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Des idées et des boîtes
Think tanks et traçabilité des idées

Des idées pour quoi faire ? La fonction des think tanks est peut-être moins de les découvrir que de les rendre influentes et de les faire parvenri là où elles seront efficaces (dans la tête de certains dirigeants). En d’autres termes l’organisation – qu’il s’agisse de celle des gens, des moyens et des thèmes - prime parfois sur le contenu et la réactivité sur la créativité. Un think tank n’est pas censé faire progresser la science ou la pensée en général, ni produire de la recherche pure, mais répondre à une question. Pour certains, fournir l'argumentation (éventuellement chiffrée) qui confirmera les attentes de ses dirigeants, à supposer même que la réponse ne précède pas la question (ce qui était la définition de l'idéologie d'après Althusser).
Il y a d'abord les questions que l'on ne pose même pas. Nous serions très étonnés de lire un jour un rapport de Terra Nova qui conclurait que la répression seule est efficace contre la criminalité et qu'il faut une politique de contrôle des flux migratoires drastique, ou une étude de l'Insitut Montaigne qui démontrerait statistiques à l'appui la nécessité urgente de renforcer l'intervention de l'État en économie et d'une augmentation très forte de la fiscalité. Ne parlons pas d'un think tank qui suggérerait moins d'intégration européenne ou un franc rapprochement avec Vladimir Poutine !

Il y a des questions explicites. Tel est le cas lorsqu’un think tank travaillant sous contrat est consulté par un État ou une administration : que faut-il faire pour gérer le système de santé, assurer l’indépendance énergétique de la Nation, ou moderniser les institutions européennes ? Les think tanks qui travaillent sur des appels d'offre (nous serions tentés de dire "les vrais" et non les clubs de réflexion) font cela toute la journée.
Mais souvent aussi la question est implicite : elle résulte soit des objectifs du think tank et de son domaine de compétence plus ou moins spécialisé, soit de sa vocation idéologique plus ou moins affichée. En ce sens, on peut dire par exemple que la « question » à laquelle tentait de répondre la Société du Mont Pèlerin dans les années 80 était « Comment faire prédominer les idées libérales (et en particulier celles de Hayek) à l’horizon de quelques décennies ? » ou celle d'Heritage est «comment faire appliquer le programme conservateur par les représentants, et si possible par le prochain locataire de la Maison Blanche ? ». Dans ce dernier cas, on parle dans le monde anglo-saxon d’un « advocacy tank », qui « plaide » comme un avocat en faveur d’une cause à laquelle elle est consacrée. Leur développement dans les années 70 - surtout sous l’impulsion des conservateurs américains décidés à reprendre là un pouvoir idéologique qu’ils pensaient avoir perdu dans les Universités et les médias- brouille passablement les cartes. Depuis des think tanks démocrates ont porté la réplique.
Nous avons aussi vu comment les élections présidentielles de 2007 en France avaient suscité l'éclosion de clubs baptisés think tanks qui, dans leur nom même ou dans leur présentation, ne cachaient aucunement que l'objectif était de prendre (ou de conserver) le pouvoir dans les urnes en armant idéologiquement son camp.

On le voit, tout est affaire de gradation entre think tank et une société de pensée telle que nous l’avons définie dans un article précédent (sur le modèle des groupes voués à la diffusion des Lumières avant la Révolution française) ou une institution faisant fonction d’intellectuel collectif, un groupe d'experts et repésentants "de la société civileé chargés de doter un parti d’un programme ou d’inspirer une famille politique. Faut-il privilégier l’organisation (nombre de permanents, activité continue..), les rapports avec les partis et les administrations, l’indépendance, le statut fiscal (aux USA, ce serait un critère très pertinent..), les destinataires de la production intellectuelle (grand public, décideurs, famille idéologique, parti) ?

