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Basculer II
J'écris ceci assis dans la salle d'attente du crématorium pendant que brûle le cercueil de mon amour ; je suis seul, comme je l'ai demandé et comme elle le souhaitait pendant le travail du feu.
Au moment du deuil, la vie vous pousse à imaginer des stratégies qui lui permettront de continuer à travers vous et qui vous empêcheront de rester immobiles. Un besoin biologique qui oblige à penser à faire. Dans les mêmes circonstances, d'autres prononcent sans doute,des serments intérieurs - de s'engager pour une cause, de ne plus jamais commettre certaines fautes, d'être digne de celui ou celle qui est parti-.
Pour moi, la pulsion de vie impose des urgences à la douleur. Une association d'idées m'est venue dans cette église chrétienne, celle des trois refuges des bouddhistes : dans le Bouddha, dans la loi et dans la communauté. Cette association d'idées m'est imposée par une photographie sur l'écran d'accueil de la tablette d'Edith, celle que j'emploie en ce moment : chaque fois qu'elle l'ouvrait, elle voyait une photo du grand Bouddha couché de Polonaruva au Sri Lanka. C'est un lieu mythique que nous avons découvert de nuit, il y a vingt quatre ans, où nous sommes retournés, et qui nous a procuré à chaque fois un incroyable apaisement. Le Gautama sculpté dans la roche dort paisiblement et de indices propres à l'iconologie bouddhique révèlent qu'il va quitter calmement son existence physique pour entrer dans le nirvâna dans la confiance.
Bien entendu, je n'ai aucune intention de me convertir ,-il suffirait, du reste, de prononcer la phrase "je prends le triple refuge" pour devenir bouddhiste mais, par association, la métaphore du refuge devient vite obsession. Quel équivalent pour un occidental athée ? Il me semble d'abord que nous pouvons nous accorder avec d'autres traditions sur l'idée de la loi universelle : pour que la vie continue sa marche en avant, il faut que nous disparaissions et celui qui, comme moi, a été totalement comblé pendant plus de trente-cinq ans n'a aucun argument à opposer au principe de destruction et de création, sauf à réclamer un délai absurde. Il faut se pousser de la terre pour qu'elle puisse essayer d'autres combinaisons et d'autres élans. C'est un peu, dit de façon simple, l'idée qui inspirait deux textes lus pendant l'enterrement, un d'Epictète, un de Kazantzakis...
Le second refuge est dans l'image. Je réalise avec quelle facilité, je peux produire une image mentale d'Edith et quel soulagement cela m'apporte. La simple faculté d'évocation - pourvu qu'elle ne s'efface pas avec le temps - fonctionne et l'on comprend ces veuves ou ces veufs qui continuent une conversation avec l'être perdu, lui demandent, parfois à voix haute un conseil ou lui envoient là haut une information sur l'état du monde, ne sont absolument pas ridicules. Ce n'est pas que je ferai, mais je n'en rirai certainement plus jamais. Dans tous les cas, je découvre à mon âge, que je possède comme à l'intérieur de mes paupières une pouvoir négligé qui apaise.
Quant au troisième refuge c'est sans doute la compassion. Celle que m'ont prodigué des parents et des amis, aussi simple qu'elle soit, fonctionne aussi comme antalgique spirituel. Et vous réalisez quel salaud vous avez été quand vous n'avez pas appelé un ami malade ou quand vous vous êtes défilé pour un dîner avec lui. Les bonnes bourrades dans l'épaule et les « tu passes quelques jours à la,maison » prennent soudain l'éminente dignité d'un autre rappel. Au très simple devoir de diminuer la souffrance des autres
Ce que je viens d'écrire - la loi, l'image, la compassion - est très enfantin, au regard de plusieurs siècles de littérature de "consolation" à l'ami pour la perte d'un épouse ou d'un enfant. Mais ce sont les trois simples mots qui me viennent à l'esprit.
Pour me faire comprendre, je reproduis ci-dessous les deux textes lus pendant la cérémonie funèbre.

Épictète, Entretiens II
Nul d'entre nous ne veut obéir sans résistance à la nécessité, lorsqu'elle l'appelle : c'est en pleurant, en gémissant que nous subissons ce que nous subissons : nous appelons cela des accidents. Accidents en quel sens, homme? Si tu entends par accidents ce qui survient, tout est accident ; si tu leur donnes le sens des choses pénibles; qu'y a-t-il de pénible à ce que l'être qui naît soit détruit ?
Ce qui détruit, c'est le couteau, la roue, la mer, la chute d'une tuile, le tyran : que t'importe la voie par laquelle tu rentres dans l'Hadès ? Elles se valent toutes.
Et si tu veux savoir la vérité, la plus courte est celle que nous impose le tyran ; jamais un tyran n'a mis six mois à assassiner un homme, comme le fait la fièvre, qui met souvent une année. Tout cela n'est que bruit, paroles pompeuses et vides.

Nikos Kazantzakis "Ascèse"
Une pâle phosphorescence au-dessus de la plaine humide, un misérable ver de terre qui rampe et aime, qui crie et parle d'ailes, une heure, deux heures, et puis sa bouche se remplit de terre. Les forces obscures ne donnent pas d'autre réponse.
Mais en moi clame un cri qui me dépasse, immortel. Que suis-je, que je le veuille ou non, sinon, à coup sûr un morceau de l'Univers visible et invisible. Les forces qui travaillent en moi, les forces qui me poussent à vivre, les forces qui me poussent à mourir sont, à coup sûr, mes propres forces.
Je ne suis pas un météore sans racine au monde. Je suis terre de sa terre et souffle de son souffle.
Je ne suis pas seul à avoir peur, je ne suis pas seul à espérer, je ne suis pas seul à crier. Une immense compagnie alignée, un élan de l'Univers, a peur, espère et crie avec moi.
Je suis un pont provisoire. Quelqu'un passe par dessus-moi et je m'écroule derrière lui."

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