huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Surveiller et encourager
Manifestations, Internet :l'art d'être contre-producif

Depuis la multiplication des départs de jeunes jihadistes en Syrie, la lutte contre la radicalisation suscite les projets de loi, les déclarations ou les décisions (de type être le seul pays démocratique à interdire une manifestation pro-palestienne ce que n'auraient jamais osé faire des ministres de l'intérieur réputés très à droite et très amis d'Israël comme Sarkozy, Pasqua ou Poniatowsky). Le tout dans un pays où l'arsenal législatif ou autre est largement suffisant pour combattre la violence terroriste.



De telles mesures posent des questions de répression sélective ou de restrictions des libertés -questions dont nous ne traiterons pas ici- mais aussi, toute question morale mise à part, le simple problème de leur efficacité.


Sur ce plan, il est des cas où le jugement des faits est clair. Ainsi interdire la manifestation du 19 juillet était contre-productif, surtout après une valse hésitation et une déclaration du président de la République en voyage officiel. Imaginez de Gaulle ou Mitterrand , après avoir soutenu Nehanyahou, puis avoir rétropédalé, déclarant depuis le Niger qu'ils approuvent leru ministre d'interdire une manifestation et qu'il y a péril pour l'ordre public.



Au départ, les forces de l'ordre sont incapables d'empêcher une confrontation entre manifestants (dont certains ne sont pas des laïcs uniquement soucieux du sort des enfants de Gaza et insoupçonnables de tout antisémitisme) et des membres de la L.D.J. (dont certains ne sont pas exactement des sociaux-démocrates modérés antiracistes et humanistes). Que deux groupes se hurlant des obscénités et brandissant des chaises en guise d'armes de destruction massive, dans la rue de la Roquette qui n'est pas la plus difficile à bloquer de Paris, aient suscité une émotion internationale est déjà remarquable. Il l'est plus encore qu'une interdiction qui ne pouvait que pousser à des rassemblements sauvages ait des effets négatifs sur tous les tableaux : perte de crédibilité gouvernementale, montée de la paranoïa chez ceux qui se croient à la veille d'une nuit de Cristal version arabe, égale paranoïa chez ceux qui se croient victime du complot islamophobe des dominants, déchirements de conscience à gauche, renforcement des pires craintes sur le laxisme sécuritaire et les émeutes d'immigrés à droite. Le tout en brûlant quelques cageots, en lançant quelques projectiles et en faisant moins de dommage dans les rues que des supporters de foot. La rhétorique de "l'intolérable" et des conflits "qui ne doivent pas s'importer chez nous" produit une exacerbation des enjeux symboliques.


Et, bien sûr, la prophétie peut devenir autoréalisatrice et l'escalade se déclencher.

Autre exemple, moins médiatisé celui-là, de stratégie contre-productive, le projet de loi visant à renforcer la législation antiterroriste, en particulier son volet Internet. Prenons l'exemple du projet de modification de l'article 6 de la loi du 21 juin 2004.



L'idée est d'empêcher de jeunes cerveaux de s'imprégner d'idées extrémistes et d'être incités par étape à s'engager dans le jihad, cela tout simplement empêchant les dits jeunes cerveaux d'être exposés à ces contenus dangereux et incitatifs. En clair, on s'engage dans une politique de blocage d'accès (impossibilité de consulter certains sites donc de prendre connaissance de certains messages) voire de filtrage des recherches (impossibilité d'avoir accès à ces contenus, faute de savoir où les trouver), ou du moins de surveillance de ceux qui recherchent certains mots clefs suspectes ce qui revient au même.



Le blocage administratif de sites sensés faire l'apologie du terrorisme - donc sans intervention du juge judiciaire et au-delà de ce que permet déjà la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui réprime la provocation ou l'apologie des actes terroristes - présente des inconvénients bien connus. Le premier est de supposer qu'une administration est capable, sans se laisser aller à des abus en fonction de la couleur politique du gouvernement, de placer l'aiguille au bon endroit entre l'expression d'une opinion si choquante qu'elle soit, l'incitation à la haine ou à l'action ou la fourniture de moyens et techniques pour pratiquer le jihad ou le rejoindre.



Cela reflète une vision linéaire et niaise, quasi behaviouriste, de la radicalisation : on est de plus en plus exposé à des messages toujours davantage ncitatifs et on passe d'un jugement politique ou d'un sentiment d'indignation et de solidarité à des passions mauvaises, puis à un désir d'engagement, le tout culminant dans le passage à l'acte, : la formation d'un projet violent et la recherche des moyens : donc il suffit d'interrompre la chaîne pour que les mauvaises influences ne s'exercent plus et que le jeune puisse revenir à ses occupations normales ou à des engagements moralement impeccables.



Mais quand bien même cela serait vrai, on sait :- qu'il existe de nombreuses techniques de contournement, ce dont on s'est assez félicité au moment du printemps arabe (proxys, VPN, P2P, Tor, changement de FAi ou de DNS, recours aux sites miroir)



- que, comme le signale le Conseil National du Numérique qui retoque ce projet, les expériences étrangères en ce domaine sont nettement négatives




- que l'information sur les nouvelles "bonnes adresses" circule extraordinairement vite sur les réseaux sociaux

- qu'en vertu du principe Malboro ("C'est si bon que c'est presque un péché") l'interdit stimule le désir. A fortiori, s'il est interprété comme une preuve supplémentaire que l'État persécute les musulmans et s'affranchit de ses propres règles face à certains adversaires tandis qu'il tolère de graves attaques islamophobes.



Quant à l'article 5 qui classerait dans les actes de terrorisme "le fait de recherche, de se procurer, ou de fabriquer les objets ou les substances de nature à créer un danger pour autrui". Faire des recherches sur les plans d'une bombe ou pourquoi pas la recette du cocktail Molotov dont on sait qu'elle est un des secrets les mieux gardés de la planète pourrait être pénalisé, mais il est vrai il faut le faire "intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective "ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur".



Nous voulons bien croire que tout cela sera appliqué de façon restrictive et avec le plus grand souci des libertés des citoyens, mais pour trois imbéciles qui se feront prendre à aller chercher des recettes (généralement sur des sites américains où l'on trouve parfois exposées des techniques qui risquent surtout de vous coûter quelques doigts), le contre-effet dû au sentiment de flicage général est un prix bien lourd à payer.



Créer des lois ou prendre des mesures que l'on est incapable d'appliquer, ce n'est pas seulement s'exposer à perdre son autorité, c'est renforcer celui que l'on combat dans ses convictions et dans le sentiment d'être à la fois persécuté et triomphant.




 Imprimer cette page