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Think tanks et figures de l'intellectuel 2
Expert contre critique ?

L'interrogation sur le rapport entre think tanks et l'intellectuel  amène naturellement à un sujet d'actualité : le procès qui lui est fait au nom d'une figure opposée, celle de l'intellectuel "critique".



Telle est l'oppostion que l'on retrouvera dans des livres récents comme  "Économistes à gages", de Serge Halimi, Renaud Lambert, Frédéric London, "Un pouvoir sous influence" Robert Lenglet, Olivier Vilain, " sont passés les intellectuels ?" d'Enzo Traverso, "La guerre culturelle aura bien lieu... : l'occidentalisme ou L'idéologie de la crise" de Gaël Brustier... Tous ont une thèse en commun : l'intellectuel critique disparaît au profit de l'expert, fourier de l'ultra libéralisme.



L'opposition est assez clairement posée.



À ma gauche l'héritier de l'école de Francfort, conscience malheureuse d'une époque inconsciente, reproche vivant à un monde dominé par le calcul égoïste.



À ma droite, le technicien au service des puissants : il fournit les munitions idéologiques des maîtres du monde, et fournit des solutions qui toutes vont dans le sens du Marché et des élites (élites dont il fait d'ailleurs partie).



L'un déchire les voiles de l'illusion libérale, les prétendues lois de la nécessité ou de la force des choses qui dissimulent l'horreur de la domination, l'autre peint ces décors de couleurs chatoyantes. L'un n'a d'autre force que son indignation pour soutenir envers qu'un autre monde est possible, l'autre ne cesse de répéter qu'il n'y  d'autre solution ou alternative que de poursuivre dans la voie de la réforme en conformité avec les tendances de l'époque..      



Autour de ces grands axes  - protestataire vesus gestionnaires - se greffent des thématiques secondaires



L'une des plus caractéristiques est le mantra de la contrition : la gauche ne serait plus digne de son passé, voire en état de mort cérébrale, ahurie par l'offensive doctrinale adverse, prête à tous les renoncements tant elle se laisse facilement persuader que le champ du possible est restreint et triomphe de l'adversaire irrésistible. La référence à la tradition des critiques antitotalitaires souligne  déclin actuel : tout fout le camp  ; depuis la mort de Bourdieu au plus tard, de Sartre au plus tôt, il n'y a plus de vraies grandes voix pour dire leur fait aux dominants. Ou alors, les vrais intellectuels critiques se terrent, ils travaillent dans l'ombre car les tribunes médiatiques ne sont plus ouvertes qu'aux chantres de l'ordre établi qui légitiment les grands intérêts (intérêts qui, du reste, leur ouvrent les tribunes des journaux, radios et télévisions qu'ils possèdent ou qui financent leurs centres de recherche).



Corollaire : l'intellectuel conservateur aurait le vent en poupe. Son mode d'action - propagation de valeurs et attitude - serait adapté à notre époque. Il ne poserait plus au maître à penser, ni n'écrirait de programmes pour le meilleur des mondes mais, au contraire, jouerait la carte du post-idéologique et de l'anti-utopique : constat froid, langage technique, avalanche de chiffres, argument de performance. Jouant de la logique de la spécialisation, les conservateurs, intellectuels spécifiques par excellence, mobilisent des savoirs partiels pour amener à une conclusion implicite : il faut continuer dans la même voie, tout changer sauf les fondamentaux



Cette théorie du combat inégal présuppose aussi que l'intellectuel honnête, dégoûté de l'engagement révolutionnaire après conversion à l'anti-totalitarisme et aux droits de l'homme, n'ait plus le choix qu'entre le ralliement à un social-libéralisme de bon aloi -  antiraciste, écolo, politiquement correct, se réclamant des minorités, mais acceptant la structure du système - et la résistance romantique, presque pour l'honneur.



Au fait qu'est-ce qu'un intellectuel critique ? Les acceptions courantes oscillent entre



- Ennemi des puissants et des satisfaits, "empêcheur de tourner en rond" (voir le fameux "l'intellectuel est quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas" de Sartre), donc dénonciateur des injustices dans la tradition du Voltaire de l'affaire Callas. Cette définition insiste sur le courage moral. En ce sens, l'intellectuel critique contemporain contraste avec le triomphant "maître à penser" d'il y a quelques décennies : plus modeste, il ne prétend plus produire une théorie pour changer le monde, mais en constater la déchéance. À noter aussi que cette vision romantique de l'intellectuel,  autant négligé par les médias que peu écouté par les masses,  fait vertu de son individualisme et de sa résistance un peu passéiste à l'air du temps, ce qui ne caractérisait certainement pas l'intellectuel de gauche de la fin du siècle dernier. Le refus du monde contemporain pour l'honneur de témoigner était plutôt une caractéristique du ronchon conservateur.



