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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Territoire et terrorisme
Le jihad n'est pas vraiment sans frontières

Il a été répété que le terrorisme est devenu planétaire, qu’il est la face obscure de la mondialisation et qu’al Quaïda est une organisation transnationale en réseau d'un type jusque là inconnu. Pourtant, la notion de territoire (terre d’Islam - pays de la guerre ou encore ennemi proche - ennemi lointain) reste centrale pour comprendre que le jihadisme qui n'est pas un "sans-frontiérisme" de plus. Ce que démontre le fait que ben Laden s'est "converti" au terrorisme anti-occidental, précisément au moment où les Occidentaux aidaient l'Arabie saoudite contre son pire ennemi d'alors, l'athée Saddam, mais au prix d'une offense impardonnable : en souillant la terre sacrée des ancêtres avec leurs godillots... La « spoliation de la terre des deux sanctuaires » (désignation préférable à Arabie Saoudite), donc l’atteinte symbolique à la terre sacrée, le fera basculer du côté du jihad.
Le fait que presque toutes les déclarations des jihadistes commencent rituellement par une énumération des terres d'islam où les frères sont persécutés est négligé par ceux qui s'en tiennent à la thèse du complot "mondial" : la référence à telle ou telle terre d'islam occupée serait un simple prétexte pour nourrir une haine sans limites.
Pourtant, même un non arabophone peut facilement remonter aux textes comme ceux traduits depuis quelques années sous la direction de Gilles Kepel (nous y puiserons nos citations) pour réaliser que les choses sont plus complexes .

La terreur a toujours été liée au territoire, celui sur lequel elle s'exerce comme prolongement de la souveraineté aussi, mais aussi celui qu'elle réclame ou dont elle se réclame. Le territoire, coïncidence d’un espace physique (un pays, une province, …) et d’un espace symbolique, est nécessairement investi de croyances et significations (République française une et indivisible, terre du peuple corse colonisé, zone libérée ou zone occupée, terre sacrée de nos ancêtres,patrie du socialisme…).
La terreur d’État a pour but de désarmer toute velléité de résistance sur une zone contrôlée par l’armée ou la police. Le terrorisme révolutionnaire de renverser un État, ou s'il est indépendantiste ou anticolonialiste de chasser l’étranger de son foyer. Quant au terrorisme international dans les années 70 à 90, s’il frappait indifféremment à Munich ou à Paris, c’était le plus souvent pour internationaliser un conflit  crucial (Palestine, Iran, Algérie…). Notamment pour contraindre l’opinion mondiale à cesser de souvenir tel ou tel gouvernement oppresseur. Les choses ont-elles vraiment changé avec le terrorisme islamiste ?

 Les islamistes ne sont pas des « nihilistes » poussés par une fureur aveugle, ni leur férocité un symptôme de l’exaspération du Sud face aux dégâts de la mondialisation. Leur logique est celle du licite et de l’illicite, eux qui prétendent ne faire qu’obéir au Coran, mais aussi une logique historique de restauration de l’Islam du temps des « glorieux ancêtres ». Le présent n’est qu’une répétition du passé dont témoignent leurs multiples allusions aux batailles du prophète, aux croisades, aux invasions mongoles…, ce qui n'est pas inconciliable avec le fait de penser en termes de modernité, de technologie, de guerre financière et, bien sûr, de médias...

À la fois gens de l’écrit, obsédés par l’interprétation du texte, et gens de l’image, capables de théoriser et de planifier l’impact télévisuel de leurs actions, les jihadistes posent une question dont la réponse s’éclaire autant par leurs gestes spectaculaires que par leurs fatwâs et commentaires. Parler de leur violence sans en voir l’arrière-plan de jurisprudence et l’intention « pédagogique », c’est n’y rien comprendre.

Bien sûr la question du territoire prioritaire et du champ de bataille ne fait pas l'unanimité.
Ainsi, Azzam, mentor de ben Laden, prétendait établir l’islamisme dans un seul pays, en créant des « bases solides » tandis que ben Laden prônait des attaques contre le cœur de l’ennemi juif et croisé ... Les mauvaises langues prétendent même que le second a fait assassiner le premier en 1989 à cause de ce désaccord stratégique. Zawahiri persuadé que l’établissement d’un État islamique authentique est inséparable de la lutte internationale n’est pas pour rien dans l’orientation de ben Laden.

