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Coalition et guerre de l'information contre l'État Islamique
Doubler la coalition des forces militaires par une coalition de l'information destinée à combattre l'Etat Islamique pour l'Irak et le Levant (EIIL). Telle est l'idée que viennent de promouvoir les Etats-Unis lors d'une réunion au Koweit avec leurs alliés européens et à des pays arabes. Une initiative présentée par Richard Stengel, le sous-secrétaire d'Etat pour la diplomatie publique et les affaires publiques et ancien dirigeant de Time.
Il s'agirait de formation et de coppération pour contrer le recrutement et la propagande des islamistes, notamment en amenant des chefs religieux ou des leaders d'opinion à dénoncer EIIS comme "non islamique" et contraire aux valeurs de l'Islam. Cela se fera largement sur les réseaux sociaux où EIIL est très présent (été assez malin pour donner des instructions à ses partisans pour qu'ils ne risquent pas de se faire repérer ou géolocaliser par le contenu ou les métadonnées de leurs messages).
En soi il n'y a rien de bouleversant sur le fond des propositions américaines : le principe de la guerre "pour les cœurs et les esprits" a un siècle et l'idée de dénoncer les jihadistes comme des fanatiques hostiles au "véritable" islam, conciliable, lui, avec les valeurs occidentales remonte aux années G.W. Bush. Diplomatie publique et affaires publiques en jargon du Potomac veulent respectivement dire propagande idéologique (public diplomacy est une terminologie de guerre froide qui désignait les actions d'influence à destination des populations sous domination soviétique) et lobbying. Des organisations comme l'Otan ont déjà développé des bureaucraties avec sigles en ce domaine. L'OTAN pratique aussi des exercices dits "de la cyber coalition"'mais qui relèvent plutôt de la lutte informatique (contre une attaque par virus, par exemple, contre les structures de l'OTAN). Plus récemment encore les services américains ont diffusé des vidéos destinées à montrer qu'EIIS tuait des musulmans, détruisait des mosquées et comettait des crimes de guerre. On notera pour la petite histoire qu'EIIS produit lui-même des vidéos qui contiennent des images tout à fait comparables (mais beaucoup plus crues et sanglantes) et que l'on a parfois l'impression que la seule chose qui change est le commentaire. Il dit dans un cas que c'est atroce et dans l'autre que c'est la volonté de Dieu et la punition des incroyants.

Ce qui semble le plus nouveau c'est à la fois la "dignité" à laquelle est promue la guerre de l'information présentée comme aussi importante que la guerre par le fer et par le feu et, d'autre part, la volonté d'associer des pays musulmans à cette politique. En eux-mêmes ces principes sont plutôt justes - il faut mener la guerre idéologique contre des gens qui ont un objectif idéologique et les cours de théologie islamique sont plus crédibles s'ils provienennt de Riyad que de l'Elysée - mais la stratégie vaudra ce que vaudra son application.

S'il s'agit de produire des fatwas condamnant les jihadistes, la chose est faite depuis longtemps et s'il s'agit de mettre en ligne quelques vigoureuses dénonciations de la barbarie d'EIIS, cela ne peut pas faire de mal. Reste ensuite à savoir si cette "guerre" consistera à mettre en ligne de la contre-propagande ou si elle comprendra des éléments plus offensifs comme du piratage informatique des comptes adverses. Ou, par exemple, la multiplication de faux comptes "bots" qui proclameront l'indignation de jeunes musulmans face aux actes de "Daesh".

La première question que l'on peut se poser et s'il n'est pas trop tard : des milliers de jeunes gens se précipitent pour mourir en Irak ou en Syrie et beaucoup, comme le jeune converti australien dans une vidéo de propagande de EIIS, réclament que la coalition leur envoie encore plus d'avions et de soldats et recrutent encore d'autres alliés pour que la vitoire des mouhadjidines soit encore plus éclatante. D'après son étymologie, le fanatique est celui qui croit avoir des révélations divines (comme les prêtres du fanum de Bellone, le temple de la guerre, qui vaticinaient en plein délire) et qui tente de les réaliser y compris par le meurtre. Convaincra-t-on vraiment les recrues du jihad qu'ils feraient mieux d'employer leur énergie suivant les latitudes à voter et à fréquenter Pôle Emploi ou à suivre la voie "raisonnable" des religieux qataris ou saoudiens ? Il va vraiment falloir que les vidéos soient bien montées et les tweets percutants !

Et quand bien même les messages de raison auraient une redoutable force rhétorique, ne risque-t-elle pas d'être contredite par les images de frappes aériennes et les nouvelles de guerre. À ceux qui s'engagent dans le jihad et ont atteint un tel degré de ressentiment et d'identification aux "martyrs" qu'ils désirent donner leur vie, que pourra-t-on offrir en guise de substitution ?

La seconde question que soulève l'initiative américaine est l'alibi que pourront y puiser tel ou tel régime pour censurer au nom de la lutte contre les recruteurs et les apologistes du jihad. Si l'on en juge par le loi qui est passée dans notre propre pays et qui autorise des interventions administratives sur le Net (à notre avis inefficaces voire contre-productives) sans la sanction du juge, on peut imaginer ce que pourraient faire d'autres nations moins sourcilleuses sur les libertés publiques.
Nous souhaiterions évidemment nous tromper, mais il se pourrait que dans une guerre qui se veut planétaire et totale, la solution soit de la gagner au prix de beaucoup de sang.

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