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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Délit de consultation de site jihadiste
Les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy sur le "tueur au scooter" qui s'était auto-radicalisé sur le Net et surtout son projet de punir ceux qui consulteraient habituellement des sites appelant au jihad ou à la haine (comme pour les sites pédophiles) ont provoqué les réactions prévisibles, entre indignation et goguenardise. Nous sommes plutôt de la seconde école, dans la mesure où l'idée nous semble inapplicable techniquement : si l'on peut punir les pédophiles, c'est parce qu'ils conservent des images que l'on trouve dans leurs disques durs (ou leurs traces) au cours de perquisitions et que l'on consulte rarement des photos de petits garçons dans des poses excitantes à des fins de documentation universitaire. Tandis que consulter un site jihadiste si choquant que soit son contenu reste quand même une démarche cognitive. Et si les cyberdémocrates arabes ont appris l'art de l'anonymisation ou l'utilisation du proxy pour éviter de se faire arrêter par la police de ben Ali ou Moubarak, et si nous, bons démocrates occidentaux, les y avons encouragés, on ne voit pas pourquoi les salifistes ou islamistes français sur la pente du jhad seraient plus idiots. S'ils avaient la moindre hésitation, ils pourraient aller consulter des guides du cyberdissidents disponibles, par exemple, sur le site de Reporters sans frontières, pour apprendre toutes les méthodes d'anonymisation, d'effacement des traces, etc, Ce qui sert en Syrie ou en Iran peut être utilisé en France.

Outre que l'auteur de ces lignes n'aimerait pas se trouver embastillé pour une activité qui fait partie de son travail - savoir ce que disent les terroristes -, il ne se réjouirait pas que quelqu'un aille en prison pour avoir pris connaissance d'idées, fussent-elles crimogènes. Cela rappellerait un peu les fameuses lois dites "scélérates" de 1893 adoptées après les attentats de Ravachol et consorts : elles punissaient la "complicité intellectuelle" avec l'anarchisme. Elles furent très mal appliquées, assez inefficaces et politiquement contre productives. Nous reprenons ce que nous en écrivions dans un livre sur le terrorisme, en laissant le lecteur libre de substituer les mots d'aujourd'hui à ceux qui décrivaient la situation de la presse il y a cent trente ans :

" Violant les droits de la presse, instituant une peine de relégation, incitant à la dénonciation, frappant des écrits, des cris, des chants ou de simples conversations, incluant la provocation même "indirecte", permettant sous la catégorie très générale d’apologie d’incriminer toute tentative non seulement d’excuser, mais aussi de trouver des motifs aux menées anarchistes, définissant très lâchement leur objet, élargissant tout aussi généreusement la notion de complicité, permettant d’incriminer des pensées ou des associations d’une manière extraordinairement imprécise, ces lois cumulent toutes les tares des lois d’exception pour ne pas dire d’affolement. Francis de Présensé dans Notre loi des suspects développe une argumentation valable contre toute législation liberticide : "Quand bien même les lois d'exceptions ne pourraient frapper, comme elles prétendent viser, que des anarchistes, elles n'en seraient pas moins la honte du Code parce qu'elles en violent tous les principes. Une société qui, pour vivre, aurait besoin de telles mesures aurait signé de ses propres mains son arrêt de déchéance et de mort. Ce n'est pas sur l'arbitraire, sur l'injustice, que l'on peut fonder la sécurité sociale. La redoutable crise déchaînée dans ce pays par le crime de quelques hommes, la complicité de quelques autres, la lâcheté d'un plus grand nombre et l'indifférence d'un nombre plus grand encore, n'aura pas été sans quelque compensation si elle ouvre les yeux à ce qui reste d'amis du droit, de fermes défenseurs de la justice, de républicains intègres, à certains dangers et à certains devoirs. A la lueur aveuglante de l'affaire, nous avons entrevu des abîmes d'iniquité. Il nous a été révélé des choses auxquelles nous ne voulions et ne pouvions croire. La scélératesse de quelques hommes a eu une répercussion effrayante sur la faiblesse de beaucoup d'autres. Il est démontré qu'il n'existe pas de plus grand péril que de faire crédit aux individus — fussent-ils empanachés, couverts de galons et d'étoiles. Il est évident qu'il n'est pas de pire danger que de faire à des juges — mêmes civils — le redoutable présent d'un droit arbitraire de vie et de mort sur toute une catégorie de citoyens.. !"

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