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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
État islamique : D. Haines, exécution vidéo

Dans une vidéo vite repérée et signalée, l'État Islamique pour l'Irak et le Levant à mis en ligne la décapitation du britannique David Haines, après celle des Américains Folley et Steven Sotloff, en attendant sans doute le même sort pour un quatrième, lui aussi britannique. C'est du moins ce qu'annonce le bourreau, ayant lui-même un fort accent anglais.



L'abominable et maintenant familier rituel a été respecté : lecture d'un communiqué, message rejetant la responsabilité sur les dirigeants occidentaux (ici Cameron), l'otage à genoux contraint de lire une déclaration, et l'exécution ayant lieu face à la caméra.



Disposant d'une "marchandise" hélas assez facile à se procurer, l'État islamique (toute organisation similaire) peut donc décider de les traiter de deux manières, soit comme valeur économiques donnant lieu à une rançon, soit comme valeur symbolique, destinés à une exécution pédagogique, qui prendra le double caractère d'un acte judiciaire et d'un message politique.



Acte judiciaire, car les décapitations sont souvent précédées de la proclamation d'une sentence expliquant pourquoi ils vont être exécutés, pourquoi cela est théologiquement correct, pour quelles fautes ils vont payer (non pas leurs crimes personnels, mais par principe de solidarité, ceux de leur communauté. Pour mémoire, on rappellera que l'usage de "juger" l'otage avant de le tuer et de se présenter, non comme les criminels terroristes, mais comme les détenteurs de la vraie légitimité (populaire, historique ou théologique) remonte fort loin. Et pas forcément chez les musulmans : voir les Tupamaros, les Brigades rouges, etc.



Message politique puisque la vie prise à l'otage est sensée tout à la fois offrir une toute petite compensation pour le sang des musulmans répandu par les Occidentaux ou leurs alliés. mais le message est aussi sensé valoir avertissement : voilà l'horreur et le châtiment qui attendent ceux qui persévéreront dans leurs projets contre l'Islam. Avertissez vos dirigeants et empêchez-les. Il y a aussi un message politique implicite adressé à l'Oumma et que nous avons du mal à comprendre : réjouissez vous de voir châtier les méchants, c'est un avant-goût de la colère divine qui viendra vous secourir..



La logique de cet échange symbolique (évidemment facilitée par la technologie qui permet au plus archaïque des salafistes de mettre en ligne des images accessibles de n'importe où dans le monde) n'est pas neuve : avant le onze septembre circulaient des cassettes montrant des décapitations par les djiadistes tchétchènes, des égorgements de soldats algériens par le GIA, etc.



D'où chaque fois une question : comment se fait-il que les mêmes images aient un sens aussi radicalement différent pour "eux" et pour "nous". ? Comment expliquer cette contradiction culturelle entre le camp qui cache les morts (surtout ceux qu'il fait par drones interposés ou à distance) et celui qui s'en vante et les exhibe ? L'existence d'un système de référence aussi radicalement inverse du notre crée un malaise que l'on tente d'exorciser avec des banalités politiquement correctes : c'est une toute petite minorité sur l'ensemble des musulmans, c'est le contraire véritable islam, leurs premières victimes sont des musulmans, ces gens sont des fous.... voire l'inénarrable cela n'a rien à voir avec la religion.



Pour mener la contre-offensive idéologique, les services américains viennent de produire des vidéos "Wellcome to ISIL land" qui sont sensées décourager les apprentis jihadistes en leur montrant les crimes de leurs modèles. Le problème est que ces séquences supposées provoquer l'horreur et le rejet sont les mêmes qu'utilisent les jihadistes eux-mêmes pour susciter la crainte dans le cœur des méchants (nous) et l'enthousiasme dans celui des futurs combattants. Si le plus repoussant pour nous est le plus attirant pour eux, s'il y a une telle opposition des valeurs, il est peut-être temps de se poser des questions sur les supposées stratégies de "déradicalisation" qui médicalisent presque le jiahd comme maladie à soigner.



Barack Obama, l'homme qui a fait quatre guerres de plus que Bush, annonce qu'il va détruire ISIL et "éradiquer ce cancer" mais depuis le ciel, avec de la technologie et des alliances, et sans mettre un godillot au sol, discours qui est, paraît-il, beaucoup plus intelligent que celui de GWB sur la guerre à la terreur.



Et justement aprés treize ans de coalitions et de guerres nous assistons à la prolifération de groupes shebab de Somalie, Boko Haram au Nigeria, Aqmi et autres au Sahara, divers groupes islamistes en Irak, en Libye ou en Syrie, qui avec leurs dissensions, leurs différentes positions par rapport à la référence historique d'al Qaïda, leurs taux de réussite ou d'échec tout aussi variables, mais qui combinent la force matérielle de la guérilla ou de la guerre insurectionnelle - en gagnant et occupant tous les jours des territoires nouveaux pour y instaurer leur ordre- et la force de frappe psychologique, médiatique, idéologique et symbolique du terrorisme. Un peu compliqué pour des drones!



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