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Lanceurs d'alertes I
Balance de la justice et publicité du numérique

Le lanceur d'alerte (le "whistle blower" des anglo-saxons) est le membre d'une organisation tenu au secret et qui publie ledit secret par scrupule moral. En possession d'une information particulièrement scandaleuse, qui démontre les crimes de l'État ou le manque de respect d'une entreprise envers la santé publique, par exemple, il se sent investi du devoir de la communiquer pour mettre en garde le plus vaste public. En ce sens, il est forcément habité par le complexe d'Antigone. Il est persuadé d'agir moralement en trahissant : il se réfère à des lois supérieures à celles de l'État ou de l'organisation. Ces lois le délivrent d'éventuels serments de silence ou de la solidarité avec autres initiés. Il s'engage nécessairement à devenir un traître aux yeux des uns, un héros pour les autres. Le lanceur d'alerte vit entre trois mondes : celui de l'organisation avec ses règles formalisées, celui de l'éthique avec ses obligations qui se lisent dans le cœur des hommes, mais aussi le monde de la publicité. Et ce au double sens de l'espace public où est sensé se dérouler un débat démocratique et des techniques destinées à promouvoir un discours (il faut bien, et par souci d'efficacité et pour assurer sa propre protection en prenant l'opinion à témoin, que le lanceur d'alerte se fasse un maximum de "pub").

Que des gens éprouvent soudain le sentiment d'une impossibilité éthique -j'ai été jusque là, je me suis compromis, mais je n'irai pas plus loin et je me repens - ce n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c'est la contagion des révélations à l'ère numérique. Pourquoi tant de gens éprouvent-ils le besoin de dénoncer des actes illégaux, malhonnêtes ou dangereux, dont ils ont connaissance voire auxquels ils ont participé ? Comment la figure négative de la "balance" ou du "cafteur" comme nous disions à l'école, est-elle devenue la figure héroïque par excellence : celui qui s'empare du sifflet de l'arbitre et signale la faute, souvent de l'intérieur de son propre camp ? L'ami du bien commun qui court des risques pour nous préserver d'un péril politique ou sécuritaire, celui qui arrache les masques ?

Il nous semble que l'explication doit être cherchée par le haut et par le bas : dans la sphère des idéaux ou des idéalités, mais aussi dans la machinerie de la communication, dans le cambouis des technologie.

Les idées dominantes - appelez-les culture, éthique, idéologie, peu importe..- sont en faveur de l'individu contre la machine, du faible contre le fort, du non-violent qui n'a que l'arme de la parole contre les grosses machines disciplinaire, et, bien sûr, de la transparence contre le secret. Par dépit peut-être de réaliser les utopies de la cité parfaite, nous valorisons les partisans du moindre mal et approuvons les contre-pouvoirs. Les individus ou les organisations (notamment les ONG ou les groupes que l'on dira "représentatifs de la société civile") gagnent notre estime en dénonçant le mal et en contrant un pouvoir institutionnalisé plutôt qu'en exerçant une autorité au nom du bien (par exemple en gagnant les élections pour appliquer un bon programme). Le lanceur d'alerte met le doigt sur une contradiction : l'État nous dit qu'il lutte pour les droits de l'homme et la démocratie, éventuellement qu'il fait des guerre pour cela, et voilà qu'il ne respecte pas les lois de la guerre en tuant des innocents ou qu'il bafoue les droits constitutionnels des citoyens en les espionnant. Les politiciens nous donnent des leçons de morale et parlent de l'intérêt général, et voilà qu'ils obéissent à des intérêts privés et occultes et qu'ils ne s'appliquent les mêmes règles qu'aux simples citoyens. Les entreprises font leur promotion en parlant de leur éthique et de leur culture d'entreprise, ou des bienfaits de leurs produits pour la santé, l'environnement, la prospérité générale, etc. et voilà qu'elles trichent sur les règles de fonctionnement, la qualité ou l'innocuité de leurs produits... Le principe du contre-pouvoir - ne pas détruire le système, ne pas chercher à s'en emparer, mais pointer ses excès ou ses tricheries pour tenter de les corriger - s'applique ici à plein. Mais aussi celui de la foi en la communication : si le peuple sait, tout peut être sauvé. Mettre l'affaire sur la place publique, c'est déclencher un mécanisme correcteur car le mal ne peut prospérer que dans l'occulte.


