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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Il y a quarante ans, l'Apocalypse écologique
Les prédictions du club de Rome en 1972

Il y a un avant et un après le rapport du MIT, commandé par le Club, et intitulé “Halte à la croissance” : ce texte marque le passage d’inquiétudes diffuses ou d’initiatives partielles à une interrogation globale. L’élite de la science et du pouvoir proclamait spectaculairement que nous faisions fausse route et utilisait un appareil statistique et mathématique exceptionnel pour démontrer une thèse alors iconoclaste : la croissance n’était pas la solution de nos difficultés mais la pire d’entre elles-, tout cela eut un impact énorme. En témoignent les quatre millions d’exemplaires vendus du rapport1, la marée de publications qui s’ensuivit, et la fantastique réaction de l’opinion publique. Ce fameux rapport, publié en novembre 1972, connu aussi comme le "rapport Meadows"2 et commandé par le Club au Massachusetts Institute of Technology, proposait un modèle de simulation qui intégrait divers flux, populations, ressources énergétiques, développement de la production. Il analysait les interrelations de toutes ce composantes et concluait que, si nous poursuivions au même rythme, l'humanité toute entière allait à la pénurie et à la catastrophe écologique.
Certains se montrent plus pessimistes encore. René Dubos résume ainsi ces perspectives : “effondrement total et inéluctable de notre civilisation au cours du prochain siècle (bien des françaises nées en 1975 peuvent en vivre la première moitié, d’après leur espérance de vie, 75 ans) si se prolongent les actuelles croissances exponentielles (à intérêts composés de la population et de la production industrielle).”3 mais l’ex-candidat à la présidence de la République ajoutait aussitôt que le Club de Rome pêchait plutôt par optimisme, en sous-estimant la gravité des conséquences sociales et politiques de ses propres prévisions.
Le rapport du MIT soutenait pourtant une thèse suffisamment préoccupante : compte tenu des cinq facteurs prépondérants (population, pollution, consommation de ressources rares, développement agricole et industrie) et calcul fait des interactions systémiques, il était inimaginable de poursuivre longtemps leur croissance. Ces courbes exponentielles dessinaient, selon ce modèle mathématique, le plus terrifiant des futurs. Les chiffres tirés de l’étude du MIT en 72 nous attribuaient 93 ans de fer, 53 de nickel, 31 d’aluminium, 21 de plomb, 20 de pétrole, mais à la même époque, on soutenait aussi bien que nous avions des ressources énergétiques suffisantes pour satisfaire au moins dix milliards de consommateurs. Conclusion générale :”Dans la dynamique actuelle, les limites de la planète seront atteintes dans les cent prochaines années, le résultat le plus vraisemblable sera une baisse soudaine et irrésistible tant de la population que de la capacité industrielle.. à l’origine de l’effondrement du système : la disparition des ressources naturelles non renouvelables ; seul moyen d’éviter la catastrophe : utiliser de façon sélective les progrès de la technologie et agir sans retard sur les niveaux de population et ceux du capital.”4 A la même époque, environ 74, les experts prévoyaient aussi, un triplement de notre consommation d’énergie d’ici la fin du siècle 5. Des courbes, des limites, des lois, le rapport se plaçait sous le signe de la rationnalité et démontrait une nécessité.
La prédiction s'est en grande partie révélée fausse (ne serait-ce que du fait de la crise pétrolière quelques mois plus tard). Mais le rapport Meadows proposait une problématique qui s'imposait aux esprits. Sa vision globale et systémique se traduisait en termes de choix pour ou contre la croissance, la société industrielle et la technologie. Ce dilemme mettait au second plan, on le lui a assez reproché, la question Nord/Sud, la dialectique capitalisme/communisme, et, plus généralement tout affrontement idéologique. Pour la première fois, l'ennemi n'était plus l’étranger, l'autre classe ou l'autre doctrine, mais le principe même de la technologie, notre volonté de puissance. Dès lors écosystème, biotope, biocénose et environnement rentrent dans le vocabulaire politique : on se déchire autour de l’enjeu de la pollution, de l’épuisement des ressources ou de la croissance zéro, expression inconnue quelques mois avant.
Le club de Rome venait d’introduire deux idées force : globalité et interdépendance. L’économique, le politique, le technique se voyaient subordonnés à une logique supérieure et confrontés à un dilemme inattendu : tout ou rien, reculer ou crever, changer ou disparaître. Ce monde complexe de systèmes et de sous-systèmes qu’il décrivait, ces mécanismes dont seuls pouvaient rendre compte une science nouvelle et des calculs réservés aux ordinateurs du MIT, toutes ces cautions n’étaient pas de trop pour fonder un discours si surprenant.


