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Du secret 2
Domaines du secret

Le secret tel que nous l'avons défini doit présenter des constantes - du fait qu'il soit présent à travers toutes les formes de notre vie sociale et spirituelle - et des variations liées aux rapports historiques de pouvoir, aux croyances ou aux évolutions technologiques.

Religion

Ainsi, y a-t-il des religions sans secrets, qui ne laissent pas une part minimale à l'ésotérique, au mystère, à l'initiation ? ou inversement du sacré sans secret ? Nous ne parierions pas sur ce point. Bien sûr, il y a des religions prosélytes offrant un salut universel (notamment les trois monothéismes) qui prétendent en quelque sorte révéler le secret de Dieu, ou du moins son message clair, authentique, suffisant et destiné à tous les hommes. Mais ces mêmes religions abritent toujours des tendances ésotériques qui, derrière le texte donné pour évident, veulent lire un sens plus symbolique et une vérité cachée plus haute que l'apparente.
Des rites magiques aux théologies en passant par les cultes à Mystères, il semble partout se dessiner une forme d’initiation. L'enseignement, comme celui du jeune chasseur, du myste, de l’acousmate, ne saurait se dispenser sans rites, épreuves et serments de mutisme. La transmission est réservée à un impétrant spirituellement préparé et fiable. Faute de quoi la connaissance folle ou dangereuse serait profanée. Elle ne peut donc être livrée à ceux qui ne sont pas préparés

Politique

Que le rapport politique suppose le secret, voilà qui nous semble beaucoup plus assuré.
Suivant les cas, il peut porter sur ce qui a été fait, éventuellement un crime, mais parfois aussi une action au service du souverain ou de l'État dont la révélation l'affaiblirait. Ou il peut concerner les moyens dont disposent les dirigeants ou leurs services, ou leurs armées) et qui sont d'autant plus redoutés qu'ils sont moins connus d'éventuels adversaires. Enfin et surtout, en vertu de l'adage "qui ne sait dissimuler ne sait régner", l'emporte souvent celui qui a su garder secrets ses plans.
L’instance politique détermine, au moins dans l’abstrait, la forme et l’intensité du conflit sur son territoire, ce qu'il est convenu de nommer son monopole de la violence légitime. De la même façon, elle contrôle droit du secret et droit au secret là où elle est souveraine. Elle l’alloue ou l’autorise à certains – secrets de l’intimité, de la vie privée – elle l’impose à d’autres - secret défense ou secret d’État, secret professionnel. Elle en contrôle les instruments.

Dans nos systèmes, se dessine un triangle : secret des citoyens entre eux, secret de l’État à l’égard les citoyens et secret des citoyens face à l’État. Dans tous les cas, il s’agit de tracer la frontière entre une connaissance licite (et le cercle des initiés peut être fort vaste) et sa diffusion nocive parce que contraire aux intérêts généraux, aux règles déontologiques, aux droits des individus, au moral de la population, etc.

Le régime le plus démocratique suppose des droits au secret, ne serait-ce que celui du vote ou de la correspondance. Ils protègent la vie privée et l’exercice de la pensée libre. Ils limitent la connaissance que les individus peuvent acquérir sur leurs vies respectives (et les pressions qu'ils pourraient exercer) pour rendre la cohabitation supportable.
Enfin, ce même système démocratique ne peut totalement renoncer à conserver un minimum de liberté d’action : procédés, fonds, services, traités secrets, et autres attributs d’une raison d’État échappent au droit ordinaire.

Quant aux États totalitaires, le secret leur est consubstantiel : chacun se méfie de l’autre, personne n’ose dire à haute voix des vérités connues de tous, des « secrets ouverts ». Le citoyen baillôné se rend ainsi complice du silence général et renforce le pouvoir qui le surveille. Il se peut que celui-ci occulte des pans entiers de réalité la plus évidente : l’existence du Goulag, ou celle des villes stratégiques dites secrètes, non photographiées, non mentionnées sur les cartes, en ex-U.R.S.S.

Le sytème totalitaire repose sur une double logique : plus il impose la transparence (Big Brother is watching you) au citoyen, et plus lui rappelle à chaque moment qu'il est observé, plus il tend fonctionner comme des sociétés secrètes voire comme des sectes, séparant les dirigeants ou les membres du parti par l'initiation aux arcanes de l'État sans limite.

Stratégie

Tout confirme, la parenté entre secret et conflit que ce soit comme enjeu (lutte pour connaître le secret ou le défendre), comme arme (la dissimulation des moyens ou des objectifs pour mener l’offensive) ou enfin comme mode d’évitement (en cachant à l’autre sa faute ou sa faiblesse). Le secret est une relation agonistique, où les objectifs des camps en présence sont incompatibles. Chacun s’efforce de vaincre la résistance de l’autre, passivement ou activement. Interdire de faire par la force, (éventuellement en allant jusqu'à éliminer l’autre), et interdire de savoir, (dont évidemment le secret), sont, au final, deux manifestations complémentaires d’une quête de puissance.
Le secret est stratégique par essence : épaissir le brouillard qui entoure la décision adverse, aggraver la friction de l'autre qui ne sait à quoi se préparer, surprendre pour anticiper et anticiper pour surprendre : voilà des principes les plus universellement reconnus de l'art de vaincre. L'avantage de ne pouvoir être percé est célébré par des générations de conseillers du prince ou de stratèges.
Un classique chinois comme le Hei Han Fei fait l’éloge de qui «ne révèle point ses ressorts». Notre propre tradition philosophique n’ignore pas l’efficacité de la ruse, depuis que les Grecs exaltent la Métis, ni ne néglige l’art de cacher pour surprendre.

