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Encourager, soutenir, manipuler les révoltes
DES SERVICES SECRETS À LA DIPLOMATIE PUBLIQUE 2.0
intervention au colloque " Se révolter au XXI° siècle"


L'idée de soutenir révoltes, trahisons, scissions, séparatismes, révolutions, guerres civiles ou simples protestations chez ses voisins est tout sauf neuve.
En remontant aux plus anciens traités de stratégie Sun-Zi (V° siècle) ou Énée le Tacticien (IV° siècle avant notre ère), il est facile de trouver, outre des méthodes pour utiliser l'espionnage et les messages secrets, des tactiques pour favoriser les dissensions chez son ennemi ou futur ennemi. Des agents que l'on paye ou des minorités que l'on encourage peuvent au minimum obliger les forces adverses à se disperser, au mieux précipiter leur chute en  économisant peines et batailles.



CONSTANTES STRATÉGIQUES


Toute révolte peut prendre une dimension internationale et par les intérêts qu'elle soulève et par les enthousiasmes qu'elle suscite. Les guérilleros, les révolutionnaires ou les séparatistes ont des besoins auquel pourrait répondre une aide étrangère : de l'argent, un parainnage politique, des armes, de l'entraînement, des médias, des refuges hors frontières pour refaire leurs forces, des lumières spirituelles ou idéologiques, une solidarité active qu'elle soit d'origine ethnique, religieuse, culturelle ou morale, êventuellement, des combattants, des tribunes internationales, une reconnaissance juridique, des soutiens diplomatiques, des techniques de lutte..


Sans mettre sur le même plan politique ou moral un chouan, un salfiste, un kominternien, un etara ou un refuznik, il est permis de constater des nécessités permanentes de l'action.



Quant aux gouvernements nationaux menacés, ils ont tout intérêt à dénoncer la main de l'étranger derrière un mouvement de contestation interne et à stigmatiser les opposants comme agents d'une puissance adverse. Cette trilogie étranger, révolté, autorités fonctionne d'autant mieux que les causes suscitent les passions.



En effet, à ces facteurs stratégiques constants s'ajoute l'enjeu variable de l'opinion. Un gouvernement peut aider des mouvements étrangers si sa propre population (ou ceux qui parlent en son nom) l'y pousse, et admire une noble cause les combattants de la liberté ou les justes persécutés. Il peut aussi le faire pour répandre son propre système de valeurs - surtout s'il les croit universelles - . D'où la relativité de ce qui distingue une ignoble manœuvre de services secrets armant des factieux d'une sublime manifestation de solidarité planétaire.



En d'autres termes, plus les enjeux idéologiques sont vastes (et sans doute, plus il y a de médias et de vecteurs puissants pour répandre cette idéologie), plus il y a de chances que les luttes intérieures appellent une participation extérieure. Celle-ci peut être discrète (la dénonciation de l'agent soldé de l'Angleterre, par exemple Bonnecarrère, traverse toute la Révolution qui voit partout des alliés des tyrans européens). Mais l'aide aux frères étrangers peut aussi être aussi spectaculaire  que  l'engagement de Byron à Missolonghi ou celui des  volontaires de toutes nationalités derrière Garibaldi.



INFLUENCES ET CONTRE-INFLUENCES



Plus près de nous, dans le monde bipolaire de l'après-guerre, il n'y a pratiquement pas de révolte sociale ou identitaire qui n'ait trouvé de commanditaire pour la soutenir que ce soit en paroles ou avec des missiles. Tandis que les accusations rituelles d'être une marionnette de Moscou ou un agent stipendié de la CIA se répondent. Sans que ce soit toujours faux....



Mais la situation n'est pas exactement symétrique. Il y a officiellement une "patrie du socialisme", des partis frères qui prolongent la solidarité de la période du Komintern, des mouvements de libération soutenus par le Comité Central du PCUS. Les armes et les conseillers circulent et l'on forme beaucoup à l'université Patrice Lumumba. La seconde capitale du communisme, Pékin (imité par Tirana) soutient ses propres protégés et reçoit même ses maoïstes français ou belges d'où quelques scènes plutôt ironiques que l'on retrouve dans les mémoires d'acteurs de l'époque. 
Le titre de Mecque de l'anti-impérialisme est disputé entre quelques pays du Sud et du camp du socialisme jusqu'à la fin de la décennie 80. 



