainsi le Nouvel Observateur publie un palmarès du "pouvoir intellectuel en France" (la dernière fois en 2010) et un débat sur le déclin ou la trahison des clercs est certain d'attirer un public qui dépasse le lectorat d'Esprit ou de l'audience de France Culture, dans un pays ou une querelle Badiou Finkiekraut  fait des pages de magazines.
Ajoutons, pour relativiser la chose que Foreign Policy publie aussi sa liste de 100 principaux intellectuels publics (il est vrai que c'est "dans le monde") et que l'intellectuel au sens sociologique est une catégorie fort importante aux USA, ne serait-ce que du fait du niveau d'éducation des élites. Des chercheurs US emploient des méthodes quantitatives pour mesure l'influence réelle des intellectuels de manière quasi économétrique.
Là-bas aussi, la fonction des intellectuels fait l'objet de débats passionnés pour savoir s'ils sont en déclin, quels rapports entretiennent les hommes du livre avec les nouveaux spécialistes des plateaux de télévision,…
Certes, l'on parle chez nous d'un âge d'or des Sartre et Camus pour l'opposer à la décadence des intellectuels médiatiques. Mais aux USA des livres comme celui de Richard Posner (Public Intellectuals:  A Study Of Decline) ont des tirages enviables. Sans parler du traitement semi-humoristique de la question autour de la figure du bobo (un concept made in USA     avec Bobo in Paradise de David Brooks).
Dans tous les cas, en dépit des "French Studies" (et de l'incroyable influence que possèdent encore un Derrida, un Barthes ou un Lyotard dans certaines universités US), il serait difficile de rivaliser avec l'impact international des notions produites par un Chomsky, un Fukushima, un Nye,un Huntington est impressionnant, même mesuré a contrario au nombre et à l'énergie de ceux qui les réfutent.
En revanche, si l'on se place du point de vue de l'intellectuel "spécifique" celui qui a un champ de compétence du fait de sa discipline, d'une étude particulière qu'il a faite et qui n'est généralement consulté que sur de questions en rapport avec ce champ, tout change…


Intellectuels et collectifs



La façon dont ces intellectuels agissent collectivement n'est pas la même. Pour cela, la France leur offre deux grands vecteurs : les revues et le clubs au sens large. Dans les seconds,soit comme militants permanents, soit comme expert consulté à l'occasion d'une étude, d'une conférence ou d'un petit-déjeuner débat, ils ont de multiples occasions de croiser et d'inspirer des politiques. Même lorsque ces rencontres amènent à fournir un programme ou un argumentaire à un parti ou à fournir l'alibi théorique à un candidat,  l'indépendance de l'intellectuel est toujours hautement affirmée.
Mais l'engagement permanent (y compris moyennant salaire) dans un vrai think tank agissant systématiquement comme force de proposition reste l'exception.C'est tout simplement une idée qui ne vient pas à un essayiste français ou à un universitaire : il ne songera guère à l'intégrer dans un plan de carrière ou se récriera contre le péril de récupération. Sans oublier un problème d'œuf et de poule : moins il y a de vrais think tanks, moins les intellectuels songent à y participer ou à en fonder, moins, etc...
Au contraire, le think tank suscite une défiance dans une partie de l'intelligentzia.


française qui y voit un risque d'instrumentalisation. Il devient parfois la crainte d'un complot néo-libéral mené par des institutions typiquement anglo-saxonnes. Ne faisant guère la différence entre le think tank, lobbies ou grandes réunions des puissants de ce monde comme la fondation Bildberg, certains journalistes comme Roger Lenglet et Olivier Vilain assimilent même le think tank à des fourriers de la pensée dominante, sous-traitant la fonction justification intellectuelle pour les politiques et habillant des couleurs de l'expertise et de la diversité les mêmes certitudes préalables. La thèse du complot n'est pas loin. D'autant plus surprenante qu'elle est souvent énoncée en termes totalement volontaristes (une poignée de manipulateurs impose la bizarre idéologie néolibérale aux peuples ébahis) par des gens qui semblent adopter la logique de leurs ennemis : les idées s'imposent par une bonne technique et les rapports de classe n'y font rien.



Qu'un intellectuel se compromette avec le siècle au point de fourrer son nez dans les dossiers et de proposer des solutions, donc qu'il pense en termes d'éthique des moyens, semble choquer beaucoup de ce côté-ci de l'Atlantique.
Finalement, c'est peut-être le caractère "hybride" de l'intellectuel de think tank qui semble difficile à comprendre ici : nous admettons difficilement qu'il se situe quelque part entre le consultant qui vend son expertise pour résoudre des problèmes (avec le risque de glisser dans le rôle de lobbyiste fournisseur d'argumentaire à la demande) et une image purement académique du sage intervenant de façon indépendante dans les affaires de la Cité.




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