huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Psyops & co.
Les « psyops » ou opérations psychologiques sont un élément clef de la « Révolution dans les Affaires Militaires », doctrine adoptée par l’U.S. Army dans les années 90. Il y a deux volets. L’un est « orienté ennemi » et destiné à le démoraliser ou à susciter des divisions dans le camp adverse. Exemple : les e-mail envoyés avant l’offensive contre l’Irak en 2003 à tous les possesseurs d’un accès Internet du pays, leur demandant d’indiquer la cachette des armes de destruction massive et leur conseillant d’abandonner Saddam. L’autre volant est «orienté public» et recouvre toutes les manières de rallier l’opinion internationale aux objectifs de guerre U.S. Exemple : l’héroïque libération de la soldate Jessica Lynch mise en scène comme à Hollywood. Il y a des brigades de psyops dans l’U.S. Army. Les militaires sont censés pratiquer sur place des «military public affairs operations» et des opérations psychologiques ou du «management de la perception». Cela sonne mieux que propagande. Il y a ainsi tout un jargon de la « guerre de l’information » dont il existe d’ailleurs d’épais glossaires

Officiellement, il n’y en a plus d'organismes qui utilisent la désinformation depuis que l’OSI, le fameux Office of Strategic Influence, Bureau d’Influence Stratégique a été supprimé en 2002 pour avoir naïvement laissé savoir qu’il serait amené à mentir aux alliés des Américains. En revanche, il existe des organismes comme l’Office of Global Communication dépendant de la Maison Blanche (voir son site) et chargé de « vendre » la guerre, ou encore un sous-secrétariat d’État dit à la «diplomatie publique»

La notion de «diplomatie publique» est à mi-chemin entre guerre culturelle et présentation d’une image attractive des U.S.A. Au début de la guerre froide elle a été gérée par la CIA (qui pensait par exemple que la peinture de Pollock ou le jazz auraient une action subversive sur le régime soviétique). Puis elle est passée entre les mains de l’USIA (United States Information Agency) chargée notamment de médias comme Radio Free Europe. Désormais la diplomatie publique, considérée comme prioritaire par les faucons a pour charge de « faire aimer » l’Amérique par le monde islamique. Sa responsable, Mme Tutwiler la chapeaute et désormais ce sont des radios comme Sawa et Farda ou la télévision al Hurrah, tournées vers le monde islamique qui tiennent la place qu’occupait autrefois la Voix de l’Amérique, anti-soviétique.

Le trucage des images, y compris le trucage d’images animées presque en temps réel, par exemple la production d’un faux J.T. qui serait diffusé sur le territoire ennemi, figure dans tous les bons manuels d’ «Information Warfare», Bien entendu personne n’avouera jamais l’avoir pratiqué. La guerre en Irak a mobilisé tous les organismes que je viens de citer, plus des bureaux discrets comme l’Office of Special Planning dont le rôle était de filtrer l’information des diverses agences (CIA, NSA , renseignement militaire…) relative aux armes de destruction massive. Avec l’objectivité que l’on sait. Tout cela représente quelques millions : une misère pour un pays dont le budget militaire se compte en centaines milliards de dollars. Mais il faut tenir compte que l’action de propagande US est très largement privatisée. Une société comme Rendon a été engagée avant-guerre par le Département d’État pour diaboliser Saddam et soutenir l’opposition irakienne, à raison de 100.000 dollars par mois.

Enfin, la cause de la guerre est défendue par une multitude de think tanks militantes ou d’agences de communication politiquement orientées comme Benador qui « coache » des intellectuels américains ou pas, favorables aux thèses néo-conservatrices. Poussière d’organismes d’État, agences de « com » et groupes idéologiques fonctionnent ainsi en synergie pour agir sur l’opinion américaine et étrangère. C’est un système en réseaux infiniment plus compliqué et décentralisé que la vieille « desinformatzya » soviétique.

Le stade suprême de la propagande (qui consiste à dire « ma cause est juste») et de la désinformation (qui contribue à faire attribuer à l’acte des actes ou des paroles coupables) est la « métadésinformation » : l’art de faire croire que tout ce que dit l’adversaire est de la désinformation. Il existe donc des organismes ou des sites de type «media watch» ou « chiens de garde » spécialisés dans la dénonciation de tout ce qu’ils estiment être des trucages ou des « biais » des médias, pacifistes, pro- palestiniens, anti-américains, ou « libéraux » au sens américain du terme (l’équivalent de « progressistes »). Ils sont servis par l’imbécillité idéologique de certains obsédés du complot de la CIA ou par la jobardise des journaux qui achètent de fausses photos de tortures en Irak. Pourtant, ce ne sont pas les vraies qui manquent. Vaincre consiste à faire céder la volonté de l’autre. Une image peut y contribuer si elle offre une vision exaltante ou simplement moralement acceptable (pas de trop de cadavres disgracieux par exemple) des opérations menés par un camp, ou si elle diabolise l’autre. La gestion moderne du conflit combine des stratégies de dissimulation (ne pas laisser voir les mauvais morts), de stimulation (déclencher les réflexes de compassion ou d’indignation contre le « nouvel Hitler » de service), voire de simulation (fournir aux médias des opérations scénarisées comme la chute de la statue de Saddam).

Celui qui contrôle des flux d’images et de nouvelle ne contrôle pas pour autant les mystères de la réception. Sur al Jazira ou sur Internet, les U.S.A. ne peuvent plus rien. Ils ne maîtrisent ni les images de leurs pertes, ni celles de leurs fautes (telles les photos numériques de sévices à Abou Graibh), ni surtout leur effet. La guerre des informations et des images recouvre une guerre du code, au sens des valeurs et préconceptions qui guident l’interprétation. Elles déterminent ce qui est tenu pour crédible et pour juste. Quelle efficacité peuvent avoir les actions de propagande à destination du monde musulman ? Comment expliquer que les gens qui décapitent Nick Berg devant la caméra raisonnent exactement à l’inverse des Occidentaux : pour eux procéder à cette exécution est ce qui peut le mieux exalter leur cause et non ce qui risque le plus de la desservir.

De façon plus générale, il faut se rappeler ce qu'est une image. Si nous mettons de côté les images psychiques qui sont « dans la tête », une image matérielle est une représentation visuelle d’un objet réel ou virtuel. Personne n’a vu un ange, mais on en a peint pendant des siècles. Lara Croft n’existe pas, mais nous pouvons la voir (et la faire) courir et tirer sur un écran de console vidéo. Sur une photo ou sur un écran de télévision, une image, c’est une représentation d’une réalité, produite, éventuellement truquée ou mise en scène, dans tous les cas sélectionnée (voire montée), cadrée, replacée dans un certain contexte. Son interprétation est généralement guidée par un commentaire vocal ou écrit. Ce n’est en aucun cas une garantie d’atteindre à la vérité des événements.

Qu’il ne faille pas toujours en croire ses yeux, voilà une chose que les philosophes savent depuis vingt-cinq siècles. Ce qu’il faut croire à la place est une autre question dont ils disputent depuis la même date. En revanche, il existe des techniques qui permettent de réduire la part d’illusion (ou sa propre jobardise) : vérifier les sources, comparer, s’interroger sur l’intention de celui qui présente l’image ou l’information, faire l’auto-critique de ses propres préjugés… Mais tout cela à un coût, ne serait-ce qu’en temps et en énergie. Et beaucoup de modestie… `




 Imprimer cette page