Pour prendre l'exemple le plus notoire, le colonel Kadhafi pendant sa période de gloire reçoit volontiers des révolutionnaires du monde entier et ne met guère de discrétion dans son soutien aux Irlandais, à l'ETA, à la RAF, aux Brigades Rouges à de multiples fractions palestiniennes, au Front Polisario, à l'ANC sud-africaine, etc. Il n'est pas jusqu'à la cause corse qui ne reçoive son appui au nom de l'idéologie exprimée dans son petit livre vert, et qui mélange panarabisme et socialisme messianique.


Jusqu'aux années 80, il est difficile de constituer un mouvement autonomiste ou révolutionnaire sans recevoir un quelconque appui au nom de la lutte contre l'impérialisme pourvu qu'on ait pris la précaution de se dire vaguement anti-capitaliste en trois lignes d'un quelconque manifeste.



Quant aux révoltés européens d'inspiration plus ou moins marxiste, et surtout s'ils pratiquent la lutte armée, comme les Italiens ou Allemands, leurs mémoires font parfois allusions aux services de l'Est avec lesquels ils se trouvent un jour en contact. Suivant le cas, ils proposent de l'armement, des camps d'entraînement, de l'argent, un refuge où séjourner pour échapper à la police de son pays. Pour prendre un autre cas célébrissime, la vie de Carlos se divise entre de brèves phases d'action et des périodes plus longues où il séjourne chez tel ou tel commanditaire qui lui fournit le refuge ou l'armement, mais qui lui assigne aussi des objectifs. Même s'il faut rendre à la justice qu'il y a aussi des révolutionnaires des années 70 qui refusent de se faire aider par des services étrangers.



Après la chute du Mur, l'ouverture d'archives des pays de l'ex bloc soviétiques, au KGB et à la Stasi en particulier, a permis de mieux mesurer ce phénomène. Ainsi, on apprend que Klaus Croissant, avocat de la Fraction Armée Rouge qui avait bénéficié de la solidarité de Sartre, Foucault, Deleuze et Guattari, était bien un agent salarié de la Stasi entre 1981 et 1989, ce qui lui valut une condamnation avec sursis par un tribunal de Berlin en 1993. Il serait grotesque d'expliquer toutes les contestations par la main de Moscou, mais il serait ridicule de nier que les manipulations des services de l'est n'existaient pas que dans l'esprit des ultra-conservateurs.


CŒURS, ESPRITS ET MÉDIAS



La contre-partie occidentale prit des formes moins connues. Les USA ont soutenu avec force dollars, instructeurs militaires ou armes un certain nombre de régimes, mais aussi de mouvements de guérilla comme les contras ou de la résistance afghane aux soviétiques. Plus significative pour notre propos, la guerre "pour les cœurs et les esprits" a pris des formes originales.
Elle s'enracine à la fois dans l'idée, datant au moins de Woodrow Wilson, que les USA ont le devoir moral de convertir à leurs valeurs universelles (ce qui accessoirement contribue à leurs intérêts). Mais elle se nourrit aussi d'une confiance dans la technologie et dans les médias comme espace naturel d'expression d'une société libre.



Si bien que les actions extérieures d'influence US mêlent souvent l'idéologique et le médiatique.
La guerre "culturelle" menée par la CIA après-guerre pour contrer la vision du monde adverse se manifeste en soutenant les intellectuels anticommunistes, mais aussi les mouvements artistiques modernes tout autant qu'en développant les industries culturelles de masse censées refléter la réalité d'une société libre. À commencer par le cinéma.



Sous Einsenhower, commence la pratique de ce que l'on baptisera un peu plus tard la "diplomatie publique". Elle repose sur une stratégie d'image des USA et en particulier sur l'utilisation de médias (des radios à l'époque) qui émettent vers l'Est et dans les langues de l'Est : Voice of America, Radio Free Europe...
Les Républicains se persuadent de l'efficacité de cette stratégie d'image, mais d'autres attribuent un rôle aux télévisions commerciales de RFA dans la chute de la RDA. 



Dans la période entre la fin de l'Urss et le 11 septembre, s'impose la terme de "soft power", pour décrire l'attractivité du modèle US. Cette séduction d'un mode de vie et d'une culture, ainsi baptisée par le doyen Joseph Nye trouve un terrain d'expression sur le Net. L'utopisme de la communication se développe vite dans la décennie 90 . 



