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Think tanks et figures de l'intellectuel 3
Contraintes et libertés


S'il fallait à toute force trouver une différence entre l'intellectuel critique ou contestataire et le chercheur des think tanks, il vaudrait sans doute mieux la chercher dans leurs rapport avec d'autres acteurs de la vie culturelle et politique plutôt que dans leur soumission ou opposition à un unique interlocuteur et à un pouvoir idéologique surplombant.

Paradoxe : quelles que soient ses convictions, l'intellectuel critique ne peut remplir son rôle qu'en jouant la carte de l'individualisme ; si nobles que soient ses idéaux communautaires, il ne peut faire avancer sa cause qu'en mettant un capital de réputation personnelle au service du Bien Commun. Il le fait en particulier pour dénoncer une injustice ou une manipulation. En ce sens, l'intellectuel critique acharné à démonter les artifices de l'idéologie néo-libérale, de la propagande au quotidien ou de l'occultation de l'injustice du Système reste dans un schéma classique : une certaine notoriété personnelle - mélange de reconnaissance des pairs, et de visibilité médiatique, même pour qui n'est pas spécialisé dans un sujet grand public -, donne un écho à une rhétorique de la révélation ou de la dénonciation. Elle est sensée offrir aux citoyens les armes de la critique qu'il mobiliseront à leur tour. Et ce d'autant plus que l'intellectuel critique contemporain fait tout pour se distinguer du compagnon de route ou du pétitionnaire d'il y a quarante ans. Plus personne ne monte sur un tonneau ou ne va tracter avec un groupuscule.Le penseur "critique" ou qui se considère comme tel chasse rarement en groupe, même s'il y a des tribunes qui lui sont ouvertes, comme dans le Monde Diplomatique, et même s'il retrouve quelques semblables dans certains colloques. C'est ce qui lui confère des libertés dont ne jouit pas le chercheur de think tank : choisir son sujet en fonction de ses seules passions et pouvoir les approfondir à son gré et à son rythme. À l'expérience, ces libertés là nous semblent plus convaincantes que celle supposée de contrarier les puissants ou de mépriser les marchands.

L'intellectuel des think tanks est forcément en équilibre entre plusieurs univers. Pour une part, il appartient au monde académique classique : celui des diplômes, des colloques, des commissions universitaires et des lignes de CV où comptent plus la composition du comité de lecture d'une revue que l'impact de l'article. Mais il fréquente aussi les politiques dans un rapport qui oscille entre inspiration et parenté : il leur fournit des solutions, parfois un programme et il lui arrive aussi de se retrouver de l'autre côté du manche, dans un cabinet ministériel, voire à sa tête. Pour le moins, il a des rapports fréquents avec une administration ou un ministère, Affaires Étrangères ou Armées par exemple.
Il n'est pas rare non plus, surtout outre Atlantique, qu'il fasse un tour par le monde de l'entreprise, ne serait-ce qu'à titre de conseiller.
Son rapport avec les médias n'est pas non plus le même que celui de l'intellectuel "classique". S'il s'exprime sur un plateau de télévision ou dans le colonnes d'un journal, ce peut-être pour parler de ses propres livres, comme n'importe quel universitaire, mais c'est souvent aussi comme "spécialiste de service" venu apporter un éclairage sur ce qui occupe la une. Un bon critère pour distinguer les deux situations est de savoir où a sonné le téléphone : le journaliste a-t-il appelé un éditeur ou un think tank pour avoir les coordonnées du chercheur ? Il n'y a rien de honteux à ce que les think tanks servent peu ou prou d'attaché de presse ou d'imprésario, mais ce rapport avec l'actualité et son commentaire participent aussi de la spécificité de leur fonction de recherche. Dans un rapport concurrentiel même feutré avec d'autres centre de recherche et d'influence
Plus généralement, il serait absurde de nier que le chercheur de think tank ne tienne compte de contraintes économiques (il faut bien subventionner la recherche), politiques (à qui s'adressent les recommandations de politiques publiques ?) et médiatiques (un think tank a besoin de visibilité et le chercheur aussi pour sa propre stratégie de carrière). Il n'échappe pas non plus aux contraintes académiques surtout s'il a une double carrière d'enseignant.
Mais collectivement, car nous parlons ici d'un intellectuel collectif, les chercheurs d'un think tank savent que leur avenir dépendra du succès ou de l'influence de leurs "solutions", non de la notoriété additionnée de leurs membres, ou du prestige académique de l'institution. Donc d'un certain rapport avec le réel et non avec l'opinion des pairs
En ce sens, il est obligé de trouver sa liberté dans un jeu d'équilibre : n'être ni un clown médiatique, ni un larbin de l'entreprise, ni un para-fonctionnaire, ni un militant à la fibre théorique, ni un mandarin rentabilisant sa notoriété en rédigeant des notes bien payées.
Ce jeu d'équilibre reflète très exactement l'ambiguïté du statut du think tank (dont on ne rappellera jamais assez que ce n'est pas un statut juridique et que la notion doit plutôt s'approcher par consensus). Nous ne connaissons guère d'étude sur la question qui ait échappé à un exercice répétitif et obligatoire : expliquer en quoi un "vrai think tank" se distingue d'un groupe d'intérêt (légitimant ses demandes par une littérature scientifique ou para-scientifique), d'un centre de recherche et de prospective ou un groupe de brain storming dépendant d'une administration, d'un club pour élites ayant des valeurs communes, d'une sorte d'académie ou de super revue savante...
Ce jeu compliqué des équilibres se résume d'ailleurs dans le double impératif qui devrait conditionner la crédibilité des think tanks : indépendance et créativité.
En ce sens l'opposition du lobby où s'agiteraient des mercenaires intellectuels versus l'abbaye de Thélème où de beaux esprits se concerteraient sur les manières de sauver le monde, hors de ses soucis, nous dissimule une réalité plus concurrentielle et dynamique que ces caricatures.

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