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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
État Islamique : nommer l'ennemi
Depuis quelques mois, le gouvernement s'obstine à imposer l'appellation "Daesh" pour l'État Islamique en Irak et au Levant. Et ce sous le prétexte que ce ne serait pas un État (ce qui est hélas de moins en moins vrai) et qu'il n'aurait "rien à voir avec l'Islam". Cela rappelle le vieux syllogisme qui veut que Staline n'ait rien eu à voir avec le communisme puisqu'il commettait des crimes. Du reste, la presse a peu suivi les instructions gouvernementales et s'obstine à appeler par son nom une organisation qui veut effectivement construire un État sur un territoire et qui ne se rattache quand même pas idéologiquement au bouddhisme ou à l'athéisme militant.
Au-delà de cette querelle un peu ridicule et du déni de réalité qu'elle traduit se pose une question de fond : comment nommer l'ennemi ? Car c'est bien un ennemi que bombardent nos avions. Depuis quelques mois, la classe politique déclare que nous luttons contre "le terrorisme" ou contre "la barbarie". Nous reproduisons aujourd'hui un débat qui a eu lieu aux États-Unis au moment du onze septembre. À l'époque G.W. Bush avait été critiqué, avec raison, pour avoir déclaré la "guerre à la terreur" ou "au terrorisme" et beaucoup de gens, dont l'auteur de ces lignes avaient fait remarquer que l'on faisait la guerre à des gens mobilisés sous l'égide d'un État ou d'une organisation armée (qui le plus souvent prétendait remplacer un jour l'État, comme une insurrection ou une guérilla) et non au Mal.

On ne fait pas la guerre aux moyens violents utilisés par l'adversaire (le terrorisme ou la Blitzkrieg), ni à son idéologie perverse, on fait la guerre à sa force armée, à ceux qui la commandent, à l'entité dont ils se réclament et aux objectifs politiques qu'ils cherchent à accomplir par les armes, comme d'occuper une province. Pour mémoire, rappelons que l'appellation "al Qaïda" (la base) avait été imposée par un juge américain qui voulait savoir qui inculper pour des attentats dans les années 90 et que ben Laden et les siens parlaient initialement du "jihad international contre les juifs et les croisés".

Pour notre part, nous n'avons aucune répugnance à nommer jihadistes ceux qui se croient en effet engagés dans une guerre planétaire, mystique, et, paradoxalement, défensive ( dans leur esprit , ils défendent la terre des musulmans contre des "envahisseurs" et ne visent qu'à rétablir un califat, régime voulu par Dieu). Mais L'expression "lutte" ou "guerre contre le jihad" ne l'a pas emporté, sans en raison de l'ambiguïté du mot jihad, ou plutôt de la pluralité des jihads. "Contre les jihadistes" aurait eu un certain sens (on peut, après tout, combattre ceux qui qualifient eux-mêmes une certaine forme de violence politique de "jihad défensif"), mais c'est un peu ésotérique pour le citoyen moyen.

On n'insistera jamais assez sur l'importance de la sémantique.
La désignation "guerre au terrorisme" a le tort :
- de fixer un objectif impossible à atteindre (soit faire disparaître un sentiment de peur extrême, soit défaire une méthode de lutte et non une communauté ou une idéologie),
- de contredire la notion même de guerre (qui, par définition, confronte à un adversaire politique)
- et de prêter à toutes les interprétations suivant les besoins (en vertu du vieil adage qui veut que le terroriste de l'un soit le combattant de la liberté de l'autre).

Un moment, l'administration US a choisi le Countering Violent Extremism. Or "countering" est la lutte, le combat ou l'opposition donc une forme de violence n'ayant pas le statut ou la gravité de la guerre et le "violent extremism" a l'avantage de suggérer que la violence vient d'en face, qu'elle est le fait de gens anormaux ou fanatiques, et de nier que l'on puisse avoir quoi que ce soit contre l'islam. Bien sûr, les mauvais esprits répondront qu'il est difficile de lutter par les armes contre des modérés non violents, que la horde d'or de Gengis Khan ou une légion romaine pratiquaient aussi une forme d'extrémisme violent lorsqu'ils livraient bataille et que tout ceci sent un peu la pensée magique.

Quant aux désignations des jihadistes de l'EIIIL par leur "barbarie", leur "férocité", leur "intolérance fanatique", leur "mépris de la vie humaine" ou leur "haine de l'autre" elles sont parfaitement exactes comme qualificatifs. C'est à dire si l'on veut décrire leur comportement qui est effectivement atroce. Mais on ne fait pas la guerre à une pratique sanguinaire et moins encore à la déviation idéologique dont se réclameraient ses partisans. La question n'est pas de savoir si ces gens sont méchants ou s'ils ont mal lu le Coran (moins bien que nous Occidentaux laïques qui en saisirions bien le message de paix et de tolérance), elle est de les vaincre politiquement.
Une conception à la fois idéaliste et instrumentale présuppose que ce sont les idées dangereuses qui produisent les comportements dangereux et que l'on pratique la violence envisagée comme moyen adéquat pour des fins désirables. Corollaire que nous avons examiné dans un article sur la "déradicalisation" : beaucoup s'imaginent que, victime d'une fausse rationalité (donc d'une croyance erronée en la justesse de fins et de moyens) le "sujet" pourrait être rééduqué pourvu qu'il soit soumis aux bons messages dans le bon environnement. Les jihadistes seraient, en somme, comme des malades rendus fous par l'idéologie, mais susceptibles d'être rééduqués ou convaincus de leur erreur (sinon, il faudrait envisager la désagréable perspective d'avoir à tuer quelques milliers de membres de EIIL qui n'aspirent qu'au martyr).

Il y aurait beaucoup à dire sur cette théorie et surtout ce qu'elle néglige :
- que la violence soit parfois une fin qui se déguise en moyen, la traduction d'une colère collective accumulée
- donc la notion même de vengeance et de compensation du sang versé, qui tient une place évident dans la mentalité jihadiste
- le fait que le jihadiste se croit en guerre légitime (défensive). Or la guerre est une expérience anthropologique au cours de laquelle on s'identifie à une communauté en lutte, cela met en jeu bien d'autres affects que la traduction d'idées fussent-elles délirantes ou extrémistes
- le caractère pour le moins simpliste d'une équivalence entre radicalité des idées et radicalité des comportements qui néglige le bon vieux distinguo entre la théorie et la praxis ...

Mais l'avantage de toutes ces dénominations qui se veulent neutres et politiquement correctes est de correspondre à une vision de la guerre que nous fait l'autre, et du grief qu'il éprouve à notre égard, comme une sorte de crise, d'accident historique, d'anomalie relevant d'un traitement à la fois sécuritaire et prophylactique.
Si le jihadisme est apparu un moment comme l'ennemi de substitution remplaçant heureusement le communiste forfait, désormais comme le dite Sloterdjik "Pour les partisans de l'idylle libérale, en revanche, la terreur islamiste reste un invité malvenu - en quelque sorte un tagueur fou qui défigure avec ses messages obscènes les façades de la société sans ennemis." Cela nous en apprend plus sur nous que sur eux.


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