Même si les membres du Club de Rome se défendent d’être “zéroistes” ou “zégistes” (c’est à dire partisans de la “croissance zéro” industrielle voire de la “zero population growth”, la croissance zéro de la population), ils proposaient une cause unique à nos maux, la croissance. Tous les désordres sociaux n’ont pas d’autre source et le club considère, par exemple que “Nous pouvons sans hésiter attribuer à la croissance ... des déviations sociales telles que la toxicomanie, l’augmentation de la criminalité, les détournements d’avion, les génocides et la menace de troisième guerre mondiale.”6
Pendant ce temps continue la bataille des chiffres. Deux ans après le fameux rapport Meadows, le Club de Rome précise ses prévisions dans une seconde étude, moins fracassant7 mais plus détaillé, le “rapport Pestel Messarovic” qui intégrait la récente crise de l’énergie, laissait une place bien plus grande à la différence entre Nord et Sud, mais concluait sur un ton qui n‘était pas moins pessimiste. Ses projections étaient tout aussi affolantes :
"A la cadence de 5% par an, l'économie mondiale atteindrait, à la fin du siècle prochain, un niveau cinq cents fois supérieur à celui d'aujourd'hui. Toutes les réserves naturelles seraient épuisées bien avant" Et le rapport se demandait même si nos réserves de pétrole ne seraient pas englouties avant vingt ans (ce qui aurait du faire 1994 ! ). Citons aussi cette prédiction.
"La vente du pétrole va procurer dès cette année (1974) 60 milliards de dollars de surplus ; c'est à dire que les deux tiers de tous les investissements américains dans le monde. En dix ans, les pays producteurs de pétrole peuvent contrôler l'industrie du monde.
A la même époque, beaucoup croyaient, comme Alain Bosquet : “"Nous savons que notre mode de vie actuel est sans avenir; que les enfants que nous allons mettre au monde n'utiliseront plus dans leur âge mur, ni l'aluminium ni le pétrole..”8 Dans tous les cas, la cause était entendue : ou l’on croyait en la technique ou en l’Apocalypse, la croissance ou la vengeance de la Nature. ...
Mais le club de Rome a des adversaires et des esprits perspicaces discernent le piège : le club de Rome est le cache-sexe du capitalisme international et son rapport est une manœuvre destinée à endormir les opprimés et à dissimuler les responsabilités du système ; telle est la thèse de Jacques Attali : le club de Rome occulte "un mécanisme social en mécanisme naturel"9 . Selon Alain Touraine : c'est une caractéristique de l'idéologie bourgeoise que de dissimuler la réalité des rapports de production au profit d'une vision atomisée (la pollution est le problème de chacun et les exploiteurs sont des victimes comme les autres); quant au caractère global de l'analyse, il sert, selon Louis Dumont, à maintenir les pays du tiers monde dans un état de dépendance10.
D’autres vont plus loin : la gravité des problèmes écologiques laisse présager la pire dictature. Pour Toynbee : "Ou notre monde va s'auto-détruire, ou il verra l’avènement d'un gouvernement mondial autocratique" 11. ..
On parle contre-modèle, décentralisation, petites communautés, économie de subsistance. L’avis général est que le système vit ses derniers jours. Il y a surabondance de travaux sur une autre croissance, un autre mode de vie, une autre façon de calculer le bonheur brut, la socialisation de la Nature, le passage d’une civilisation de l’avoir à celle de l’être, etc. Tous ont en commun de vouloir échapper à l’alternative zéroïste ou triomphalisme, (la technique salvatrice qui résout ses propres problèmes).

Notes
1 Voir Annie Battle Les travailleurs du futur Seghers 1986

2 Halte à la croissance ? Seuil 1972

3 René Dumont l’utopie ou la mort Seuil 1973

4 Halte à la croissance ? précité

5 E.F.Schumacher Small is beautiful Blond & Briggs Ltd 1973

6 Club de Rome Quelle limites ? le Club de Rome répond Seuil 1974

7 Il ne fut tiré qu’à deux millions d’exemplaires (édition française : Stratégie pour demain Seuil 1974) et ne fit l’objet que d’un numéro spécial de l’Express tiré à un million. Rapport PESTEL-MESAROVIC (L'Express n° 1221 Décembre 1974 analyse de Stratégie pour demain Mankind at the turning point)

8 André Gorz (Alain Bosquet) Écologie et politique Seuil 1975

9Le Figaro 19-20 Mai 1973

10 Dumont, L’utopie ou la mort Seuil 1974

11"En attendant Hitler" le Sauvage n°2 1973



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