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PS et think tanks III
Cure d'opposition, cure d'idées ?

La présidence de Sarkozy a favorisé a contrario l'éclosion des think tanks progressistes ou des clubs et fondations ainsi désignés. La gauche de gouvernement éprouvait l'impression de s'être fait voler deux fois une victoire assurée (en tout cas assurée par les sondages et par les médias quelques mois avant) en 2002 et 2007. Il fallait une explication et un remède. Pour certains l'explication est passée par l'auto-critique de fond - le PS n'était pas assez moderne, assez imaginatif, assez branché sur les nouveaux courants sociaux - et il fallait donc renouveler son logiciel idéologique, éventuellement en s'inspirant d'exemples étrangers. En raisonnant ainsi en termes d'offre qui ne correspondait plus à la demande, les nouveaux producteurs d'idées se sont naturellement dirigés vers une thématique moderniste et une social-démocratie pro-européenne assumée, bref vers une "normalisation" du PS encore hanté par de vieux fantômes marxistes. L'aile gauche ou la "gauche de la gauche" se sont, en retour, volontiers positonnées contre cette gauche américaine et technocratique. Terra Nova leur a servi de tête de Turc : la conversion au libéral-socialisme était avérée.



Le quinquennat Sarkozy a mis les nouveaux think tanks de gauche dans une situation assez confortable - si l'on met à part la concurrence que se livraient entre eux courants et futurs candidats aux primaires - dans la mesure où ils jouaient en contre. La réfutation du discours sarkozyste comme ultra-libéral, anti-social et exploitant les pires démons comme la peur de l'autre était un exercice relativement facile. Faire de la contre-expertise, produire des analyses chiffrées de la délinquance ou de la fiscalité contredisant les analyses du gouvernement, ou décrypter le discours de droite en le comparant à celui du Front National ou de Pétain à grand renfort de citations était gratifiant. L'obsession de la communication présidentielle amenait la droite à multiplier les propos et les promesses peu hâtifs et contradictoires. En somme avec un peu d'habileté dialectique, on gagnait à tous les coups face à une majorité qui ne faisait rien pour s'attirer la sympathie des intellectuels ou de la classe discutante en général. De même, pendant la campagne électorale de 2012, les notes analysant les chiffres avancés par les candidats, vérifiant leurs affirmations, ou tirant les conséquences, éventuellement chiffrées, de leurs promesses tombaient assez vite. Le "fact-checking" médiatique ou pratiqué par des groupes d'experts a commencé à s'imposer.



La partie programmatique du travail des think tanks progressistes mériterait un vrai travail d'analyse. Il n'est pas toujours facile de retracer la diffusion d'une idée et d'en attribuer correctement la paternité. C'est ce que les Américains appellent des "mèmes", un mot qui fait à la fois allusion aux gènes et au mimétisme et qui a été forgé par le sociobiologiste Dawkins. Un mème est une unité culturelle qui circule, se répand, prolifère ou au contraire échoue, commel les gènes réussissent plus ou moins à se multiplier en fonction des pressions de l'environnement. Un mème - dans le cas qui nous intéresse une idée, une formule, une proposition nouvelles - a besoin pour s'imposer de relais, de médiations, de repreneurs, de milieux favorables.



Face à une droite qui mitraillait les thèmes nouveaux à un rythme soutenu au moment de la campagne de 2007, la gauche avait été handicapée par une candidate qui faisait peu appel aux intellectuels : sous couleur de démocratie participative elle affirmait que "mon programme c'est vous". Le quinquennat Sarkozy a, en cela aussi, stimulé la force de contre-proposition des centre de recherches sociaux-démocrates, mais nous serions bien en peine, faute peut-être d'avoir bien étudié le dossier, de citer une des grandes propositions finalement retenues par le candidat Hollande plus pragmatique qu'idéologue, dont le mérite revienne clairement à une fondation ou à un club précis proche du PS. Dans tous les cas, pas de proposition de loi qui soit "copiée-collée" d'une note de Terra Nova ou de la fondation Jaurès comme on peut citer des lois de Bush, Reagan ou Tatcher clairement attribuables à des think tanks libéraux. Et si La fondation progressiste écrit qu'elle a le mérite que le thème de la jeunesse, «cheval de bataille de Terra Nova depuis sa création en 2008, [soit] passée au cœur du projet du candidat socialiste.", on concédera que l'affirmation est un peu vague. Même chose pour l'idée des primaires au PS : est-ce Terra Nova qui l'a inventée puis imposée ? Ou est-ce une idée qui était dans l'air et que quelques notes de la fondation ont popularisée ? Les procès en paternité ne sont pas faciles à dénouer quand les idées circulent au sein d'un milieu homogène...



La pratique du pouvoir va sans doute être un révélateur pour les nombreux clubs qui voulaient rénover la pensée socialiste : une fois passé le temps de peupler les cabinets minsitériels d'intellectuels ou d'énarques engagés ou militants, quelle influence ? Un gouvernement qui a des marges de manœuvre étroites, un état de grâce éphémère, des contraintes aussi pesantes est-il très enclin aux audaces expérimentales et aux réflexions de fond ? Et des chercheurs sympathisants seront-ils vraiment très stimulés lorsqu'il s'agira de critiquer l'action gouvernementale ou de montrer que d'autres solutions sont possibles ? Avoir à dire que la politique réalisée est la seule (ou la moins pire) possible et que toute critique est utopique n'est pas très exaltant. Mise en sommeil des think tanks de gauche ? Multiplication de leurs adversaires libéraux menant une opération symétrique pendant l'actuel septennat ?



Sur ce dernier point, il est plus facile de prendre des paris. Soit un exemple récent. Chantal Jouanno, sénatrice UMP et ancienne ministre de Sarkozy, annonce qu'elle va créer son think tank avec le photographe  Yann Arthus-Bertrand. Le groupe de réflexion devrait se nommer "Écolo-éthique" et elle annonce qu'il fera du "lobbying écologique" auprès du gouvernement.. On peut parier que plusieurs ténors de l'UMP seront pareillement tentés d'exprimer leur "sensibilité" ou de participer à une refondation de la droite sur ses "vraies valeurs" ; de petits groupes leur fourniront des munitions intellectuelles et, espèrent-ils une visibilité médiatique à leur fondateur.



Qu'une cure d'opposition vous incite à réexaminer l'héritage idéologique de ceux qui vous ont fait perdre ou à espérer trouver la revanche des urnes dans la créativité intellectuelle est un réflexe somme toute normal. Et qu'une ambition personnelle vous fasse sublimer vos frustrations sous forme de théorisation est plutôt humain. L'éloignement des réalités du pouvoir pousse à s'intéresser aux idées.




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