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UMP et think tanks I

Dans une  série (I, II et III) sur les think tanks nous posions la question du rôle des clubs et institutions qui fournissaient  argumentaires, programmes, éventuellement futur personnel des cabinets ministériels à un parti qui a conquis le pouvoir.



Mais la droite ? Quels rapports a-t-elle avec ses think tanks ? Si par la droite, on entend un think tank qui soit en faveur du marché, de l'Europe, de la gouvernance mondiale, du camp occidental, de l'État de droit pluraliste, pour l'essentiel, de l'actuelle constitution et qui reçoive en même temps des subventions de grandes entreprises..., nous n'en connaissons guère qui soit vraiment de gauche. Si, par "de droite" on entend un centre de recherche qui préconise le protectionnisme, le populisme, le retrait de l'Europe, la lutte contre la mondialisation et l'immigration, une politique sécuritaire franchement répressive, etc,  nous serions incapables d'en citer un seul qui ait un jour une chance de recevoir une quelconque subvention et, s'il en existe de ce type, il ne serait certainement pas qualifié de think tank. Convenons donc que nous parlerons ici par facilité des think tanks proches de l'U.M.P.



Il existe d'abord une sorte de centre de réflexion officiel du parti, l'équivalent de ce qu'est la Fondation Jean Jaurès pour le PS et la fondation Gabriel Péri pour le PC, et c'est la Fondation pour l'Innovation Politique. Elle fut fondée en 2004 par un proche de Jacques Chirac, Jérôme Monod, et subventionnée à hauteur de 17 % par l'UMP. Après une série d'épisodes conflictuels, elle s'est retrouvée au centre d'une rivalité entre chiraquiens et sarkozystes. Elle est actuellement dirigée par Dominique Reynié et présidée par Nicolas Bazire homme d'affaire et ancien haut fonctionnaire proche de l'ancien président. Reconnue d'utilité publique et ne recevant plus de fonds de l'UMP, elle est très largement subventionnée par l'État ( comme la fondation Jaurès) et par de grands groupes comme Suez ou Véolia, contre Total, Areva ou Cap Gemini pour Terra Nova) ; elle se veut "libérale, européenne et progressiste" et n'a jamais caché que son ambition était d'aider le parti du président à gagner les élections de 2012.



Un ou deux ans avant l'élection, la question à la mode était d'ailleurs " Faut-il avoir son think tank pour gagner ?" et il n'est pas du tout certain que cette campagne pauvre et personnalisée à laquelle nous avons assisté et où,les experts ont surtout servi de vérificateurs de chiffres le justifie à posteriori.



La Fondapol bénéficie bien entendu une importante liste de membres du conseil scientifique ou de conseillers qui sont des chroniqueurs présents dans tous les médias, des anciens ministres, des médecins, des économistes, des universitaires, des membres de l'Institut, des hauts fonctionnaires, des publicitaires, des patrons, des membres étrangers... Rien de très particulier (ni de très spécifiquement de droite non plus) là dedans : le réseau honorifique de conseillers connus pour leur expertise ou choisis, selon la formule rituelle pour "représenter la société civile" est un modèle assez commun. Rien de surprenant non plus à ce que la Fondapol ait produit "12 idées pour 2012" , elles-mêmes source de 98 propositions d'inspiration plus libérale que strictement gaullistes.



Beaux locaux, forte orientation sur les questions électorales et les sondages, nombreux petits déjeuners de presse, magazine électronique, relations avec des institutions étrangères, publications de plusieurs séries de livres commandés à des noms connus ou traduits : la Fondapol fonctionne visiblement comme le centre de prestige assez ouvert ou comme le navire amiral des centres de recherche ou assimilés proches de l'UMP. Ce n'est ni une chapelle intellectuelle, ni une ruche destinée à produire des centaines de notes et à intervenir sur tout, ni une machine à chercher les appels d'offre, mais quelque chose de très honorable et très institutionnel, assez unanimiste plutôt que machine de combat idéologique.



En 2011, François Copé avait lancé un "conseil des think tanks et des clubs" pour regrouper toutes les forces d'analyse et de proposition de la droite (une dizaine de fondations et une trentaine de clubs qui de personnalités UMP, le Chêne pour MAM, les Réformateurs pour Novelli, la Nouvelle République pour Michel Barnier, etc.., qui d'organisations proches comme l'Union Nationale Interuniversitaire). La Fondapol devait jouer un rôle prépondérant dans cette flotte intellectuelle de combat. Était-ce une bonne idée, dans la mesure où le candidat Sarkozy choisit finalement de ne pas avoir de programme, de changer de propositions chaque matin et de courir derrière un électorat populaire et de droite comme il avait "asséché" l'électorat Front National en 2007 ?



On voit par quel mécanisme, les hommes politiques tendent à réduire le rôle du think tank à celui de fournisseurs de  munitions pour la prochaine élection. L'idée de se doter d'un think tank (ou d'un réseau) pour l'emporter en submergeant l'adversaire sous la multiplicité  et la qualité de ses propositions surprenantes est à certains égards le contraire de la démarche des think tanks étasuniens qui, eux, cherchent à produire des solutions conformes à leur idéologie, puis soutiennent et inspirent le candidat le mieux à même d'appliquer le programme. Mais cette vision utilitaire (paradoxalement, il semblerait que ce soient ces pragmatiques d'Américains qui soient vraiment persuadés que les idées comptent) n'est pas non plus un monopole de droite.



En revanche, le rapport des sarkozystes avec les producteurs d'idée s'explique davantage par une analyse rétrospective de l'élection précédente. Beaucoup se sont persuadés que leur candidat avait gagné en 2007 en jouant des valeurs et des ruptures idéologiques, donc en cessant d'accepter les tabous imposés par l'intelligentsia de gauche et l'agenda du débat imposé par l'autre camp. Coaché par Emmanuelle Mignon, le candidat de 2007 avait délibérément rompu avec la rhétorique de la gestion prudente, pour l'audace qui faisait passer les stigmates de la ringardise et du passéisme à gauche. Suffoquer l'adversaire sous un mitraillage de propositions était-il efficace en 2007  ? Peut-être, mais ce n'était certainement plus le cas cinq ans plus tard.
En cinq ans, les think tanks, ou du moins les cercles de fournisseurs de solutions et argumentaires des candidats que l'on nomme ainsi en France, sont passés à un statut d'institutions reconnues. Des rubriques de journaux ou des émissions leur sont consacrés (et, du reste, le représentant de think tank est souvent un invité de plateau idéal). C'est certainement un progrès.
Même si le statut des recherches produites par des centres indépendants reste encore secondaire dans un système qui semble considérer la politique comme une compétition de solutions ingénieuses à des problèmes techniques et qui se résoudrait en mobilisant de plus grandes réserves que le rival d'énarques et représentants de la société civile, si possible mâles, quadragénaires et marchant dans les clous.








À suivre

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