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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme : des origines au cyber
SenseMaking : À quand peut-on faire remonter l’acte de naissance des actions de type terroriste ?

Il y a toujours eu des actes de violence politique des "faibles" (minorités, révoltés) contre les "forts" (gouvernants) : tyrannicides dans l'Antiquité gréco-romaine, régicides, sectes pratiquant l'assassinat politique (hashishins), attentats contre les puissants (y compris à l'explosif contre Napoléon), conspirations de type carbonari... Mais on peut donner une date certaine au terrorisme au sens moderne - pour moi l'action violente de groupes clandestins frappant des cibles symboliques (par exemple tuer un policier pour riposter à la répression, ou un exploiteur parce qu'il représente le capitalisme) dans un but politique (instaurer un nouveau régime, obtenir l'indépendance d'une province, détruire l'État ou s'en emparer, établir la loi de Dieu sur terre) -. Ce terrorisme-là commence avec les attentats antitsaristes des narodniki russes (du nom de leur mouvement "la volonté du peuple") et notamment en 1878 les coups de pistolet tirés contre le gouverneur de Saint-Petersbourg par une femme qui voulait ainsi "éveiller le peuple" et susciter des imitateurs. Bien d'autres suivront....

SenseMaking : Pourquoi l’idéologie constitue-t-elle la motivation première des groupes terroristes plus que le gain par exemple ?

L'idéologie fait partie de la définition du terrorisme (même si certains sous couvert d'idéologie se livrent aux pires trafics, AQMI, par exemple). Le terroriste est un intellectuel qui prend les idées au sérieux : il est persuadé qu'il faut passer par le stade de la lutte armée (en attendant une vraie révolte des masses, une vraie mobilisation de tous les vrais croyants ou de tous les vrais patriotes) et suit en cela la logique de l'idée (c'est littéralement idéo-logique). Il agit pour faire connaître son système ("propagande par le fait"), ensuite pour gagner le conflit avec l'oppresseur qui, selon lui a été le premier à utiliser la violence ("guerre du pauvre") et enfin pour réaliser son idéologie (utopie violente). Le terrorisme n'est pas idéologie en soi : la terreur est un moyen provisoire, pas une fin. Mais il n'y a pas de terrorisme - pratique d'actes réputés terroristes par la loi - qui ne se réclame d'une construction mentale pour analyser la réalité politique comme intolérable et préconiser sa transformation par la violence en tant que un processus de libération, de défense des opprimés ou de construction d'un État idéal.

SenseMaking : Le terrorisme est intimement lié aux idéologies. N’a-t-il donc pas perdu en ampleur à la suite de l’effondrement de l’URSS et de l’idéologie communiste ?

Avant la chute du Mur, le bloc de l'Est apportait une aide clandestine marginale à des groupes armés marxistes européens (sans oublier des quasi mercenaires comme Carlos) mais les organisations qui ont provoqué les "années de plomb" (70/80), Brigades Rouges, Rote Armee Fraktion, Action Directe et autres ne se réclamaient pas du marxisme soviétique. Si la "guérilla urbaine", la "propagande armée" ou les "frappes au cœur de l'État" on décliné, c'est aussi globalement parce que le "gauchisme" de ces années-là, avec avant-gardes préparant la révolte du prolétariat européen ou des masses opprimées, ne convainc plus beaucoup. Mais les motivations indépendantistes ou religieuses ont toujours animé de nombreux groupes pratiquant l'attentat et cette motivation-là ne décline pas.

SenseMaking : Selon vous, quels ont été les éléments qui ont distingué les mouvements terroristes historiquement victorieux des mouvements réprimés avec succès ?

