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Basculer III
La mort de l'autre entraîne, on s'en doute, force paperasses puisqu'il faut signaler le décès à des administrations qui se contentent en général de déclarations prévisibles (lien de parenté, date du décès, photocopie de la déclaration) et de formules standardisées. Le caractère mécanique de l'opération la rend relativement indolore, sauf couac bureaucratique entre un service qui réclame quelque chose au défunt et un autre qui est au courant.
En revanche, quand il s'agit de l'effacement numérique, la chose devient plus bizarre. Dans le monde virtuel, nous avons multiplié traces, accès, comptes, autorisations, transactions et abonnements qui nous suivent comme des fantômes. Il faut bien s'en débarrasser que ce soit pour cesser de payer pour rien ou pour éviter l'engorgement plus la corvée de consultation des comptes devenus inutiles. Sauf à laisser le passé de l'autre s'enfoncer dans le superflu - par exemple des courriels qui en quelques semaines deviendront des poubelles pour messages publicitaires ou des labyrinthes où se perdront de rarissimes messages auxquels il faudrait réagir- il faut bien trancher et se séparer de ces mémoires. Du coup les algorithmes, avec leurs deux gardiens des portes du néant, identifiant et mot de passe, posent de redoutables pièges.
Ainsi pour effacer les comptes, il faut se souvenir sous quel identifiant (souvent une adresse de courriel qui a ouvert un compte qui a ouvert un compte) et avec quel code l'autre s'est inscrit. Si, dans notre couple, aucun des deux ne cachait ces informations, il est facile d'oublier la combinaison que l'autre reproduisait au clavier par réflexe et les conventions (majuscule ou pas, adjonction d'un chiffre pour obtenir le niveau de sécurité que demande la plateforme, etc). D'où, outre le risque de se trouver confronté à la phrase redoutable "Ce mot de passe à été désactivé après trois tentatives infructueuses", le besoin de se livrer à une inquisition déplaisante - mais où cachait-elle ce mot de passe ?- Cela donne un peu la sensation de fouiller le tiroir de la lingerie.
Le pire commence quand vous êtes saisi d'un doute - en changeant cet appareil d'usager, vais-je effacer tout son agenda ou toutes les photos qu'elle stockait ?- ou encore vous pouvez être confronté à la brutalité symbolique de certaines formulations de type "voulez-vous vraiment effacer le compte de cet usager ?" ou "attention cette opération est définitive" comme si la machine vous adressait l'équivalent 2.0 d'une vanité ou d'un "memento mori" dans la peinture. Amarre virtuelle après amarre, nous larguons ainsi le double de notre amour qui s'enfonce dans un Web obscur et inutile.
Le plus dur est l'effacement du répondeur téléphonique d'un numéro qui sera bientôt désactivé. Supprimer la petite phrase entendue chaque fois que je la manquais -et nous nous appelions dès que nous étions éloignés une heure - "Oui ? Edith Huyghe... Veuillez laisser un message." et qui deviendra " Sfr, bonjour, le numéro que vous avez composé n'a pas été attribué", cela vaut une sorte d'auto-mutilation.
Dans le même registre : m'apercevoir que, pendant la maladie d'Edith, j'ai négligé de payer les frais d'hébergement de son site personnel, ouvert pour la publication du seul livre qu'elle ait signé seule, : du coup, le souvenir magnifié que j'aurais voulu conserver en ligne a, lui, disparu par ma faute.
En compensation de ces petites horreurs, la publication de textes comme celui-ci attire des réponses de gens que j'aime bien et qui me parlent des émotions que leur procure mes confessions. L'impudeur de livrer en ligne des choses aussi intime - impudeur qui me paralyserait au téléphone et à fortiori pour proposer le même texte à un éditeur - est donc récompensée. Vingt-sept ans après avoir publié mon premier livre, je réalise que ce que j'écris peut émouvoir quelqu'un. Je songe aussi à la bizarrerie d'envoyer des étudiants consulter mon site pour y trouver une bibliographie ou de la documentation et de savoir qu'ils risquent de tomber sur une plainte autour de la mort de mon amour et sur des choses que je n'aurais pas dites à l'oreille à mon plus vieil ami.
Comme les règles changent brusquement ! Encore un quart de siècle et je commence à croire au pouvoir de la littérature. Peut-être est-il temps de revenir parmi les masques des vivants.

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