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Réseaux sociaux et défense II
S'exprimer, savoir et combattre

Les armées ont au moins trois raisons de s'intéresser aux réseaux sociaux :



- A priori une armée moderne utilise des technologies de pointe et son "public" est jeune et grand utilisateur de réseaux 2.0



- Surtout dans une optique de "sécurité globale", une armée a toutes les raisons de se préoccuper des dangers qui peuvent provenir du Web 2.0 (que ce soient des logiciels malicieux ou de la désinformation et propagande non moins malfaisante), sans parler des risques de fuite d'informations sensibles ou de "gaffes" par des soldats branchés sur les réseaux



- Mais une armée n'a pas moins de raisons de s'intéresser aux possiblités stratégiques du réseau, en termes de guerre de l'information ou de guerre tout court (vitesse et coordination), de gestion de crise et d'organisation en situation d'urgence, sans oublier que ce sont de remarquables outils de renseignement sur les tendances de l'opinion, voire d'anticipation;



Les forces armées sont du reste peu ou prou "sur" les réseaux sociaux : des comptes Facebook, Youtube, Twitter ou autres donnent des informations de base sur leur action ou répondent à des questions comme celles de futurs engagés. De façon générale, elles voient dans les réseaux sociaux, média préféré des jeunes générations, un moyen moderne et branché de développer une vieille rhétorique présentant la meilleure image de l'armée ( en France nous dirions : aidant son rayonnement et renforçant le lien armée Nation);



Mais cet emploi utile, indispensable et minimaliste ne recouvre qu’une part des possiblités.



Stratégies d'expression et de lutte



Des armées, plus rarement,  se sont déjà engagées dans la guerre des tweets et des images : certaines lancent des défis à leurs adversaires (US Army et talibans ont ainsi eu des échanges "homériques") ; elles fournissent à leurs partisans, aux neutres ou aux médias internationaux des vidéos ou "éléments de langage" pour légitimer leur action. Ainsi Tsahal versus le Hamas : une guerre de l’attention par "gazouillis" interposés dont l’enjeu était, en 140 caractères et par hyperliens, d’attirer le plus de visiteurs vers ses déclarations ou ses photos à soi. Pour prouver les crimes de l’adversaire, si possible démonter ses mensonges, et, au moins côté Tsahal, persuader que ses opérations sont menées avec le souci maximal d’épargner des vies humaines.



Dans un autre registre, l’armée britannique a récemment présenté sa doctrine de communication stratégique : l’armée entière, jusqu’au plus humble soldat, et par tous les canaux de communication, doit décliner le « grand récit » (narrative) ou structure d’argumentation en de multiples sous-récits adaptés aux publics divers, toujours au service des intérêts nationaux. Dans une perspective d’influence globale, sans états d’âme et sur fond d’unanimité nationale, les médias sociaux sont fortement encouragés du "miliblog" aux réseaux de soutien des civils aux "boys".



Dans la culture stratégique anglo-saxonne, soft (ou smart) power, nation branding, storytelling et e-diplomacy se déclinent sur les réseaux sociaux et en termes de cyberpower. On parle  aussi d’une stratégie d’espace-information où il serait aussi important d’agir vite et précisément que dans l’espace physique



Les États-Unis s’expriment officiellement non seulement à travers, mais aussi à propos des réseaux sociaux : la stratégie de « 21st Century Statecraft » chère à Hillary Clinton, le soutien hors frontières à la liberté d’Internet voire l’aide aux cyberdissidences, et au développement du Web 2.0 avec des réseaux considérés comme intrinsèquement porteurs de valeurs de liberté. C'est l'application de la vieille idée (remontant à la guerre froide) que, plus les citoyens des dictatures ont accès à de l'information pluraliste (et des moyens de s'exprimer), plus progresse la cause de la démocratie et meilleur c'est pour les USA.



Pour parler de la dimension offensive, des centres de recherche stratégique états-uniens, déjà familiarisés avec les notions de "Netwar" ou de "network centric warfare" sont réceptifs face à l’idée qu’une société économiquement, culturellement, politiquement, bouleversée par les réseaux 2.0, doit accepter un changement quant à la forme du conflit.



Certains la théorisent : capacité offensive reposant sur la dominance informationnelle (tout savoir et se coordonner très vite), convergence d’éléments dispersés (lutte "en essaims"), ou domination réticulaire, autant de nouvelles façons d'utiliser des vecteurs d'information comme moyens de destruction et de domination dirigeant des armes classiques. Les chercheurs civils tendent plus à  exalter "l’organisation sans organisations" chère à Clay Shirky…



Il y a donc aussi une tradition "culturelle" qui pousse les militaires à penser les réseaux en termes de champ de bataille potentiel, ne serait-ce que dans l'espoir de "conquérir les cœurs et les esprits" ou pour éviter de reproduire sur les réseaux sociaux des gaffes déjà commises sous l'œil des caméras.



