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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Fin de la prise d'otage de Nairobi
Début du nouveau jihadisme

La prise d'otages de Nairobi  terminée (?) au moment où nous écrivons s'inscrira dans les plus longues et les plus sanglantes de l'histoire du terrorisme, et nul ne sait encore exactement qui sont les commandos qui ont réalisé cet "exploit" (exploit s'entend au sens technique, bien entendu). La liste de jihadistes étrangers venus des USA, du Royaume-Uni, de Finlande, de Syrie, etc. qui circulait depuis samedi pourrait bien être assez exacte. Qu'elle comprenne au final la fameuse "veuve blanche" convertie à l'islam et épouse d'un des responsables des attentats de Londres en 2005 n'est pas le plus important.

Dans tous les cas, des réalités sont avérées :
- le niveau "professionnel" des attaquants, leur équipement, leur stratégie d'utilisation du terrain, des forces et des communications, le choix du théâtre d'opération, leur sens de la théâtralité médiatique, leur résistance à la fatigue, et, bien entendu, leur résolution de mourir en combattant les placent très haut dans la hiérarchie des mouhadjidines. Avec les auteurs des attaques de Mumbai en Inde, ils vont probablement faire partie des idoles des futurs jihadistes et susciter des vocations.
- la dimension internationale de leur action, et par la composition présumée du groupe et par le théâtre choisi pour leur action est aussi évidente. 
Politiquement parlant, on comprend très bien que des jihadistes somaliens aient choisi le Kenya pour cible : ce pays chrétien, anglophone, pro-occidental, ami d'Israël, promis à un bel avenir économique, avec un vieux contentieux territorial avec la Somalie et une population d'origine somalienne représente enfin et surtout la principale composante de la force africaine qui combat al-Shabaab en Somalie même.
Choisir en outre un temple de la consommation, un symbole du cosmopolitisme et un des principaux points d'attraction des étrangers à Nairobi assurait en outre un écho international à leur action.
Un  groupe que l'on disait sur le déclin, minés par les divisions et traqués par la force africaine a pu réaliser tout cela.
Il y a visiblement un mystère d'al-Shabaab somalien qui lui confère à la fois une persistance surprenante et une attractivité pour les jihadistes de la planète.

C'est un mouvement qui renaît de ses cendres. Il est d'abord issu du mouvement dit des Tribunaux Islamiques qui parvint à s'emparer du pays et subit l'invasion éthiopienne en 2006 appuyée par les USA. En rupture avec la maison mère trop "modérée", en concurrence avec diverses milices et fractions, le mouvement des Shebab. (al-Shabaab, les "jeunes") dure en dépit de lourdes pertes dont celles de dirigeants contrôlait une partie du pays et de Mogadiscio deux ans plus tard. En 2011, il  fut presque chassé par une force africaine où les Kenyans tenaient un rôle important. En 2012 le mouvement semblait déchiré entre "nationalistes" ou enracinés partisans de la conquête de nouvelles zones de la Somalie pour y établir une charia pure et dure et "internationalistes" partisans d'une fusion avec la Qaïda et d'une frappe sur "l'ennemi lointain". En dépit de lourdes pertes, les revoilà en vedette. Voilà à peu près comment on peut résumer une histoire que nous avons ultra-simplifiée pour le lecteur.

C'est, en effet, un mouvement dont on connaît mal la hiérarchie et les tendances (où se mêlent des affaires d'ego, de clans et d'intérêts matériels) tant cela change vite. Le chef actuel serait le fameux Godane (al Zubyer), un dur formé en Afghanistan, qui aurait éliminé des rivaux dont le très médiatique "al-Ameriki" un converti citoyen américain qui multipliait les cassettes en ligne et était devenu une vedette du terrorisme "most wanted". Dans tous les cas, les Shebab ont abattu en juin deux de leurs dirigeants dont un "Afghan". Bien malin qui sait mesurer les rapports de force entre tendances.

C'est un mouvement qui attire beaucoup d'étrangers (certains membres de la diaspora somalienne, d'autres pas du tout)  dont une première fournée d'anciens du Pakistan et d'Afghanistan en 2008, des Américains et des Européens (dont au moins un Français) ensuite. De là à penser que la Somalie va remplacer l'Afghanistan d'avant 2001 comme pôle d'attraction pour les jihadistes qui désirent vraiment s'aguerrir, il y a un grand pas, mais le processus est en cours.

C'est un mouvement africain et, en ce sens, il a forcément des relations avec ses "frères" de l'ouest africain (Aqmi, Mogao, Boko Haram et autres), mais jusqu'à quel point ?

C'est un mouvement "multitâche" capable de réaliser des attentats suicide à l'explosif (y compris hors frontière comme le très important attentat de Kampala en 2010), de tenir des jours entiers contre une armée avec un commando d'élite comme à Nairobi, de conquérir des provinces avec une piétaille moins aguerrie, de gérer une affaire d'enlèvement d'otages...

C'est un mouvement ultra communicant qui a bien compris l'intérêt des médias et réseaux sociaux couplé avec l'impact des télévisions d'information internationales. Des vidéos en ligne ou des sites "jihadistes" de propagande classique relativement faciles à fermer, on est passé à la prolifération des forums en ligne pour le recrutement (et la sélection) et surtout des Tweets. Au rythme de mitrailleuse des 140 caractères,  terroristes et gouvernements se combattent pour attirer l'attention des communautés en ligne et surtout des médias classiques qui en font une de leurs sources majeures. Le tweet sert à défier l'adversaire, à informer ses partisans, à fournir aux médias l'information brute qui contredit les sources officielles et même à envoyer des phrases de justification "doctrinale" ou théologique de son action. Certes, les autorités peuvent faire suspendre un compte pour appel à la violence, mais un autre se recrée aussitôt, vite connu, ne serait-ce que par les hashtags et par la rumeur ; et la chasse au furet continue.

Résilience du mouvement Shebab (et résistance à ses propres déchirements internes) , dimension nationale, africaine et internationalistes de son action, montée en puissance, attractivité internationale, exploitation systématique des outils de communication : tels sont les termes de l'équation qui peut faire demain de la Somalie un des grand pôle du Jihad en perpétuel renouvellement.

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