Mais, en dépit des déviations et querelles doctrinales, les jihadistes partagent le même imaginaire et les mêmes références. Et le même but : libérer la terre de la mosquée al Aqsa (Jerusalem) et celle des deux sanctuaires (la Mecque et Médine), prélude au grand jihad offensif qui rétablira le califat.

Ils ne se considèrent pas comme terroristes au sens occidental : un groupe politique utilisant la violence au service d’une idéologie et pour détruire ou contraindre une État. Ils ne font pas de différence entre un soldat et un combattant sans uniforme, entre un guérillero des campagnes et un terroriste des villes, entre tirer un missile Stinger sur un hélicoptère russe et précipiter un avion sur les Twin Towers ;… Il n’y a pas non plus de frontière entre la prédication et le combat. Un attentat n’est qu’un avertissement au impies, un « message dépourvu de mots » comme le qualifient ben Laden et les auteurs de l’attentat du 7 juillet 2005 à Londres. En retour, proclamer l’islam implique le passage à l’acte car le jihad est un devoir individuel. Ces pan-islamistes se voient plus comme des militaires que comme des révolutionnaires et pensent en terme de territoire plus que de système. Ils parlent ainsi de la bataille de New York ou de celle de Londres, là où nous parlons des attentats du 11 Septembre 2001 ou du 7 Juillet 2005

Pour eux, il y a lutte planétaire unique (dont on ne sait plus très bien si elle commence en 1258 à la chute du califat de Bagdad, à la fin de l’empire ottoman ou à la fondation d’Israël). Son enjeu porte sur la libération des  pays musulmans d'où une bipolarisation. D’un côté l’Oumma (ce qui rend toute question de nationalité sans signification et retire la moindre légitimité au nationalisme arabe), de l’autre les Juifs et les Croisés envahisseurs. Les régimes qui n’obéissent pas aux principes de l’Islam vrai, notamment s'ils se réfèrent à la démocratie, fut-elle « inspirée par l’Islam » et ne considèrent pas qu’il n’est de loi que dans le Coran plutôt que dans la volonté du peuple, sont illégitimes voire apostats. Donc complices objectifs des agresseurs tous laïques ou pro-occidentaux du monde arabe.

Quant à la terre d’islam, répondent à cette définition tous les territoires a majorité musulmane ou autrefois soumis à un pouvoir islamique. Ce qui inclut, outre la péninsule arabe, l’Irak (désigné comme « la Mésopotamie » pour ne pas reprendre les dénominations « nationalistes »), la Palestine, la Tchéchénie, le Liban…, mais aussi la Somalie, les Philippines, la Birmanie et al Andalus, l’Andalousie, puisqu’aux yeux d’un bon jihadiste la Reconquista achevée en 1492 et tout ce qui a suivi sont nuls et non avenus.

Le grief sur lequel reviennent sans cesse les théoriciens est simple : les Juifs et les Croisés les ont envahis. Et la loi naturelle, celle qui pousse les animaux à défendre leur tanière ou leurs petits, et la loi divine imposent donc de se défendre. Il s’agit « d’appliquer la loi révélée et de libérer la sainte Kaaba » prélude à l’unification sous la vraie religion, explique souvent ben Laden.

Le statut de l’Oumma s détermine celui du jihad. Azzam, en particulier, théorise ce point fondamental : il y a le jihad offensif, qui vise à étendre l’islam sur la terre entière et qu’il faudra bien reprendre un jour et il y a le jihad défensif. Ce second est un devoir individuel de tout musulman, puisqu’il est en légitime défense. Devoir qu’il ne peut pas le déléguer et dont  l’accomplissement constitue« la principale obligation individuelle » (Azzam), un pilier de l’islam. Toute la communauté islamique non engagée les armes à la main est actuellement en état de péché puisqu’elle tolère l’intolérable. C'est d'ailleurs un point que les oulémas reprochent suffisamment à ben Laden et aux siens : en excluant ainsi des frères et en inventant une devoir "principal" et urgent de jihad, ils ne font qu'inventer. Ils produisent une innovation perverse sans rapport avec la tradition de la sunna.

