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Valeur du secret

Pour qu'il y ait secret, il faut qu'un individu ou une organisation emploie un dispositif normatif ou technique pour empêcher d'accéder à une information. Par dispositif normatif nous entendons un interdit de type "tu ne dois dire cela à personne"- : il peut être imposé par l'Omerta dans la Mafia, ou dans un genre moins dramatique par un code de déontologie. On peut également s'imposer l'interdit à soi-même en s'imposant le silence, en jurant de ne jamais trahir le secret de son amour ou en s'efforçant ne rien laisser voir de ses orientations sexuelles. À la psychanalyse de nous dire si les contenus de notre inconscient que l'analyste est sensé porter à la lumière sont un secret envers nous-même et comment nous nous l'imposons.



Quant au dispositif technique, il peut être très simple comme un tiroir fermé à clef ou très complexe comme une machine ou un logiciel de cryptologie


Cette impossibilité morale (système d'obligation et parfois de sanction) ou matérielle (protection informatique "forte" par exemple) que l'on tente d'établir et dont il est rare qu'elle tienne indéfiniment sépare deux côtés d'une barrière. Et qui dit barrière dit assauts.



Soit les risques de trahir le secret ou de pénétrer dans la zone interdite semblent moindres aux yeux de quelques uns que les avantages de le transmettre ou de le publier (de l'argent, de la publicité, l'attention et l'admiration d'un proche...). Ou encore, ils obéissent à des obligations supérieures. Ainsi le soldat Manings de l'affaire Wikileaks va expliquer devant un tribunal pourquoi il estimait que ses devoirs de soldat et le serment qu'il avait fait de cacher des informations top-secret valaient moins que le droit de savoir du public ou que le devoir qu'il se sentait de contribuer à la transparence démocratique.



Soit les dispositifs techniques sont surpassés par d'autres dispositifs techniques. Ou encore par des tromperies qui amènent le détenteur du secret à baisser sa garde. Ainsi les affaires de piraterie informatique : elles supposent forcément le viol d'un secret puisqu'il faut accéder à une information protégée par un mot de passe, par de la cryptologie, par un "firewall" (une "barrière de feu" qui protège les systèmes informationnels notamment contre les virus), par une censure, par des "cyberdéfenseurs", etc. Mais dans beaucoup de cas, le hacker a recouru à une simple manipulation pour se faire donner une information confidentielle au téléphone par exemple ou a leurré des individus pour les amener à trahir. Pour prendre un exemple récent d'hybride psychologique technologique, on a beaucoup parlé du "piratage de l'Élysée" sous N. Sarkozy (sans doute mené par des services américains à en croire l'Express). En l'occurrence les attaquants avaient attiré des membres de l'entourage présidentiel sur un faux Intranet de l'Élysée, en leur faisant croire justement qu'il fallait qu'ils s'y rendent immédiatement pour une raison de sécurité. À la force de calcul des logiciels pirate s'était donc ajoutée une des plus vieilles ruses du monde, utilisée mille fois dans des feuilletons policiers : persuader quelqu'un que son secret est menacé pour qu'il le révèle indirectement.




Si tout secret est éphémère (ou presque) et si sa valeur diminue généralement avec le temps, l'intensité des effort pour le garder ou le percer n'en est que plus vive.



Pas de secret donc sans un minimum d'effort qu'il porte sur la construction de défenses ou sur la contrainte que l'on s'impose. Ce qui confirme que le secret possède toujours une valeur.
Dans certains cas, ceci est évident, tant elle est monnayable : une invention, un contrat secret, une liste de clients, un scoop qui fera tirer des milliers d'exemplaires d'un journal, une information qui donne prise sur quelqu'un comme dans un chantage. La valeur peut résulter d'une combinaison d'informations qui isolément n'ont pas de raisons d'être très secrètes, mais qui ensemble, traitées en grand nombre, comme des "Big Data", ont une considérable valeur commerciale pour des sociétés qui cherchent à prédire le comportement de clients, leur faire des propositions ciblées,... De la même façon se développe une recherche sur les "mèmes" des unités linguistiques ayant à peu près le même sens ou les mêmes connotations tels qu'ils apparaissent sur les réseaux sociaux. En étudiant ainsi à très grande échelle le contenu de nos messageries, la frèquence et la tonalité de certains échanges, on espère un jour prédire des comportements qu'il s'agisse de consommation, de Bourse ou de Révolution.