C'est ici qu'intervient l'aspect technologique. Pour porter le scandale sur l'Agora, fut-elle électronique, il faut deux choses. Il faut les moyens de s'emparer d'une preuve, comme un document émanant de l'organisation coupable, et il faut les moyens des les faire très vite connaître à un maximum de gens, avant d'être arrêté, renvoyé, réduit au silence ou simplement oublié.


Ces deux conditions sont remplies par la numérisation des documents et par la structure des réseaux.


Pas d'organisation sans archives, pas de conspiration sans mémoire, pas de bureaucratie sans enregistrement de documents soumis à divers régimes de classement. Et plus les documents sont nombreux, plus ils sont stockés de manière commode pour être accessibles ou modifiables à distance, plus leur sécurité est fragile. Sous la forme de bits électroniques, ils sont soumis au double péril du pirate de l'extérieur qui pénètre dans des mémoires et viole la confidentialité des données, et de la trahison du détenteur d'autorisation à l'intérieur, celui à qui l'organisation a confié le code d'accès, parce qu'il faut des milliers des spécialistes pour gérer des millions de secrets.


Une fois le document secret reproduit, fut-ce sur une simple clef USB, encore faut-il qu'il soit mis à la disposition du plus vaste public avant que la voix dénonciatrice ne soit étouffée. De ce point de vue, le porteur d'alerte contemporain a deux atouts.


D'une part, la publication anonyme sur Internet est techniquement très facile. Une fois rentré quelque part dans les tuyaux (un simple blog, une plate-forme de partage..) le document très vite recopié par des sites miroirs, rapidement signalé par les réseaux sociaux et indexé, est très difficile à supprimer.


Second atout des porteurs d'alertes : il existe des organisations vouées à la transparence (paradoxalement ce sont souvent des organisations semi-secrètes comme Wikileaks) qui se chargent d'aider le porteur d'alerte en lui fournissant 'écho et sécurité. Il existe ainsi des lieux numériques où l'on peut déposer sa dénonciation et ses preuves et des relais pour la faire parvenir jusqu'aux médias classiques (le Guardian, el Pais, le Monde...), éventuellement après procédure de vérification et d'élimination des éléments qui représenteraient un danger pour des individus inocents. C'est ce qui s'est produits pour le "cablegate" du soldat Manning ou pour l'affaire Prism & co révélée par Snowden. Des militants avec un bon niveau technique luttent pour la neutralité du Net et la transparence de l'information comme but principal.


Lors de l'affaire dite des "papiers du Pentagone", en 1971, un analyste de très haut niveau, Daniel Ellsberg révéla 7.000 pages de documentation top-secret au New York Times : des révélations de premier plan sur les décisions prises par Washington durant la guerre du Vietnam et sur quelques mensonges d'État. Il fut poursuivi pour conspiration et espionnage. Mais finalement les charges furent abandonnées (ce qui ne sera sans doute pas le cas pour Manning et Snowden). L'affaire fit grand bruit et HannaH Arendt écrivit un texte remarquable sur l'affaire et sur la lumière qu'elle jetait sur le processus décisisonnel absurde d'un grand État (de mémoire, Arendt dit que le président des États-Unis était sans doute l'homme le plus mal informé de la terre sur ce qui se passait au Vietnam, tant ses conseillers filtraient l'information et les analyses, soit disant précieuses et confidentielles, qui remontaient jusqu'à lui). Mais la différence est aussi peut-être en ceci : Ellsberg a du photocopier à la main et clandestinement les 7000 pages qu'il a livrées à la presse papier. Aujourd'hui un clic fait de vous un traître ou un héros.



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