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Les enjeux de l'information
Les médias sont des armes et l’information, c’est la guerre. Telle fut la conviction de nombre de stratèges, dont Napoléon ; il craignait, disait-il, davantage trois journaux que dix mille baïonnettes. Les modernes théoriciens de «l’infoguerre» poursuivent l’idée comme J. Arquilla de la Rand Corporation pour qui «Ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire». En temps de paix aussi, la politique, surtout celle du soft power américain, compte sur le pouvoir pacifiant des médias et des industries culturelles pour rapprocher les peuples ou, du moins, se les rendre plus favorables. Il faut donc que l’influence présumée des médias suggère des stratégies constantes - nous tenterons ici d’en décrire cinq - mais qu’elles doivent aussi s’adapter au choc des changements technologiques.

Stratégie de la forteresse : garantir la protection

Longtemps, le souverain contrôle le territoire ; il garantit qu’aucune force armée étrangère n’en viole les frontières. Mais ne doit-il pas aussi se protéger ou protéger son peuple des influences externes ? La question se pose lorsque l’imprimerie permet de lancer des brûlots idéologiques jusque chez son voisin. La solution est longtemps soit d’avoir des douaniers pour les arrêter, soit d’envoyer des agents à la source. Ainsi Beaumarchais va à Londres successivement pour Louis XV et Louis XVI obtenir la destruction de pamphlets contre la du Barry ou la famille royale et qui risquaient de se répandre en France. Les lois contre les investissements étrangers dans la presse nationale obéissent à la même logique, comme, dans un tout autre registre, la censure des États autoritaires sur livres et journaux venus d’ailleurs. Il faut stopper le message.
Mais livres et journaux sont des objets qui peuvent être saisis. Ondes et électrons se moquent des gabelous. La stratégie de la forteresse n’est elle pas obsolète face à la radio, à la télévision et à Internet ? Depuis Victor Hugo, des prophètes annoncent que les modernes outils de communication permettront à toutes les idées d’atteindre tous les peuples. Reste à prouver qu’en face les politiques de défense et contrôle soient systématiquement perdantes. Les résultats sont mitigés si l’on considère les efforts du bloc de l’Est pour se protéger des radios pro-occidentales comme Radio Europe Libre ou ceux des militants islamistes pour empêcher Algériens ou Marocains de se doter d’antennes «para-diaboliques» afin de goûter aux charmes érotiques ou idéologiques de l’Occident.
Et en France, où nous nous enorgueillissons d’ignorer la censure, nous avons connu l’affaire al Manar. En 2004, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel eut à débrouiller un dossier technique fort complexe pour empêcher cette chaîne proche du Hezbollah et soupçonnée d’antisémitisme d’être reçue sur le territoire français via le satellite Eutelsat (et elle peut toujours être captée par d’autres satellites et par le Net).
C’est justement Internet qui déclenche les plus fortes passions. La lutte contre la «cyber-censure» a sa journée internationale (le 12 mars en 2010) : des ONG s’efforcent d’aider cyber-dissidents ou les simples citoyens de certains pays à émettre librement ou à accéder à des sites étrangers. La liste des États dénoncés comme «ennemis d’Internet» comprend généralement l’Arabie saoudite, le Vietnam, la Tunisie, Cuba, la Corée du Nord..., mais surtout la Chine. Et le pays aux 344 millions d’internautes réussit à dresser une cyber-muraille qui le empêche (souvent sous prétexte de lutte contre la pornographie) d’accéder à leur guise aux contenus interdits : contrôle des lieux publics et surtout des fournisseurs d’accès, filtres sémantiques, accords avec des moteurs de recherche étrangers et prédominance d’un moteur national Baidu... Il n’est donc pas avéré qu’Internet «défie toutes les censures» comme on le lit souvent ni que la grande Agora démocratique planétaire libre, annoncée par le vice-président US Al Gore dans les années 90, soit encore pour demain.

