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Supporters algériens, médias classiques et réseaux sociaux
De l'interprétation des incidents

Quand le football sert de révélateur du rapport de force des médias.
Le match nul de l'Algérie face à la Russie le 26 juin a donné lieu à un traitement  médiatique assez caractéristique  : articles traitant de l'immense la fête à Alger (tandis que les caméras n'allaient guère voir si les Bruxellois qui avaient gagné le même soir faisaient de même) , fête à la fois décrite comme familiale et historique. Nombre d'articles sur la France restent dans la même tonalité en parlant rituellement d'explosion de joie émaillée par quelques incidents.  
Et bien entendu, il n'a pas tardé à y avoir polémique et dans la presse et sur Twitter à propos de ces incidents. Deux types de discours polarisent le débat :
- Discours relativiste et argument statistique : certes ces incidents sont intolérables, mais ils sont rares au regard de l'importance de la communauté algérienne. Ils ne sont pas si graves ou si inhabituels ; ils ne doivent en aucun cas servir à stigmatiser toute une communauté comme le voudraient ceux qui se cherchent un bouc émissaire. Ce qui serait autrement plus dangereux.
- Discours dramatique et argument du symptôme : ce qui se passe est grave. Le système essaie de minimiser l'importance des faits, mais ils sont caractéristiques : une grande partie de la jeunesse d'origine immigrée est plus attachée à ses racines qu'à la France et saisit la moindre occasion de traduire son hostilité envers le pays d'accueil.
Le plus intéressant est que ce débat que l'on peut qualifier d'idéologique ou d'interprétation renvoie à des faits - qui a brûlé quoi, en quelle quantité, ou a affronté la police en quelles circonstances, etc ? - et que l'établissement desdits faits est tout sauf aisé dans une société où il y a pourtant des instances officielles pour les établir et des médias ou des réseaux sociaux pour en porter témoignage.

 Ceci nous renvoie aux controverses sur les matchs précédents et suggère un retour sur un petit psychodrame tout récent. Juste avant le match Algérie/Belgique (17 juin) des identitaires collent des affiches à Barbès "L'Algérie c'est ton pays ? Retournes y!" et affirment sur leur site que "À chaque match de l'équipe d'Algérie, Barbès est le théâtre de rassemblements haineux, provocateurs et anti-français de milliers de supporters algériens."

Trois photos commencent à circuler sur Twitter dans des milieux que l'on peut traiter d'identitaires ou d'hostiles à l'islam sans risquer qu'ils vous fassent un procès.
L'une montre des immeubles où le drapeau algérien flotte à tous les balcons.
La seconde (retweetée une centaine de fois) une rue avec des poubelles et scooters renversés
La troisième présente des voitures brûlées.
 
Selon les vérifications faites par le Monde :
La première photo représente une barre d'immeubles en  Algérie dont le nom figure d'ailleurs sur toutes les versions qui circulent ; il est possible de retrouver la source dans des bases de photos consacrées l'Algérie, pas à Barbès.
La rue au poubelles est un cliché mis en ligne au moins à la fin de 2013 (mais se rapportant à des événements qui pourraient avoir eu lieu lors de la qualification de l'Algérie)
Quant aux voitures calcinées, elles sont repérées par le quotidien Sud-ouest comme datant du week-end précédent.

Deux précisions : A le Monde ne nie pas qu'il y ait eu des désordres et même dix huit interpellations, mais pas à Barbès, tandis que la presse rapporte d'autres incidents ce soir là  
et B les photos en question et qui n'avaient pas quand même été reprises par des dizaines de milliers d'Internautes n'étaient plus en ligne au moment où nous écrivons ceci et cherchons les sources iconographiques primaires. Mais ce retrait pourrait d'ailleurs être aussi bien interprété comme un aveu du crime dont les auteurs tentent d'effacer les traces.
Trois personnes au moins qui ne portent pas les Algériens dans leur cœur ont soit eu la volonté délibérée de tromper, soit  montré une indifférence aux dates et aux lieux pourvu que cela confirme une thèse préalable : toutes les images font l'affaire pourvu qu'elles semblent conforme à une attente. 