Enfin, dernière dimension, une armée est une organisation qui vit une situation de crise donc de communication de crise permanente. À ce titre, elle a besoin de tout ce qui peut l'aider à faire remonter efficacement l'information et  à la traiter vite, à trouver de l'expertise ou des partenaires, à anticiper des tendances de l'opinion ou de groupes minoritaires, à informer très vite parallèlement aux médias classiques, à s'adresser à des interlocuteurs concernés par ses activités, à être présente dans l'espace public, ou, tout simplement, à mieux s'organiser en interne. Et, au même titre que toutes les grandes organisations, mais avec une intensité particulière, puique la vie d'hommes peut être en jeu, elle a intérêt à exploiter toutes les ressources des réseaux sociaux (de l'extérieur vers l'intérieur pour faire remonter l'information, de l'intérieur vers l'extérieur pour capter l'attention publique et adresser des messages ciblés, de l'intérieur vers l'intérieur pour s'organiser).





Réseaux et révoltes



Les réseaux sociaux ont surtout manifesté leur puissance dans des conflits "civils" et politiques : ils se sont montrés efficaces (mais pas systématiquement : il y a des échecs) pour combattre un gouvernement qui contrôle les médias classiques ou pour organiser une manifestation sans l’appui d’un parti, d’une bureaucratie, de médias de masses. Ce sont des outils de mobilisation de la population, de la diaspora, de l’opinion internationale. Ils sont désormais utilisés par les multitudes et pour diffuser la parole venue de la base ; ils illustrent le slogan "ne haïssez plus les médias, devenez les médias".



On peut même inverser la proposition : il n'y a plus désormais de mouvement de contestation qu'il veuille ouvertement renverser le gouvernement, manifester une exaspération pour une enjeu symbolique (l'utilisation d'une place publique en Turquie, une affaire de tickets de bus au Brésil), refuser une loi ou un système fiscal (comme les Tea Parties) qui n'utilise les réseaux sociaux, au minimum pour appeler à descendre dans la rue. Et les pillards de diverses émeutes urbaines, aux motivations politiques plus douteuses, en ont aussi compris l'utilité. Même si nous avons bien compris qu'une armée est sensée servir contre un ennemi extérieur, pas intérieur, cette dimension (avec ses éventuelles ramifications internationales) a de quoi préoccuper les responsables de la sécurité.



Ajoutons que l'état de l'art change chaque jour : le rapport entre forts (États, autorités) et faibles (protestataires, dissidents, émeutiers, éventuellement guérilleros, terroristes...) est déterminé par la version high tech de la lutte de l’épée et du bouclier. Plus se développent des techniques de surveillance et de censure (comme le Deep Packet Inspection), plus apparaissent des techniques de contournement, anonymisation, connexion "sauvage", cryptologie… Du côté de la répression comme du côté de la révolte, la sophistication technique s’accroît et la courbe d’apprentissage des acteurs s’améliore.



Les événements de Syrie fournissent un exemple d’une guerre civile numérique qui redouble une guerre par le fer et par le feu : réseaux sociaux infiltrés ou surveillés, contre-offensives de la Syrian Electronic Army, y compris hors frontières, coupure provisoire d’Internet aux Border Gateway Protocols (pour couper l’Internet du pays un moment)…. et mobilisation de communautés adverses -pro et anti Bachar el Assad.



Les médias 2.0, supports des réseaux sociaux confèrent à celui qui les emploie bien une chance supérieure de faire prévaloir son message dans diverses configurations : communication de l’armée ou de l’État à destination de sa propre population ou hors frontières, expression protestataire, tentative des autorités de submerger ce discours contestataire sous des messages favorables, mais aussi intervention de groupes transnationaux qui vont de l’ONG aux groupes hacktivistes comme Anonymous.



L'efficacité stratégique des réseaux tient surtout au fait que l’interaction y compte au moins autant que l’expression et qu’ils ont de multiples facettes. Ils sont notamment efficaces pour "faire l’agenda" (y compris celui des médias classiques) en décidant ce qui fait débat, bref ce à quoi il faut penser plutôt que ce qu’il faut penser. Leur faculté de mobiliser très vite des "flux d’attention" à travers le monde entier reste pour le moment inégalée. Mais ils sont aussi utilisables pour d'autres fins.



Stratégiquement parlant, ils ne servent pas seulement  à une compétition "capacitaire" (faire mieux que le concurrent, atteindre davantage de monde, être plus rapide et plus performant), mais aussi à développer des techniques agressives indirectes et occultes. Que ce soit pour mener une lutte de l’opinion, ou pour attaquer le système d’expression et d’information de l’adversaire, y compris par des logiciels malicieux.



Dans l’optique de la cyberdéfense, les réseaux sociaux peuvent servir de vecteurs pour des attaques destinées à voler des données, à perturber des systèmes informationnels et infrastructures stratégiques ou à exercer une action psychologique perturbante. Accessoirement, ils sont des moyens idéaux pour "piéger" un interlocuteur, de lui faire croire qu'il est en contact avec des amis ou avec des institutions tout à fait respectables, et de lui faire donner ainsi des informations précieuses comme des mots de passe.



Cette dimension martiale ne doit pas faire oublier que les réseaux sont aussi des outils d’alerte de risque et d'anticipation, des réserves d’information ouvertes, que leur contrôle représente des enjeux de souveraineté, etc.



Ils sont adaptés à des conflits asymétriques ou à des situations "asymétriques" ou hybrides impliquant des civils et des militaires, des organisations militantes ou des ONG et des autorités, etc.




A SUIVRE



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