Le vice-président de Bill Clinton, Al Gore, chante la grande Agora démocratique et électronique qui naît. Les pouvoirs libérateurs d'Internet - qui permettra à chacun de s'exprimer et qu'aucune dictature ne pourra vraiment censurer - sont un lieu commun dès les années 90, tandis que les fondations comme celle de G. Soros forment les pays de l'est à la démocratie et aident les "révolutions de couleurs" dans l'ancien bloc soviétique.



L'effet 11 septembre pousse à la synthèse - agressivité idéologique de la diplomatie publique remise à jour contre l'islamisme, confiance dans le pouvoir intrinsèquement égalitaire de la technologie pour exporter le modèle libéral. Il faut désormais combattre "l'extrémisme violent" dans les têtes, mais aussi favoriser un "empowerment" des citoyens : ils seront plus "puissants" donc plus libres en acquérant des capacités de communication sans commune mesure avec ce qui existait. Les médias et a fortiori les médias sociaux "tous vers tous" sont censés favoriser l'émergence d'une société civile libre et informée, ce qui ne saurait aller sans une démocratie parlementaire et une économie de marché dans l'esprit de beaucoup.



NOUVEAUX PROSÉLYTES



Effet de mode aidant, on ne parle plus soft mais smart power (l'influence idéologico-culturelle associée aux outils de puissance militaires, économiques et diplomatiques). Quant à la "diplomatie publique" (en quelque sorte la quête de moyens d'accroître le soft power, l'influence d'une hyperpuissance) on commence à la dire "nouvelle", "électronique" ou "e-diplomatie". Que ce soit par l'intermédiaire des ONG ou par le développement de réseaux de communication, tout ce qui peut exporter la démocratie est bon. D'où le passage d'un soutien au dissident politique à l'ancienne cherchant ouvertement une fin politique comme l'État de Droit, à l'assistance aux dissidents électroniques qui ne réclament que les moyens de la critique. Avec en arrière-plan l'idée implicite que les technologies qui favorisent une expression et une socialité non hiérarchique et ouvertes entraînent le choix d'une société démocratique participant de la mondialisation.



Le contenu - le discours occidental sur la liberté - compte moins que les vecteurs d'une communication libre et l'administration Obama se prononce volontiers pour une "Gouvernance du XXI° siècle" ("XXI century statecraft") où fleuriraient une société civile vivifiée par les réseaux sociaux et l'activisme électronique sans frontière. Plutôt que l'exportation armée de la démocratie et le "regime change" de l'ère Bush, la révolution non violente par écrans interposés est vendable à l'opinion..



Ancienne méthode (comme avec la télévision arabophone Al Hurrah qui émet des USA) et nouvelle (stages pour blogueurs "arabes modérés", aide aux technologies dites de libération qui servent à contourner la censure) peuvent ainsi cohabiter dans la continuité d'une politique d'influence. Et le soutien explicite des USA à toutes les cyberdissidences est théorisé dans un discours d'Hillary Clinton de Janvier 2010 qui visait la Chine. Il servira à prendre date au moment des révoltes arabes où les médias occidentaux aiment surévaluer la force de ce qui leur ressemble comme l'action des jeunes défenseurs des droits de l'homme souvent anglophones. Ils tendent facilement à créditer les  réseaux sociaux d'une force nouvelle : produire, de la base, sans hiérarchie et sans idéologie, des mouvements que ne peuvent contrôler les régimes autoritaires.



De là aussi quelques glissements significatifs :



- de nouveaux rapports entre l'administration et les acteurs économiques, que ce soit pour leur demander de ne pas fournir de technologies de surveillance aux dictatures ou pour les encourager à développer des moyens de contournement et de connexion, même lorsque les autocrates décident de fermer Internet (aide du département d'État au développement de la technologie Commotion, par exemple).



- l'action de fondations et think tanks, certains plutôt républicains, d'autres plutôt libéraux-libertaires qui forment des blogueurs, répandent les outils destinés par exemple à faire remonter l'information de la base sur des élections truquées (Ushaidi) et protestent contre la censure sur Internet. Fondation George W. Bush, Electronic Frontier Foundation, Cyberdissents.org, la Albert Einstein Foundation, Open Net Initiative, Freedom House, National Democratic Institute for International Affairs, Alliance of Youth Movements, National Endowment for Democracy, projet Internet et démocratie du Centre Berkman ou fondation "Ideas" de Google interviennent ainsi à divers titres.