Le think tank américain RAND a publié des statistiques sur "comment finissent les groupes terroristes". On y voit que la répression policière (mais quasiment jamais la méthode militaire) peut venir à bout de bon nombre de groupes. D'autres soit l'emportent (si le Kosovo, l'Irlande du Nord, Israël ou Chypre sont indépendants, ils le doivent en partie à des groupes qualifiés de terroristes à l'époque), soit se transforment et négocient. La fin la plus probable pour un groupe terroriste consiste à devenir une force politique classique (46% dans les statistiques de la Rand). Éventuellement après cessez-le-feu, comme l'Ira lors du "Good Friday", le Vendredi Saint de 1998 à Belfast ou l'OLP lors des accords d'Oslo de 1991,.
Au hasard : le M19 colombien, le Frente Farabundo Marti para la Liberacion Nacional salvadorien signant des accords de paix avec leurs gouvernement en 1992 ou le RENAMO (Resistencia Nacional Mozambicana), la même année : autant de groupes armés convertis à la légalité. Les critères de survie ou de succès me semblent être d'avoir une assise territoriale (voire une motivation territoriale ou ethnique : on se bat mieux pour sa terre ou son peuple que pour des abstractions), des appuis à l'étranger, ou mieux un soutien dans l'opinion internationale, trouver des assises dans un véritable mouvement social, savoir passer à temps au stade politique...


SenseMaking : La médiatisation du terrorisme n’est-elle pas trop aléatoire pour faire de cette activité une forme de revendication véritablement efficace ?

Un des problèmes du terrorisme est de produire du spectacle donc d'avoir de l'écho. En ce sens il dépend totalement des médias (un groupe qui tue uniquement pour affaiblir ses adversaires raisonne en termes militaires, un groupe qui tue pour que cela se sache raisonne en termes politiques voire "publicitaires" comme les terroristes). Encore faut-il que le message ne soit pas brouillé (par exemple par de fausses revendications ou de mauvaises interprétations comme la série d'attentats en France en 1985) ou encore que le porte-parole intéresse les médias (Zawahiri, successeur de ben Laden, ne cesse d'envoyer des cassettes et des messages que les médias ne reprennent quasiment plus). Comme pour la publicité, il faut une communication bien authentifiée (quel est le produit), prégnante (ce qui le distingue des autres produits), persuasive (on comprend les "qualités" du produit), etc. La question est, comme toujours, de diriger des flux d'attention dans une époque saturée d'informations.

SenseMaking : Selon vous, quel type et quel degré de couverture médiatique conviendrait-il d’adopter pour traiter le terrorisme dans l’actualité ?

C'est un vieux dilemme : comment rendre compte de l'événement a priori grave et significatif (l'attentat p.e.) sans se rendre objectivement complices des terroristes qui veulent se faire connaître, publier leurs justifications, médiatiser leurs revendications et augmenter l'effet de menace en amplifiant la perception du danger ? Par exemple, ce fut le dilemme lors de la diffusion de cassettes de ben Laden par al Jazeera. La réponse relève de l'éthique du journaliste qui doit se distancier et bien faire comprendre à ses lecteurs ou auditeurs que l'instrumentalisation des médias et du public est une composante de l'action terroriste.

SenseMaking : Dans quelles proportions une époque où les individus sont interconnectés favorise-t-il le développement du terrorisme ?

Les terroristes ne sont pas plus stupides que vous ou moi : ils savent cliquer sur une souris et ils ont compris les atouts de la Toile, puis des médias sociaux pour organiser une communauté, surtout transfrontalière. Ils s'en servent donc pour s'exprimer, pour recruter, pour communiquer des instructions. Les forums jihadistes sont notamment sinon une porte d'entrée directe vers l'action, du moins un sas d'attente par où passent systématiquement de nombreux "loups solitaires". Ils commettront un jour un attentat (pour des centaines de membre de la communauté en ligne, qui, eux ne passeront jamais à l'acte). Après tout le réseau social est une forme de lien à distance, décentralisé, favorisant l'interaction, etc parfaitement adaptée à un réseau terroriste. En revanche, le cyberterrorisme qui produirait des morts par virus électronique interposés reste mythique ou virtuel.

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