
Parmi les définitions de la
médiologie, une des plus simples y voit l’étude des voies et moyens du faire-croire, or qui dit faire-croire dit propagation. La propagation d’un invisible (une
idée, une croyance, une
idéologie..) de cerveau en cerveau le rend visible durant le
voyage et efficient. Ainsi, la doctrine du Gautama Bouddha produit des bouddhistes, vivants voire prédicants, un art et une culture…. Entre les deux, les machineries, les collectifs et les savoir-faire, les vecteurs.
Propager et diffuser
Propager s’oppose à diffuser comme transmettre à communiquer, le second terme étant la condition nécessaire mais non suffisante du premier. Transmettre ou propager visent à perpétuer un contenu, ce qui implique des institutions et organisation collectives, là où diffuser suppose seulement de faire parvenir une information à des récepteurs. Propager se rattache au verbe latin propagare, « reproduire par provignement » (marcottage, enraciner une tige de vigne qui reste rattachée à la plante-mère) d’où prolonger, faire durer. Diffuser provient de diffundere répandre. Ainsi la propagation reproduit et enfouit, quand la diffusion opère une simple distribution.
La propagation d’une onde physique ou acoustique lutte avec l’obstacle d’un milieu : elle le traverse pour se diluer après une certaine persistance. En télécommunications, la propagation se heurte à la réflexion, à la diffraction, à l’atténuation, d’où distorsion du signal émis qui finit par se perdre. Cette idée de traversée parfois laborieuse, des éléments et des corps est commune à toutes les propagations, même celle des maladies épidémiques. Et une onde mentale ?
Outre l’obstacle de la distance, elle doit vaincre une résistance du temps et notamment de l’oubli, et des résistances mentales ou culturelles. Là où diffusion est affaire d’outillage, la propagation suppose des propagateurs, et, dans tous les cas des stratégies.
De tête en tête
La propagation implique l’adoption de l’idée par celui qui la reçoit et devient souvent propagateur à son tour. Ce qui requiert une technologie (moyens d’atteindre), des institutions (pour élaborer valider et adresser le message) mais aussi des méthodes pour séduire, convaincre, faire retenir et adhérer…
La plus célèbre est la rhétorique apparue en Sicile hellénique il y a deux millénaires et demi. Avant de se transformer en un simple art de bien parler, voire en façon de produire des discours emphatiques, la rhétorique fut une collection de figures de pensée ou de mot efficaces. Leur fonction était d’amener un auditeur ou une assemblée à faire sienne une thèse («mon client est innocent», « il faut faire la guerre à Sparte »…). Cela implique à la fois « faire tenir pour vrai » par une argumentation qui se rapproche parfois de la sophistique mais aussi émouvoir. Le logos qui fait accepter la thèse est renforcé par le pathos qui nourrit des sentiments favorables, voire par l’éthos : la position crédible ou prestigieuse de l’orateur qui confère à son propos l’autorité des valeurs. L’ensemble fonde une psychagogia, une méthode pour agir sur l’esprit. Difficile de définir les choses plus clairement.
Pourtant, la rhétorique reste une pratique d’orateur (ou d’auteur) : il défend une cause devant une assemblée, par le seul verbe, souvent comme en un duel. Le rhéteur est en effet confronté soit à un adversaire réel (avocat adverse ou partisan d’une thèse opposée) soit à un adversaire virtuel dont il prévoit les objections pour les désarmer par l’argumentation ou l’éristique (art de la controverse).
Influence et propagande
Il existe d’autres méthodes aussi anciennes pour propager de la croyance d’un centre vers une périphérie. Quand le pharaon fait graver une version de la bataille de Qadesh tout à sa gloire, ou quand Philippe de Macédoine paie des poètes qui chantent ses mérites et des agents qui encouragent le pacifisme à Athènes que font-ils ? Aujourd’hui nous parlerions d’influence stratégique, de diplomatie publique voire de guerre de l’information.
À la stratégie d’État - prestige et influence - fait écho la stratégie de prédication – révélation et intégration-. Toute croyance prosélyte tend à se doter d’un corps de prédicateurs, d’un corpus de doctrine (les textes qu’il faut répandre ou pas, éventuellement traduire et adapter), et d’incarnations : images (licites ou pas), reliques et objets sacrés. Ceci vaut de la Samgha (la communauté des moines bouddhistes) aux manichéens (avec leurs écoles de traducteurs, copistes ou miniaturistes), du culte de Mithra répandu par les légions, aux missions chrétiennes. Toutes sont confrontées au dilemme du missionnaire (adapter le dogme et les rituels aux cultures locales au risque de déformer le message)… et toutes visent au degré suprême de la propagation, la conversion, le basculement total.
Le latin médiéval nomme propaganda, les vérités qu’il faut répandre pour sauver des âmes. En 1622, Grégoire XV confie à une congrégation de cardinaux propaganda fidei (Congrégation pour la propagation de la foi) la direction des missions d’évangélisation. De là notre mot propagande repris et laïcisé par la Révolution Française. Il désignera désormais toute production de discours et images univoques destinée à répandre une croyance collective et en faire reculer une autre, sans oublier toutes les pratiques qui l’accompagnent : rassemblements, meetings, gestes de la foi, gymnastique révolutionnaire.
C’est ce qui sépare la propagande de la publicité qui n’est censée provoquer d’engagement que le temps d’un achat.
Production de l’assentiment
Le XIX° siècle invente la propagande ouvrière– journaux, tracts, réunions et maisons du peuple - tandis que les révolutionnaires qui optent pour l’attentat se déclarent partisans de la « propagande par le fait. », lorsque la force du verbe leur semble insuffisante.
Si le XX° siècle est le « siècle de l’idéologie » (J.P. Faye), il l’est dans la mesure où il est celui des mass media et de la propagande. Toutes ces « manufactures du consentement » fonctionnent à l’échelle industrielle. Elles appellent une « science » de la persuasion. Ainsi, quand Woodrow Wilson veut faire basculer l’opinion américaine en faveur des Alliés en 1917, il confie la vente de la guerre à des comités privés (Comitee on Public Information) qui mobilisent cinéma, affiche, radio, tracts… Ils recrutent aussi des milliers de volontaires qui délivrent dans les lieux publics un discours aussi standardisé que chronométré. Le tout est pensé par trois hommes : G. Creel, journaliste et publicitaire, E. Bernays psychologue (neveu de Freud et qui se vante d’avoir introduit la psychanalyse aux USA), et enfin W. Lippmann, essayiste, théoricien des stéréotypes et de la démocratie manipulée. Dès l’après-guerre, les recettes de la propagande figurent dans les bons manuels même si chaque idéologie les adapte à sa vision du monde (Agit-Prop, Propagandastaffel…).
Pourtant, cette propagande unanimiste, répétitive, destinée à la direction des foules, née entre grapho et vidéosphère (sommairement de 14-18 à la première guerre du Golfe) semble désuète à l’époque des chaînes satellitaires, des réseaux numériques et des blogs par millions. Le pouvoir de propager repose désormais davantage sur les mises en scène de la réalité et sur la faculté de diriger l’attention par les flux d’images et les flux numériques.