Stratégie de la croyance : provoquer la mobilisation

Un autre approche stratégique des médias - de propagande au sens le plus classique - se concentre sur leur pouvoir de stimulation. Il est souvent positif (maintenir la combativité de ses troupes, soutenir le patriotisme et l’enthousiasme de sa population, bref défendre cette ressource précieuse et vulnérable qu’est «le moral») ; il est aussi négatif (diaboliser l’adversaire, éventuellement le décrédibiliser auprès de l’opinion internationale)... La méthode est séculaire, mais elle s’est révélée dans toute son ampleur au moment de la guerre de 14-18, lorsque le besoin de mobilisation idéologique pour la guerre totale coïncide avec la découverte du pouvoir de mass media, rotatives, affiche, cinéma... Les «manufactures du consentement» et la «guerre pour les cœurs et les esprits» (les deux expressions datent de l’époque) obéissent à une logique industrielle de la persuasion. Au-delà de la simple censure des nouvelles négatives et propos défaitistes, la propagande d’un ampleur inégalée orchestre des mots et des images pour diriger dans une direction unique des populations soumises à des messages unilatéraux. Après guerre, une rhétorique de la toute puissance des médias s’impose, théorisée par ceux-là mêmes qui l’avaient mise en œuvre pendant le conflit (G. Creel. E. Bernays, W. Lippmann) ou par ses critiques (sir A. Ponsonby, S. Tchakhotine, les chercheurs de l’Institute for Propaganda Analysis) et annonce que le XX° siècle sera celui des masses manipulées. L’expérience des totalitarismes fascistes et soviétiques avec leurs réseaux internationaux semble d’ailleurs le confirmer.
La mobilisation de esprits, par scénarisation, exaltation, répétition, dramatisation semble réservée à l’État ou au parti. La direction des masses par des méthodes scientifiques d’influence semble un cauchemar tout proche. Du reste, là où un pouvoir dictatorial peut maintenir son monopole des médias et se fermer aux principales influences venues d’ailleurs, il continue jusqu’aujourd’hui à transformer les moyens de communication en outils de mobilisation permanente.


Stratégie de l’image : favoriser l’expansion

Le modèle orwellien du monopole de la parole et des images se heurte, toute question éthique mise à part, à un obstacle : la portée des médias d’État. Comment agir hors de ses frontières pour se concilier l’opinion internationale et si possible la dresser contre son adversaire ? La question n’a pas été ignorée lors des conflits mondiaux (ainsi il y a des spécialistes des relation publiques sortes de lobbyistes ou spin doctors, qui communiquent au service du pays qui les emploie dès les négociations du traité de Versailles). Mais la Guerre Froide suscite un renouveau. Le problème, dans le cadre d’une guerre idéologique mondiale et bilatérale, semble de faire parvenir son message là où s’arrête l’autorité et d’étendre sa zone d’influence idéologique au-delà de sa puissance politique.
Les soviétiques agissent de façon assez classique : grandes campagnes internationales, partis frère et intelligentzia fascinée lui semblent des meilleurs relais du marxisme-léninisme que l’action culturelle ou médiatique plutôt marginale (peu de gens sont devenus pro-soviétiques uniquement en lisant Spoutnik ou en voyant le Cuirassé Potemkine).
En revanche, les Américains, sous forme d’une «guerre culturelle» imaginée par la CIA d’abord, puis avec la diplomatie publique, théorisent le pouvoir subversif (subversifs pour l’Est, s’entend) du jazz, de la peinture abstraite, d’Hollywood ou des news radiophoniques. Ils imaginent vite que des radios internationales multilingues pourront tout à la fois donner une «vraie image» des USA, les rendre plus attractifs et répandre ses valeurs en même temps que ses produits culturels. Voice of America ou Radio Free Europe émettent vers l’Est, tandis que les accords internationaux favorisent les industries culturelles made in USA dans une optique de modèle désiré d’un mode de vie.
Même si notre monde est devenu moins binaire , la méthode n’a pas disparu - ainsi l’administration Bush réagir après le 11 septembre crée un sous-secrétariat à la diplomatie publique et des radios et des TV arabophones comme al Hurrah ou Radio Sawa. D’autres pays redécouvrent l’utilité de médias internationaux d’influence, tel le Venezuela de Chavez lançant sa TV internationale anti-impérialiste, la Russie de RossiaToday ou la France se dotant en 2006 de France 24 (il est vrai partagée entre le privé et le public), une télévision d’information émettant aussi hors frontières en anglais et en arabe.

Stratégie des vecteurs : imposer l’interprétation

Les stratégies précédentes supposaient un projet d’État et des moyens régaliens. Or, à l’âge de la télévision triomphante, les politiques découvrent qu’au moins autant que le bon message, compte le vecteur, aux effets imprévisible. Ainsi, au moment de la guerre du Vietnam, et pendant que la contre-culture jeune répand des valeurs fort peu martiales, l’Amérique fait ce constat que résume Mc Luhan : “ La guerre de la télévision signifie la fin de la dichotomie entre civils et militaires. Le public participe maintenant à chacune des phases de la guerre et ses combats les plus importants sont livrés par le foyer américain lui-même.”. L’Amérique conservatrice pense avoir perdu, sinon à cause de médias qui démoralisent la population, du moins à cause de la crudité des images qu’ils renvoyaient, à rebours de toute un imagerie héroïque.
Mais l’étonnant pouvoir de l’écran cathodique joue dans les deux sens : beaucoup attribuent la chute de la RDA, au moins en partie, à l’influence de la télévision ouest-allemande, de ses publicités et de ses feuilletons, de l’autre côté du mur. Dans ces conditions à quoi bon des médias d’État si le Marché fait le travail gratuitement avec ses propres vecteurs commerciaux ?
Où réside le pouvoir d’influence géopolitique, dans le contenu idéologique délibéré,ou dans l’omniprésence des médias occidentaux, dans leur faculté de changer les cadres mentaux, dans la façon d’interpréter la réalité plus que dans le discours sur cette réalité ?

