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S'informer à l'ère numérique
Introduction à un cours sur la veille

S’informer, au sens d’acquérir des connaissances vraies et pertinentes, mettre en forme, savoir et comprendre, éclairer la réalité, créer du sens, cela ne consiste pas seulement à déceler la propagande ou utiliser un bon logiciel. L'accès à la connaissance vraie, pertinente et juste à temps se heurte à des obstacles, en dépit ou à cause du développement des technologique :
- Le mensonge délibéré, bien sûr, l’information reformatée, décontextualisée, redécoupée, sélectionnée, la propagande, le faux contexte où la fausse légende, la désinformation / mésinformation, bref, le danger auquel tout le monde pense, notamment en parlant des réseaux sociaux où il est bien connu que n'importe qui peut dire n'importe quoi. Et que le trucage, notamment des photos, est à la portée des enfants.
- Le facteur de l’oubli : celui qui fait que les médias s’intéressent aux thèmes qui intéressent les médias, qui pensent que les gens s’y intéressent. Tant et si bien que nous finissons par avoir une vision myope de l’actualité, tout le monde se concentrant sur les mêmes thèmes et oubliant des pans entiers de la réalité. Outre que "l'agenda" des thèmes qui agiteront tout le monde est fait par quelques uns et fort restreint, l'amnésie s'instaure vite par surabondance, même si les traces du pays doivent bien être quelque part enfouies en ligne.
- Le quasi secret, la connivence entre les élites journalistiques, politiques, de l’autocensure…
- La surabondance de l’information elle-même (trop d’information -c'est bien connu- tue l’information, trop de données disponibles menacent notre capacité de sélection, trop de possibilités étouffent l’esprit critique). c'est la fameuse infobésité, souvent apparente du reste, tant il y a de copier coller, de répétition et de recyclage dans la masse d'informations qui semblent disponibles.
- La rareté apparente : le fait qu’une information soit minoritaire, difficile à trouver, ou qu’elle ait été trouvée par un procédé compliqué ou grâce à un logiciel sophistiqué ne garantit en rien qu’elle soit plus pertinente que celle du JT regardé par des millions de gens.
- Le risque du miroir ou de la contagion: x recopie y, qui a recopié z et ainsi de suite (c’est particulièrement vrai sur les réseaux où il suffit de cliquer ou de faire un « copier-coller » pour reprendre à son compte une information de deuxième ou troisième main), tant et si bien qu’il devient difficile d’identifier, donc de critiquer la source primaire. Le pire est qu'au cours de ce processus sur les réseaux, chacun est tenté soit de citer ou recommander sans avoir vraiment lu ou vu la source primaire; celât multiplie les sources convergentes, soit de documenter ou enjoliver sa propre intervention en piochant en ligne des citations ou des photos hors sujet ou hors contexte. Non seulement l'erreur initiale peut devenir contagieuse, mais la vérité de départ - ou du moins l'affirmation tout à fait sincére ou l'hypothèse au conditionnel- peut être décridibilisée par des photos l'illustrant, mais d'autres dates ou d'autres lieux par exemple. La tentation, bien connue dans le phénomène de la rumeur p.e., de vouloir en rajouter pour gagner en prestige est ici aggravé par la facilité à contribuer et documenter. Au risque de tout compromettrez dans ce système en mille-feuilles..
- Mais le pire est le danger que chacun porte en soi. La tentation d’adopter la version de la réalité la plus simple, celle qui flatte le mieux nos stéréotypes ou nos conceptions idéologiques, celle que partage notre groupe, notre famille intellectuelle. Ce sont aussi nos biais cognitifs, erreurs de raisonnement, conformismes, persistance des idées reçues, dissonance cognitive (tendance à préserver ses opinions acquises quitte à interpréter les faits nouveaux en les déformant ou en les niant)… Or les réseaux sociaux créent des bulles d'isolement cognitif où chacun peut se renforcer dans ses convictions avec ceux qui pensent comme lui, accumuler des "preuves" supplémentaires confirmant ses croyances, renforcer son biais et s'isoler de toute opinion divergente, même et surtout si elle est majoritaire.
La « bonne » nouvelle, c’est que tout cela est connu depuis longtemps : la rhétorique - art de persuader - est étudiée depuis deux millénaires et demi, il existe des listes de sophismes et de biais cognitifs depuis des siècles ; dès les années 20, des scientifiques ont établi les listes des procédés typiques de la propagande et ont décrit la façon de les détecter. Même chose pour la télévision : les méthodes pour la décrypter sont facilement disponibles. Des universités publient sur le Net des guides de la documentation bibliographique ou de la recherche sur Internet, des méthodes pour remonter aux sources primaires, les évaluer, comparer, etc. Chacun peut même imaginer sa propre gymnastique mentale: se demander d’où provient l’information, reconstituer le trajet d’une dépêche ou d’une image, s’interroger sur les intérêts des acteurs qui la produisent ou la diffusent ; se méfier de la force de l’image et de l’émotion du direct, comparer des sources de différentes cultures ou de différentes familles idéologiques.
Quant au Net, il y a une discipline qui est quasiment consacrée à son usage critique, la veille. Des techniques de base permettent d'aller au delà des réflexes de base (Google et Wikipedia), de comparer, de vérifier de manière contradictoire. Bref, si l'on veut, on sait faire.

La « mauvaise » nouvelle, c’est que tout cela prend un temps considérable : vérifier, comparer, analyser est un travail que nous ne pouvons faire toujours et dans tous les domaines. Du reste, le pousser à bout amènerait à un processus dit de « régression à l’infini » : une question amène une autre qui amène une autre… Il faut donc s’arrêter à un moment, faire confiance à une source fiable (quitte à la tester de temps en temps), s'appuyer sur des publications ou des sites qui font ce travail d’analyse et de comparaison à notre place (sans tomber dans la paranoïa de la dénonciation systématique). Grâce aux nouvelles technologies, chacun peut aussi « jouer en équipe », partager ses découvertes, pratiquer l’intelligence collective, construire des outils de connaissance avec une communauté d’utilisateurs critiques. Plus nous sommes sur les réseaux sociaux, plus nous devons faire confiance à d'autres participants qui, de façon apparemment altruiste, cherchent des sources primaires, analysent et critiquent, font de la synthèse, de la vérification et du "fact checking". Cette confiance est souvent bien placée (si l'on part du postulat que la plupart des hommes cherchent sincèrement la voit), mais court le risque évident d'être abusée ou déçue. En clair : la quête de l'information va d'un processus de repérage et autorité vers un processus de confiance et coproduction. Ce n'est pas une catastrophe en soi ; c'est une nouvelle règle du jeu à apprendre.

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