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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Boko Haram et Ansaru la stratégie des otages

La revendication de l'enlèvement du prêtre français George Vandenbeusch par Boko Haram n'a vraiment surpris personne : que le groupe nigérian ait opéré directement en passant la frontière camerounaise ou qu'il ait sous-traité l'opération à des gangs locaux, chacun se doutait que le malheureux curé allait vite être récupéré par la secte pour en tirer une rançon. Tel avait été le scénario la famille française de sept personnes enlevée par la même organisation, également au Cameroun, au début de cette année.
Sans manquer de respect au prêtre kidnappé, on peut penser qu'il représente du "business as usual" pour un groupe qui sait ce que vaut un otage blanc (bonus : il est Français et curé, donc doublement haï); la libération d'otages français peut rapporter des millions d'euros "par tête" comme nos quatre concitoyens récupérés fin octobre. Il est donc tentant d'imiter l'exemple lucratif des grands frères d'Aqmi et les méthodes qui permettent au jihadisme de se financer par des trafics et prises d'otage.
À y regarder de plus près, la revendication soulève d'autres questions. Notamment certains passages du communiqué de revendication indiquent que cette opération a été menée en coopération avec Ansaru (qui avait lui-même enlevé Francis Collomp). Il s'agirait de répondre à une "tentative délibérée" des Occidentaux de diviser les mouhadjidines, donc de montrer que le jihad de cette région n'est ni déclinant ni disparate. Le communiqué insiste sur le fait que "les deux groupes travaillent étroitement ensemble et (..) la plupart des opérations sont menées conjointement par des mouhadjidines des deux groupes". Donc un message politique et publicitaire très clair destiné au "public" jihadiste de la région. Est-il vraiment authentique ? Beaucoup doutent que les deux groupes aient pu s'unir si facilement.
Comme par hasard tout ceci survient quelques jours après que les États-Unis se soient enfin décidés à mettre Boko Haram et Ansaru sur leur liste des organisations terroristes. Le département d'État avait brusquement découvert que les deux groupes étaient liés à Aqmi et qu'ils étaient responsables de milliers de morts au Nigéria.Ce classement en ligue 1 du terrorisme global était un encouragement aux autorités nigérianes et, par-delà, aux gouvernements africains confrontés aux groupes de la mouvance Aqmi, Mogao, Ansar Dine, etc.

Boko Haram veut instaurer la charia la plus dure dans le pays le plus peuplé d'Afrique, divisé entre nord musulman et sud chrétien. C'est une organisation fondamentaliste et réactionnaire (le nom signifierait "il faut interdire les livres" ou "contre la modernité") au sens le plus strict du terme. Sa stratégie est diversifiée : attaques de cibles symboliques (églises, mosquées trop "modérées", bâtiments d'État, immeuble des Nations Unies), prises d'otages, tentative de contrôle de certaines parties du pays, commandos armés et, plus rarement, attentats suicide contre des objectifs importants (comme l'ONU). Sans oublier les enlèvements d'otages

Boko Haram mène une guerre civile à motivation religieuse (avec une forte dominante anti-chrétienne) et dont le but est de prendre le pouvoir dans un pays. Même si les autorités locales souhaitent la rattacher à un terrorisme jihadiste international, ses liens vec la structure centrale d'al Qaïda semblent plutôt formel. Ses militants que l'on compare souvent aux talibans pakistanais se battent pour objectifs locaux, et sans doute aussi pour assurer le pouvoir et les trafics de chefs de faction. Rappel : Booko Haram, fondé en 2002 est une secte salafiste (mais aux pratiques un peu syncrétiques, mêlées aux cultes locaux), qui a pendant des années bien davantage cherché à gagner des provinces et affronté les forces de sécurité qu'imité al Qaïda. Après une terrible répression en 2009 et la mort du chef historique Mohamed Yusuf, Boko Haram s'est lancé dans les attentats qu'il s'agisse d'attaques de commandos contre des prisons ou des lieux publics, de massacres de chrétiens, de batailles avec l'armée nigériane, des massacres de civils dignes de feu le GIA algérien, des opérations commando, des trafics en tous genres. Cela ressemble à une évolution d'une insurrection religieuse et locale à une guérilla ouverte puis jusqu'à la pratique du terrorisme notamment par l'adoption de méthodes nouvelles comme la prise d'otage ou l'attentat-suicide. Et donc un rapprochement progressif en direction du "modèle" Aqmi.

Quant à Ansaru (dont le nom complet signifie "Avant-garde pour la protection des musulmans en Afrique noire"), il s'agirait d'une branche dissidente de Boko Haram séparée depuis 2012 et qui aurait mené des actions communes avec Aqmi et Mujao, et se réfère au califat de Sokoto (un empire islamique du XIX° siècle qui couvrait une partie des actuels Niger, Nigéria et Cameroun.

De là à les considérer comme plus "internationalistes" ou panislamistes que Boko Haram, il y a un pas qu'il serait délicat de franchir. Par ailleurs Ansaru avait critiqué Boko Haram pour la brutalité de ses méthodes et son habitude de massacrer des musulmans, des représentants de l'État, voire des chrétiens en dehors de toute nécessité de légitime défense. Nous n'irons certainement pas non plus jusqu'à les qualifier de "plus modérés" que la maison mère. Sur fond , de mutation d'Aqmi, peut-être de rapprochement entre des tendances jihadistes de l'Afrique de l'ouest, il se passe des événement difficiles à bien apprécier.

Dernière minute
La libération de Francis Collomp vient d'être annoncée : il se serait enfui en profitant d'une attaque de l'armée nigériane contre ses ravisseurs. Ou du moment de la prière... Si les informations sont confirmées - outre qu'il faut rendre hommage au courage de l'otage -, cela confirme à quel point le Nigéria est devenu une zone brûlante dans la lute contre le jiahdisme sahélien et ouest-africain de plus en plus en vedette.

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