Temps 2
Le stade suivant est celui de la dénonciation : avec en tête le Monde et le Nouvel Observateur. Ce dernier généralise : « Les pauvres manipulateurs fachos et assimilés qui sévissent sur Twitter se livrent au même exercice que Zemmour et d'autres partout où ils officient à la télévision ou à la radio. Ils inventent ce qui n'existe pas pour alimenter la haine des uns envers les autres. Ces pauvres militants, bêtes et aveugles, manipulés et trompés, seraient à plaindre s'ils n'étaient pas aussi nuisibles. »

Temps 3
Cette fois, c'est Valeurs Actuelles qui apporte ses révélations :  "Dans un rapport de police que Valeurs actuelles a consulté, il apparaît que la soirée qui a suivi la défaite de l’Algérie face à la Belgique a en réalité été violente sur le territoire français. La synthèse de la note de police est claire : « En effet, dans la nuit du 17 au 18 juin 2014, une dizaine de villes était le théâtre de troubles à l’ordre public. Au total, des dégradations au domaine public, des feux de containers à poubelle et un incendie de véhicule étaient recensés ». "
Et d'apporter des témoignages que, s'il n'y a eu que dix-huit interpellations, de nombreuses agressions contre des pompiers ont eu lieu cette nuit-là
Pendant la même période circulent sur Twitter des images dont celles de manifestants sur les Champs Élysées portant des masques de ben Laden et Saddam Hussein et quelques autres qui montent pour le moins des désordres.

Temps 4
Quelques jours plus tard, la machine repart avec une rumeur à propos d'une église qui aurait été incendiée à Lyon à la suite du match Algérie Corée du Sud. Une photo circule même (accompagnée d'un message : "Il semblerait que l'église de La Duchère est était incendié !" (orthographe respectée). et l'information est relayée au conditionnel par des sites proches de l'extrême-droite. 
Le démenti de mairie de Lyon. Mais, en ligne, des témoins affirment que, si l'église ne porte pas de traces de fumée, un parc qui entoure l'édifice religieux aurait, lui, été incendié. Une autre explication veut que l'incendie ait eu lieu, mais en 2006 lors d'autres désordres urbains. 
Il est visible que nous assistons à la naissance d'une rumeur et que, comme toute rumeur, elle s'appuie sur des faits qui l'accréditent, mais recontextualisés et réinterprétés pour démontrer l'existence d'un crime ou d'un action occulte.
Le démenti circule très vite à tel point qu'il devient quasi impossible de retrouver dans la masse un tweeto qui soutienne que l'incendie a bien eu lieu. Dans le même temps des journaux comme le Parisien rapportent de nombreux incidents après le match  Il y a même un mort, mais par accident : un jeune supporter qui, dans son excitation, conduisait un 4x4 dans une position aberrante. Et le préfet de Rhône Alpes dénonce les incidents qui ont eu lieu dans l'agglomération lyonnaise tandis qu'un élu PS annule les retransmissions sur écran géant à Vaux-en Velins par crainte que ne se reproduisent des débordements.. Ce qui redonne l'occasion à plusieurs sites ou réseaux sociaux de droite de stigmatiser le silence complice et quasi unanime des médias. Et ainsi de suite.

Que déduire de tout ce qui précède ?
Passons d'abord sur les évidences :
- Déduire du comportement de quelques tifosi que tous les Algériens haïssent la France est aussi intelligent que de dire que tous les Parisiens, bobos du Marais compris, sont des casseurs d'extrême-droite puisque des hooligans soutiennent le Paris Saint-Germain.
- Quelques utilisateurs de Twitter - qui n'ont accès ni à la radio ni à la télévision et ne peuvent être assimilés à une famille politique toute entière (et moins encore à ce qu'un éditorialiste n'a pas dit mais qu'il aurait pensé en secret) - sont effectivement si excités qu'ils prennent n'importe quel document susceptible d'illustrer leurs attentes en guise de preuve. Ils ont un public réceptif qui répercute sur quelques centaines voire milliers de personnes.
- Il existe des outils de vérification, ou il suffit de pratiquer de simples recherches sur Flickr pour retrouver rapidement l'origine de documents présentés sous un faux titre ou dans un faux contexte. La probabilité qu'un trucage absolu échappe plus de quelques heures à la vigilance des vérificateurs ou des internautes est assez faible.
- L'existence avérée de trucages donnent un avantage stratégique à ceux qui tirent les premiers pour dénoncer le complot des falsificateurs. Mais, et ceci est relativement nouveau, ils s'attirent une riposte immédiate sur le même terrain : c'est vous, soutiens de l'ordre établi qui êtes les falsificateurs.
- Le fait que l'on ait utilisé un document portant sur l'événement B pour prouver la réalité de l'événement A ne démontre ni A ni non-A.
Sauf à supposer que les incidents sont statistiquement inévitables lors d'une nuit en douce France, ou sauf à déceler derrière tout cela l'action de provocateurs belgo-coréens, il faut reconnaître que prétendre qu'il ne s'est rien passé ces nuits là relève de l'angélisme. 
- La stratégie de déni qui consiste à réduire tout cela aux délires et aux peurs d'une fraction particulièrement tarée de la population française ne fait que renforcer en face la vision symétrique : une caste médiatique isolée de la réalité. Thèse de l'intox facho parano et thèse de la censure mediatico gaucho, « Ce ne sont que des fantasmes » et « Les médias nous cachent tout » ont tout pour se nourrir mutuellement et sont comme auto-probantes.