La valeur peut également être stratégique : connaître les plans d'un adversaire ou d'un rival, savoir ses ressources vous donne un avantage sur lui, a fortiori si vous pouvez révéler ses fautes ou ses trahisons.


Cette valeur peut résider dans la protection d'un système ou d'un individu. Si le secret du vote n'existait pas, on craindrait des pressions sur les citoyens. Si nos assurances mettaient sur la place publique la liste des objets que nous possédons, nous aurions peur du cambriolage. Si les policiers qui accomplissent certaines missions montraient leurs visages, certains pourraient songer à s'en prendre à leur famille... Plus prosaïquement le secret nous protège au quotidien de la honte, de la curiosité des autres, de leur jugement..



La valeur peut être symbolique : je te confie mon secret pour que tu deviennes mon ami de confiance. Les grands prêtres sont seuls à pouvoir voir certaines parties du sanctuaire et cela prouve leur sainteté. Le membre d'une société initiatique doit taire la nature du rite pour rester digne de ses frères...



La valeur peut être uniquement conventionnelle : il s'agit de secret dont la seule fonction est d'être secrets et dont le contenu est sans importance. Ainsi, dans un mot de passe, son sens est indifférent : au contraire, plus il sera composé de signes assemblés de la façon la plus hasardeuse et la moins signifiante possible, meilleur il sera. De même un code secret - donc un système destiné à faire apparaître la langue la moins naturelle qui puisse existe, non prévisible, sans fréquence remarquable de certaines lettres ou certains mots, etc; - n'a aucun intérêt, sinon comme protocole pour traiter des messages dont le contenu est, lui, très valorisé.




À ranger sans doute dans les secrets symboliques ou conventionnels (les catégories se chevauchent peu ou prou) le secret de prestige ou le secret signal (il signale un possesseur de secret donc un statut). Variante le secret qui provoque la peur et peut-être l'obéissance: Big Brother sait tout, il y aune police secrète qui nous surveille, on ne peut rien cacher...
Et, bien entendu, le secret peut avoir une valeur d'échange (nombre des secrets qui précèdent ayant une valeur plutôt d'usage). Confier son secret, c'est obliger à de la reconnaissance ou recevoir un secret en contrepartie. On peut plus prosaïquement vendre des secrets. Y compris le sien propre puisque des sites nous proposent maintenant de leur fournir notre profil complet, qu'ils nous achètent pour le revendre en masse aux grandes compagnies du Web. Et le secret crée l'attente et le désir : tous les journaux savent cela qui abusent du mot.



On comprend sans peine pourquoi le secret prolifère à l'ère contemporaine et cesse d'être le monopole de quelques rares professions ( le prêtre, l'espion, le militaire, le diplomate). Nous avons tous des secrets que ce soit celui de notre Digicode ou de notre carte de payement. Nous sommes obsédés par les secrets que pourraient nous voler Google, Facebook, la NSA ou le gouvernement. Plus l'économie devient "de l'immatériel" plus elle repose sur des secrets, monopoles de connaissance, bases de données, etc.. L'État amené à classifier des millions de documents (que ce soit pour se protéger ou pour protéger ses citoyens) ne sait trop ce qu'il doit craindre le plus : un espionnage extérieur, notamment électronique comme celui de la Chine, une révélation journalistique, un "whistle blower", quelqu'un qui, du sein de l'organisation, révèle ses secrets pour des raisons morales ou autres.


Le seul fait que nous confions nos mémoires à des prothèses numériques extérieures est lui-même générateur de secrets en cascade : l'information est confidentielle. Elle est protégée par un mot de passe (convention qui permet de prouver qui l'on est par la possession d'une certaine connaissance) et par des dispositifs type Firewalls ou antivirus qui seraient inefficaces si leur nature exacte était connue. Pour violer ces secrets, il faut agir secrètement (anonymisation de l'attaque informatique pour qu'elle ne soit pas imputable à son auteur); IL faut découvrir le secret du système de protection : sa vulnérabilité. Il faut agir furtivement pour que la victime ne s'aperçoive de rien ou alors trop tard....


Et tout ceci prolifère dans un monde qui n'a jamais autant exigé de transparence des puissants (l'État, les entreprises, toujours suspectes), ni autant chanté la communication tous azimuts, ni autant donné en exemple la révélation de soi (faire son coming-out, s'exprimer "pour changer le regard des autres"). L'idéologie de la transparence que ce soit pour combattre les ennemis de la gouvernance, ou les hypocrisies et tabous présumés est sans doute la lumière sans laquelle ne saurait s'étendre l'ombre du secret omniprésent.b



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