La plupart des définitions des think tanks soulignent qu’elles fournissent des solutions à des problèmes relatifs au bien public, d’autres la fonction d’innovation (recherche d’idées originales sans que ce soit principalement à un fin universitaire ou d’enseignement), mettant l'accent sur l’indépendance (parfois très théorique) à l’égard des intérêts privés ou publics…

Mais il est tout aussi intéressant de renverser la question : quand sait-on qu’un idée provient d’une think tank et qu’elle a réussi ?
Il est des cas où la réponse est relativement aisée. Comme par hasard, il se rencontrent surtout aux USA. La comparaison entre le programme effectivement mis en œuvre par le président Reagan et les propositions d’Heritage (en fait, un véritable programme de gouvernement de plusieurs milliers de pages) ne laisse guère de doute sur son influence. Il est vrai que cette think tank installée à Washington à quelques centaines de mètres du Capitole met un point d’honneur à faire des propositions pratiques : elle édite chaque jour un feuillet A4, le Liberty Bell, traitant d’un problème politique, destiné à être lu en un temps raisonnable par un représentant ou un sénateur, se terminant invariablement par les formules « nous devrions », ou « il faudrait » et qui sont l’ébauche de propositions de loi ou de décisions administratives.
Moins évident : le PNAC (Project for a New American Century) réunissant des intellectuels néo-conservateurs particulièrement prestigieux est célèbre pour avoir tracé un programme de politique étrangère, dont la politique de G.W. Bush, guerres d’Afghanistan et d’Irak comprises, semble une simple mise en œuvre. Mais, bien sûr, ce n'est pas parce qu'une douzaine d'intellectuels prestigieux ou d'anciens ministres le réclament une guerre qu'ils l'obtiennent. Et que la politique de G.W. Bush ait en tout point correspondu à leur demande (intialement adressée à Bill Clinton en 1997, il faut le rappeler) n'est pas la preuve d'un complot, ni d'une soumission de la première puissance du monde à une poignée d'idéologues. Simplement une poignée d'idéologues a formulé explicitement et promu des idées partagées par certains milieux dirigeants et qui ont fini par trouver un terrain favorable, au bout de plusieurs années, quand les circonstances s'y sont prêtées et que nombre d'entre eux se sont rapprochés du cœur du pouvoir.
Dans des cas aussi flagrants, il est possible de discuter le « mérite » qui revient aux arguments et celui qu’il faut attribuer aux hommes : les membres de nombreux think tanks de Washington se trouvent souvent, à la faveur d’un changement politique, à de hauts postes dans l’administration, donc en mesure de mettre en pratique les réformes qu’ils avaient dessinées dans les centres de recherche.
La même remarque vaut sans dout au sein d'un parti. Terra Nova a-t-elle réussi à faire appliquer "son" idée de primaires à gauche ? Elle n'en a sans doute pas seule tout le mérite, mais elle y a certainement contribué.
Dans certains cas, une idée est tant liée à l’homme qui l’a produite qu’elle est plus liée à son père qu’à la think tank qui l’a abrité. Ainsi « guerre des civilisations » est un thème de Huntington, par ailleurs professeur à Harvard, comme « fin de l’histoire » est attribué à Francis Fukuyama, par ailleurs membre du PNAC. Quid de "discrimination positive" ou "care" ?

Souvent, une idée concentrée dans une formule peut être « tracée » et attribuée avec plus ou moins de justesse à son auteur collectif. Ainsi « tolérance zéro » (slogan que l’on dit lancé par le Manhattan Institute) ou « les conservateurs compatissants » (thème qui fit élire GWB la première fois) ou encore « guerre préemptive »… Une think tank comme la Rand Corporation expose les idées ou les méthodes qu’elle est fière d’avoir introduites dans le débat public en matière de futurologie, d’ordinateurs, d’application de la théorie des jeux aux sciences sociales, de calcul des coûts/bénéfices pour les politiques publiques, de stratégie. Ainsi, la notion de Netwar, guerre en réseaux, si prisées par l’état-major US est vraiment labellisée « Rand ». Par comparaison, pourrions-nous en France trouver un thème qui ait envahi le débat public, fracture sociale, discrimination positive, patriotisme économique… et que l’on puisse attribuer à une think tank nationale ? La faiblesse de ces centres de recherche dans notre pays doit elle être attribuée au rôle de l’État ? « Vous n’avez pas besoin de think tanks en France, puisque les gens qui sortent de l’ENA ne peuvent pas se tromper », nous avait lancé un compatriote installé aux USA et travaillant pour le Hudson Institute) 

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