ACTEURS ET MÉDIATIONS



Mais d'autres associations de défense de la neutralité d'Internet comme les Anonymous et Lulzsec au nom d'une conception plus radicale de la défense des libertés sur la Toile s'en prennent par les mêmes méthodes à des régimes occidentaux. 



Les changements qu'apportent des organisations de type Anonymous par rapport aux anciennes formes de révolte ou de militantisme sont multiples :


- de nouvelles formes d'action transfrontalières comme l'assistance (logiciels) ou les conseils (instructions) fournis à des mouvements qui poursuivent leur propre objectif local (comme renverser ben Ali). Et en corollaire la capacité de mener des attaques de hackers (défaçage, déni d'accès...) contre des gouvernements étrangers, des organisations ou des entreprises parce que le collectif les juge coupables d'atteintes aux libertés.


- un militantisme qui franchit sans cesse les frontières entre l'expression d'opinion et l'action agressive. L'ancienne distinction entre le militant pacifique qui se contente de crier ce qu'il croit la vérité et l'activiste qui se bat et fait des dégâts est obsolète.


- une idéologie qui ne ne vise pas à l'instauration d'une cité idéale ou en la mise ne œuvre de revendications, mais dans la défense sans limite de la liberté et du droit à la vérité sur Internet. Donc plutôt une idéologie des moyens de la démocratie (poussés à l'anarchie et à la tyrannie de la transparence, disent leurs ennemis) plutôt que dans le désir d'un système parfait.


- un sens remarquable du symbolique dans le choix des cibles et du spectaculaire (comme le choix du fameux masque né d'un une BD)


- une participation à l'action ouvert à tous (il suffit de se dire Anonymous pour le devenir), sans hiérarchie, programme, avant-garde et masses à éclairer, donc une participation à la carte du "slacktivisme" le plus distrait (quelques clics pour contribuer à l'action) à l'engagement de haut niveau, au moins technique.



CONTRADICTIONS



Tout cela ne va évidemment pas sans quelques tensions et contradictions et l'on voit une administration qui veut doter les opposants arabes de moyens d'anonymisation traiter bien autrement Wikileaks lorsqu'il s'agit de réduire le site de Whistleblowing au silence ou démontrer qu'elle possède de puissants moyens d'interruption lorsqu'il s'agit de Megaupload et de propriété intellectuelle. L'aide aux révoltes "2.0" ou la prépression d'un activisme assimilé à une cyberdélinquance fait entrer en scène des acteurs économiques qui ont des intérêts politiques à commencer par le plus célèbre, Google. Ce n'est pas la mêeme chose d'être sponsorisé par Zuckerberg ou inspiré par Lénine.



Sans oublier un risque pour les cyberdissidents : se voir stigmatisés comme les pantins de Washington et de fournir ainsi un argument à leurs adversaires et justifier la thèse du complot U.S.



Parallèlement il n'y a plus guère de mouvement de protestation, à commencer par les indignés, qui ne recoure aux réseaux sociaux pour amplifier la protestation et coordonner l'actions "dans la vraie vie", c'est-à-dire dans la rue. Exactement comme les mouvements islamistes ou les pillards des émeutes londoniennes capables autant que les jeunes tunisiens branchés d'employer les médias sociaux pour échapper à la censure et contrer la police. L'équivalence entre "faible" et "gentil", comprenez l'idée que ceux qui utilisent les outils "2.0" contre une autorité sont tous partisans d'une démocratie à l'occidentale reste à démontrer.



Le soutien plus ou moins occulte aux groupes plus oui moins armés n'est pas une pratique obsolète, mais la révolution technologique croisant les révolutions politiques, la propagation des outils et stratégies de protestation et de contournement ouvre un nouveau champ.



Elle n'est pas neutre politiquement : elle émane d'un certain camp ou d'organisations d'un certain type et son effet sur ses utilisateurs favorise les organisations semi-spontanées, non hiérarchiques et à idéologie très consensuelle, les engagements à distance, les rassemblements autour d'un objectif symbolique simple ( Libérez X, Dégageons Y..). Elles ne sont peut-être pas aussi utiles une fois passé le temps de la révolte pure ou de la démonstration spectaculaire et c'est là leur principal défi.


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