Cette prédominance est sporadiquement dénoncée par des adversaires, partisans d’un Nouvel Ordre Mondial de l’Information (un projet de l’Unesco lancé dès les années 70 pour combattre l’information à sens uniques des agences et médias du Nord face au Sud dépourvu) ou militants de l’exception culturelle des années 90 (les négociations de libre circulation des marchandises du GAT) voire 2000 (la convention de l’Unesco de 2005 «sur la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles»).
Dans tous les cas, la première guerre du Golfe semble donner raison à ceux qui croient que la maîtrise des médias produit un effet de formatage des esprits : CNN - jouissant d’un quasi monopole des images en continu - adopte sur la réalité un point de vue qui est forcément occidental. Y compris dans la façon de filmer (en plongée du point de vue de celui qui bombarde, sans morts disgracieux ni dommages collatéraux, etc...). Que ce soit dans le domaine de la culture pour les masses, telle qu’ils la véhiculent ou de l’information internationale telle qu’ils la formatent, les médias semblent, du fait même de leur expansion, participer à l’unification générale et partant favoriser les plus avancés sur la voie de la société globale de l’information.

«Les médias sont les acteurs de la mondialisation, donc il reflètent une vision du réel conforme à la mondialisation, donc ils sont favorables aux intérêts occidentaux et particulièrement américains qui y prédominent.» Aussitôt énoncé, le syllogisme est démenti : notamment par l’effet al Jazira après le 11 Septembre. Le média technique n’abolit pas le milieu culturel. En Irak ou en Afghanistan, la présence des caméras censées produire un effet de réel ne garantit pas que musulmans et non musulmans, Arabes et occidentaux perçoivent le même monde.

Stratégie de l’accès : diriger l’attention

Internet a inspiré les discours les plus utopiques et nourri le mythe l’information universellement disponible. Si tout est sur la Toile, comme dans la bibliothèque de Babel de Borgès, si tout point de vue trouve à s’exprimer, ne faut-il pas compter sur la force lumineuse de la vérité pour s’imposer d’elle-même ?
En amont, toute organisation qui cherche à peser sur le débat public (courant de pensée, ONG ou association, lobby, centre de recherche, groupe militant...), voire tout "journaliste citoyen" peut faire connaître virtuellement à la planète son opinion ou son témoignage - fût-ce une simple photo.
En théorie chacun a une chance de voir son message consulté d’un nombre illimité d’internautes, surtout avec un bon "Google ranking", (ordre des réponses fournies par le moteur de recherche à une demande comme un mot-clef et facteur décisif du succès d'un message). Au détriment et en concurrence avec les grosses machines d’État.
D'où une contradiction. D'un côté les chances que possède le "faible" le mettent à égalité - toujours virtuellement - avec le fort, voire le particulier avec l’État. D'autre part, nous savons très bien que le destinataire n'absorbe que certaines informations, de préférence celles qu'il peut recevoir sans trop d'effort et qui flattent ses préjugés. Parmi ces millions de dénonciations, protestations, admonestations, proclamations, etc.. qui se concurrencent sur la Toile, seules quelques unes atteindront un vaste public. À plus forte raison, très peu pèseront.

La surabondance a des effets paradoxaux. Ainsi, si chacun peut "être" journaliste, chacun peut aussi choisir à différentes sources en fonction de ses intérêts et combinant. Au risque de n'aller qu'aux sources qui confirment ses croyances, ou ne partager qu'avec ceux qui adoptent le même point de vue (le "réseau social"). Au risque d’un certain autisme.

Le problème est plutôt de repérer les déplacements de pouvoir qui s'opèrent sous nos yeux. Les nouvelles "fabriques de l'opinion" ne sont plus uniquement des institutions déversant des messages sur des foules fascinées. Elles fonctionnent aussi du bas vers le haut. Elles incluent aussi des circuits parallèles de contagion : leurs mécanismes (succès de la diffusion de tel thème et non de tel autre) ne se laissent pas résumer en recettes faciles. Le malin (qui maîtrise des techniques spécifiques pour attirer les moteurs de recherche ou animer ses réseaux sociaux p.e. ), le militant (qui bénéficie de l'appui de sa petite communauté) ou l'obstiné (qui passe un temps exceptionnel sur les forums, parfois sous de multiples pseudonymes) ont un avantage.


Bien entendu les cinq stratégies ne s’annulent pas (pas plus que le cinéma ne remplace le journal ou Internet la télévision) : elles se mélangent et se contrarient. Elles font du jeu de l’influence le plus ouvert et le plus hasardeux. Ce qui est peut-être au final une bonne nouvelle : dans les interstices de la complexité, subsistent nos espaces de liberté.

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