Le jihadiste qui, à nos yeux, frappe des victimes innocentes est, lui, persuadé de ne faire que son devoir : les victimes classées selon une grille sophistiquée, sont complices d’un crime. Le jus ad bellum et le jus in bello sont donc soigneusement balisés. Ainsi la question est longuement débattue de savoir si les vieillards, les aveugles, les femmes, les enfants, les sunnites « collaborateurs », les chiites et autres sont objectivement « utiles aux infidèles » donc bons à tuer. Casuistique de l'horreur qui a suscité des réactions : cela donne toute son importance à la série de fatwâs récentes accusant au contraire les jihadistes de frapper des victimes illicites : une fatwâ saoudienne, celle de 600 pages prononcée en Mars par Tahir al Qadri  réfutant les arguments jihadistes ou celle d'imans canadiens (prohibant le jihad comme crime au moins sur "leur" territoire).

La vision territoriale du jihad pose une distinction fondamentale entre l’ennemi intérieur, l’ennemi proche et l’ennemi lointain.

L’ennemi intérieur est occupe des terres d’islam : Afghanistan, Palestine, maintenant Irak. Le chasser est la tâche prioritaire. Après la défaite de l’URSS, Azzam voulait ainsi faire de l’Afghanistan la « base solide » (ce qui se traduit aussi par al Quaïda) d’une reconquête des terres musulmanes.
L’ennemi proche, ce sont les régimes arabes corrompus. La question de savoir s’il fallait essentiellement édifier un État islamique au sein du monde musulman ou s’en prendre à l’ennemi proche est à la base de la rupture ben Laden / Azzam. Et peut-être de l'assassinat du second par le premier, suggèrent les mauvaises langues.
L’ennemi lointain, c’est l’Occident et surtout les USA. Il faut « brûler les mains de ceux qui allument des incendies chez nous. » (Zawahiri) selon la loi de compensation. De la même façon, dès qu'un chef implanté territorialement comme Hakimullah Mehsoud chef du TTE du Waziristan commence à prendre un certain statut international - pour ne pas dire commence à ses prendre au jeu des médias - il ne manque pas d'annoncer qu'il va frapper "l'ennemi lointain" et faire payer aux Américains le prix du sang jusque chez eux. Quitte pour cela à s'attribuer des attentats dont il est loin d'être assuré que l'on en est le cerveau (en vertu du principe "puisque les événements nous échappent, feignons d'en être l'organisateur").

Si nous excluons l'hypothèse que tous les jihadistes veuillent sérieusement revenir au califat d'avant 1225 et qu'ils ne seront satisfaits que le jour où l'émirat d'Andalousie aura été rétabli, il semble logique de postuler que la terre sur laquelle ils vivent et pour le contrôle de laquelle ils se battent à la façon de n'importe quelle guérilla, se redouble d'une seconde symbolique : le territoire du grand grief, les terres d'islam où les frères sont martyrisés. La notion de terre d'islam, terre de souffrance et d'oppression dont il faut faire payer les prix et par réflexe naturel et pour "plaire à Dieu", est inséparable de celle de sang versé. D'où d'une étrange économie  où notre compte est toujours débiteur. D'où notre difficulté à comprendre, par exemple, comment les "homegrowns terrorists", ces musulmans vivant en apparence de la façon la plus paisible et la plus intégrée en Occident, éprouvent soudain le besoin de venger le grief fait à leurs frères d'Irak ou de Palestine. Le tout illuste l'idée chère à Sloterdijk qu'il existe des "banques de la colère", lui qui rappelle : « Il faut commencer une révision profonde de la catégorie de la victime dont nous sommes tous pénétrés et repenser le champ politique en termes de critique de la raison victimologique. Nous risquons d’être inondés par la peste des ressentiments interminables »




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