Tout se passe comme si nous étions en train de passer d'un moteur médiatique à deux temps à un autre à quatre temps.

Moteur à deux temps : les médias exposent des faits, plus ou moins interprétés suivant les lunettes idéologiques, puis des minorités enquêtent et contestent la "vérité officielle" dans des livres ou des articles. Souvent, mais pas toujours, les médias classiques reconnaissent avoir été abusés : oui les cadavres de Timisoara sortaient de la morgue, pas d'une salle de torture ; oui, les Américains nous ont menti à propos des ADM de Saddam...

Moteur à trois temps : la contestation est contestée. Des révélations sont dénoncées à leur tour comme trucage, intoxication ou falsification. On parlait autrefois de métapropagande - expliquer que tout ce dit l'adversaire, voire tout ce qui lui est favorable, est pure propagande - ; il faudrait sans doute aujourd'hui parler de métacomplotisme  qui consiste à soutenir (il faut le reconnaître parfois avec raison) que ceux qui dénoncent un complot ou un crime collectif agissent eux mêmes comme des conspirateurs, au mieux délirants, au pire falsificateurs délibérés. Ainsi les théories du trucage du 11 septembre attirent une volée de textes documentés de réfutation, dont des livres et des articles, mais pas assez pour empêcher la thèse conspirationniste de prospérer en ligne. Ou encore à toute image de victimes palestiniennes (dont celle du petit Mohammed mourant dans les bras de son père au début de la seconde Intifada) des sites se présentant comme des instituts de recherche opposent des rapports et des vidéos pour montrer que tout cela est de la mise en scène. 

Moteur à quatre temps : des informations partent sur le Net, deviennent contagieuses, sont démenties par des médias classiques et des internautes, démentis qui, à leur tour, sont démontés par d'autres sites et d'autres journaux et ainsi de suite.

Si bien que sur de thèmes très idéologisés comme les résultats des politiques pénales, les causes du chômage, l'enseignement de la théorie du genre, la nature et la cause de la violence, il est à peu près impossible à un homme politique d'avancer un fait ou un chiffre (nous ne parlons pas de raisonnements, d'anticipations ou de jugements de valeur) sans que le lendemain un média ou un mouvement en ligne n'apportent la "preuve" qu'ils on menti, qu'ils ne pouvaient pas ne pas savoir ce qu'ils prétendent avoir ignoré ou, pour le moins qu'ils ont déformé le sens des statistiques et des données. 

Pour le dire autrement, si vous avez des convictions très ancrées, qu'elles portent sur le conflit israélo-palestinien ou russo-ukrainien, sur l'immigration ou sur les comptes de la Nation, grâce au pluralisme de la presse, mais surtout grâce à l'éparpillement des différentes "sphères" sur les réseaux sociaux, vous pourrez facilement vous isoler avec des gens qui pensent comme vous et confirmeront vos préjugés. Mais mieux encore : vous trouverez facilement la démonstration que ceux qui pensent le contraire ne le font pas au nom de raisonnements ou de valeurs qui diffèrent des vôtres, mais à cause des trucages de quelques manipulateurs.

Le pire de cette affaire est que la prolifération des moyens de communication, loin d'aider à l'établissement d'une vérité factuelle commune ou de rapprocher le point de vue par le débat et l'ouverture comme on nous l'a dit pendant des décennies servent à dresser des frontières.  En l'occurrence, les deux camps ou  les deux sphères parviennent à se renforcer dans leurs convictions .  Camp A : le problème est celui de la  peur et des fantasmes de masses  égarées par des démagogues et menteurs qui n'hésitent pas à truquer la réalité et à jouer de leurs passions les moins nobles. Camp B le mal vient du comportement d'une élite libérale qui  a les leviers du pouvoir médiatique et qui veut à tout prix acheter la paix sociale ou répandre l'illusion que le système fonctionne paisiblement (et d'ailleurs qu'il n'y a pas d'alternative). Le plus fabuleux de cete affaire est que le camp A (dénonciation des subversifs) est globalement de gauche et le camp B (lutte contre le Système qui nous ment) globalement d'extrême droite. À méditer pour ceux qui ont connu une époque où être de gauche, c'était être anti Américain anti Système et se réclamer des "luttes" et où être de droite, c'était promettre les  bienfaits de la croissance et demander entre temps aux jeunes et aux ouvriers de ne pas se laisser trop exciter par les démagogues.

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