-  Représentant du principe de Raison, cherchant inlassablement à déchirer les illusions du positivisme et du pragmatisme, répétant sans se lasser que l'état actuel du monde n'est ni "naturel", ni éternel, mais produit par des rapports de force historiquement déterminés. C'est plutôt la version popularisée par l'École de Francfort qui ressort ici. Dans le années 60/70, Herbert Marcuse opposait une pensée critique, toujours en quête des potentialités heureuses et donc révolutionnaires du réel opposée à une pensée "positiviste" dominante, celle de l'homme unidimensionnel qui n'imagine pas d'autre monde que celui de la marchandise et qui se laisse ahurir par la culture de masse et de ses faux bonheurs. Dans un autre registre, certains se réfèrent aux textes plus anciens, comme ceux d'Ernst Bloch qui préconise le principe espérance, le recours à l'Utopie comme moyen de ne pas s'abandonner au désespoir face à un réel que rien ne semble pouvoir changer. En ce sens, il serait le dernier défenseur du rationalisme voire de la philosophie tout court pour autant qu'elle est un perpétuel questionnement de la réalité apparente et refus de la doxa ambiante.



- Enfin dans le vocabulaire médiatique l'intellectuel critique est un ancien marxiste ou un altermondialiste qui n'écoute pas les sirènes de la social-démocratie. Plus exactement, tous ceux qui se réfèrent encore à l'héritage de Marx ou au principe '"un autre monde est possible" et qui écrivent trois articles,  aiment s'idenitfier comme "intellectuels critiques". L'intellectuel critique serait simplement le fidèle qui est resté vraiment de gauche et engagé.



Ce qui fait unanimité, en revanche, c'est le constat nostalgique : l'intellectuel critique est menacé pour des raisons qui tournent généralement autour du thème de



- la concurrence de l'intellectuel médiatique courant de plateau de télévision en studio de radio pour délivrer une pensée tiède,



- la rupture avec le mouvement social (de fait, on voit mal quel maître à penser enflammerait encore les courants protestataires devenus plutôt méfiants à l'égard des doctrines)



- et enfin la fameuse offensive idéologique néolibérale. Resterait d'ailleurs à expliquer la fabuleuse efficacité de cette rhétorique droitière, surtout dans les milieux intellectuels,



La description de l'offensive ultra varie d'un auteur à l'autre, l'un insistant sur le caractère "néo-conservateur" de ce Blitzkrieg, l'autre sur sa fonction d'idéologie de crise "occidentaliste", la plupart simplement sur sa dominante ultra-libérale. Tous sont d'accord sur le fait qu'elle triomphe chez les intellectuels. Ce qui n'est pas exactement l'impression que l'on acquiert à fréquenter une réunion du CNRS ou un colloque universitaire : le partisans avoués d'Adam Smith (et pourquoi pas les fans de François Copé) ne nous ont jamais donné l'impression d'y prédominer. Pas plus que la haine de  l'État et du service public.



De même, dans ce genre de dénonciations, le chercheur des think tanks, dont on postule qu'il est forcément de droite même s'il appartient à une fondation socialiste, est souvent confondu avec  l'expert : celui qui a un champ de compétence restreint et s'exprime certes parfois sur des thèmes qui sortent de ce champ, mais toujours dans le registre de l'analyse froide et non des valeurs, plutôt du côté de la science que de l'idéal). Ou encore on le décrit comme l'ami des puissants, quitte à le confondre avec l'éditorialiste de renom ou l'universitaire, généralement économiste, qui cachetonne dans des conseils d'administration ou l'habitué des cabinets ministériels. Voire des clubs des élites comme le mystérieux "Siècle" qui réunit quelques vedettes des médias et du 4 40.



Cette confusion entre l'intellectuel public et l'économiste de renom est redoublée par celle de la pensée unique avec l'ultra-libéralisme, lui-même assimilé au le néo-conservatisme, à la réaction contre le politiquement correct, quand ce n'est avec les populismes, etc. La stratégie de l'ennemi unique amène à des approximations contre-productives.



Quand bien même on se situerait dans cette logique, resterait à comprendre comment l'opération réussit au moment-même où cet ultra-libéralisme est sensé produire ses résultats les plus effroyables et sur les couches populaires précarisées et sur les intellectuels prolétarisés. S'il existe des recherches sur la droitisation des classes laborieuses qui font appel à des notions d'identité, d'individualisme, d'attachement à des valeurs communautaires que balaie la mondialisation, l'explication de la droitisation supposée de l'intelligentsia est souvent plus pauvre. Quand elle ne frise pas la théorie du complot sous sa forme la plus simple : les multinationales subventionnent les spécialistes qui légitiment la politique conforme à leurs vœux et vendent à des gouvernants dépassés par la complexité du monde.



Il n'est pas question de nier qu'il existe des centres de recherche subventionnés par la grande industrie et que certains militent pour le moins d'État ou pour la mondialisation heureuse : ils sont les premiers à le dire.  D'autres ne le disent pas mais leur fonctionnement les rapproche davantage de ce que les Américains appelleraient un "advocacy group" que d'une institution académique et il n'est pas difficile de deviner pour qui ils roulent. Nous ne contesterons pas non plus que les chercheurs soient aussi tout aussi soumis aux idées du temps ou aux conformismes de caste que d'autres représentants des élites pensantes.



Mais, outre le fait que nombre de think tanks, surtout dans notre pays, se réclament explicitement de la gauche, que ce sont des insitutions essentiellement chargées de préconiser des politiques publiques (pas de les supprimer), il y a quelque chose de réducteur à ramener les think tanks à des instances de légitimation économique et sociale. Plus exactement, c'est manquert tout ce qui est spécifique dans l'institution : la nécessité de produire de nouvelles analyses (en concurrence pour l'innovation perpétuelle et la visibilité) mais aussi leur position très particulière entre monde politique, universitaire, intérêts et médias.


à suivre




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