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Si le lecteur n'est pas "natif numérique" (ces moins de 25 ans qui sont nés dans un environnement complètement modelé par l'usage d'Internet et des technologies) il se souvient certainement de quelque révélation médiatique - le massacre de Katyn avoué tardivement par les Soviétiques, les charniers de Timisoara, les bobards de la première guerre du Golfe, les armes de destruction massive imaginaires de Saddam, etc. - ; chaque fois des journalistes d'investigation ont révélé une importante opération de désinformation qui durait parfois depuis des mois ou des années. Les mass médias dévoilaient ainsi des mensonges et trucages que d'autres mass médias avaient accrédité face à un public qui les avait acceptés aveuglément.
Mais pour les nouvelles générations, l'expérience d'une fausse nouvelle ou d'images mensongères se propageant sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre, puis vite démentie par des analyses produite parfois d'autres internautes (quitte à ce que le démenti soit lui-même contesté immédiatement), correspond à une expérience quotidienne. Après un numéro sur la place du secret et du faux sur Internet, nous consacrons celui-ci à ce qui devrait être son remède : la vérification. N. Chevassus-au-Louis à travers l'analyse des théories "complotistes", et M. Pinard en décrivant la complexité du processus de vérification, O. Kempf en questionnant la catégorie de la "vérité" montrent quelques facettes de cette problématique qu'illustreront les exemples apportés par P. Migault sur l'Ukraine ou T. Berthier sur une manipulation sophistiquée en ligne.

En effet, une sorte de scepticisme de masse s'est répandu, nourri du constat qu'il est devenu techniquement très facile de produire du faux en ligne (y compris sous de fausses identités et avec de fausses preuves en images), de jouer au E-journaliste, de créer artificiellement plusieurs sources concordantes, de trouver des relais et de déclencher en quelques minutes une rumeur (gratifiante pour celui qui la reprend parmi les premiers sans la vérifier) et une contagion virale du faux. Plus besoin de disposer de moyens d'État ni d'être un service secret pour lancer une nouvelle ou un document qui va concurrencer ceux qui émanent des agences et médias théoriquement assujettis aux procédures de vérification que requiert la déontologie. Et comme les médias "classiques" sont eux-mêmes de plus en plus dépendants de ce qui circule sur les réseaux et qui est sensé provenir du terrain même par ceux qui sont engagés dans l'action... En Syrie, par exemple, les vidéos des combats, supposées venir des deux côtés doivent être vérifiés. Et chacun a entendu la terrible formule "La Maison Blanche a fait procéder à l'authentification de la vidéo montrant l'exécution de l'otage", car on sait que la réponse sera presque toujours positive.
La conviction que "la vérité est ailleurs", en tout cas pas dans la version "officielle" ni dans celle qui circulent sur les réseaux sociaux (du moins ceux qui ne partagent pas votre idéologie) se répand. Elle est encouragée par la prolifération des rubriques dites de décodage, de décryptage ou de fact checking qui nous révèlent chaque matin la fausseté des déclarations d'un homme politique, une légende urbaine, des chiffres truqués, des séquences douteuses, des documents avec de fausses dates ou dans un faux contexte.

Récemment, Amnesty International a mis en ligne un site (< a bref=http://citizenevidence.org) qui permet au simple citoyen de vérifier quelques informations de base (qui a posté cette vidéo ? quand ? avec une bande audio qui correspond à l'image ? avec des détails météorologiques ou géographiques compatibles avec ce que dit le texte ?) et d'éviter ainsi les trucages les plus grossiers.
Pour autant, il ne suffit pas de trouver une date qui ne concorde pas ou une image retouchée pour déceler le mensonge d'État du siècle ou pour ridiculiser des millions de naïfs. D'une part il arrive que des éléments faux ou décontextualisés (une photo datant de quinze jours avant les événements) viennent servir une thèse globalement vraie. D'autre part, la rhétorique du complot excelle à démontrer des coïncidences bizarres, des détails troublants, des intérêts occultés ou des logiques cachés pour faire douter des événements qui ont parfois eu le plus de témoins ou ont été le plus enregistrés (à commencer par le onze septembre). Telles sont les facteurs qui déterminent un nouveau paradoxe qu'il faudra affronter : plus il a de sources d'information et d'outils de critique, plus s'informer coûte cher, au moins en terme d'effort de connaissance et de rigueur.

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