A la Renaissance, la pensée politique européenne fait du secret une virtu une qualité de l’homme d’exception. Savoir surprendre est une des aptitudes du Prince. Le secret se rattache aux « arcanes », méthodes occultes du souverain, arme d’exception répondant à des fins exceptionnelles. Les arcana Republicæ puissances dissimulées au sein de l’État, les arcana dominandi, méthodes pour manipuler le peuple ou l’opinion, les arcana belli techniques guerrières constituent une panoplie. Le jésuite Gracian exalte pareillement le secret « sceau de la capacité » politique car "C'est la marque d'une supérieure maîtrise de soi et se vaincre en cela est un triomphe véritable."

Économie

Ce n’est pas moins vrai pour l’économie. Le secret est un moyen de produire de la rareté, donc d’augmenter ou de conserver une valeur. Cette rareté peut être celle des moyens. Garder l’exclusivité d’une technique, de l’emplacement d’une ressource, se réserver l’accès ou la fabrication de richesses. Ce fut vrai, des siècles durant, pour des matériaux ou des objets : soie, verre, épices, poudre, papier, porcelaine ont, suivant les périodes, fait la fortune de leurs détenteurs exclusifs. À l’époque industrielle, la formule du coca-cola ou tout autre secret protégé par des brevets ou des coffres-forts ont constitué un capital inestimable. C’est encore plus valable avec la dématérialisation de l’économie. Quand celle-ci consiste toujours davantage à « vendre » de la connaissance ou des états de conscience, le secret devient la seule protection contre la duplication, facilitée par le numérique, et le seul remède contre l’obsession du piratage ou de la déstabilisation. Il devient le garant invisible d’un capital intangible.

L’instrument de l’échange lui-même, l’argent, suppose du secret, puisqu’il faut bien qu’une autorité ait le monopole de sa formule et nous préserve de sa prolifération. Ceci peut s’obtenir par une complexité volontaire : le billet de banque doit défier la reproduction par maintien du secret technique de son papier, de son filigrane, et, comme le monter tout billet en euro de multiples dispositifs high tech - bandes métallisées, incrusts- , qui rendraient sans doute la reproduction plus coûteuse que l'original.

Un système bancaire ou financier est une machine à gérer du secret, celui des comptes bancaires ou des transactions électroniques. Désormais, des méthodes sophistiquées combinant cryptographie et traçabilité assurent que le paiement émane bien de un tel est bien valable sans dévoiler pour autant la nature de la transaction, ni celle des moyens de certification. Demain le moyen de sécuriser l’échange peut aussi être « biométrique ». L’identification à distance repose sur des techniques de mesure de nos impulsions nerveuses, d’identification de l’iris de notre œil ou de notre voix, de transmission et vérification de nos empreints digitales ou tous les autres procédés qui recourent à ce code secret oublié : notre code génétique. Dans une économie sans frontières et à distance il importe de prouver qui l'on est à quoi l'on est autorisé, donc de prouver que l'on est bien cette personne unique.


Tout joue en faveur du secret. D'abord, il existe de plus en plus d’informations à conserver le monopole, ne serait-ce qu’en termes de valeur marchande : découvertes et techniques performantes ou plus triviales, comme une base de données sur les habitudes de consommateurs. Même prolifération des informations dont il faut empêcher la reproduction pour des raisons patrimoniales, des droits intellectuels et financiers sur des données reproductibles. La frontière s’atténue entre connaissances rares, celles que collecte l’intelligence dite ouverte, et les véritables secrets protégés par la loi ou par des boucliers numériques.
Comme, de surcroît, l’acteur économique doit pressentir les tendances porteuses dans les innovations ou les goûts du public, et mettre en avant son image et sa réputation, il redoute autant la perte du secret, qu’il porte sur ce qu’il sait (et qui constitue sa réelle richesse) que sur ce qu’il est (et qui le rend vulnérable).
À mesure que l’économie se dématérialise, cela accroît intérêt d'empêcher la concurrence d’accéder à des informations sensibles, un fichier de clientèle ou un projet de recherche et développement. Il faut se défendre contre l’espionnage économique, la déstabilisation. Parallèlement à la défense de la « réputation » et à la prévention de la « crise informationnelle », la protection du patrimoine numérique de son intégrité, de son authenticité, de sa pérennité ou sa confidentialité deviennent capitales, Le risque de ne pas savoir à temps ou de laisser savoir engendre une insécurité obsédante. Et sans parler de l’immense domaine de l’économie criminelle, forcément clandestine. Et du paradoxe des données personnelles et métadonnées. Individuellement elles ne semblent pas très importantes et l'on se donne peu de peine pour les dissimuler : un nom, une adresse, une transaction, un déplacement, Collectivement, brassés à l'échelle des "Big Data", ils révèlent énormément de choses sur le consommateur, sur le citoyen, éventuellement sur l'activiste ou le terroriste, aux surveillants de la NSA.

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