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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Manifestations contre Charlie
Des émeutes, des morts, des églises ou des centres culturels incendiés...
Le grand moment de communion nationale victimaire du 11 janvier et le "courage" qu'exaltaient les marcheurs - en fait, l'encouragement à diffuser des millions d'exemplaires de Charlie Hebdo - ont un prix de sang. Ce n'est ni nouveau ni surprenant. Au cours des dernières années, et sans remonter à l'affaire Rushdie, nous avons vu les foules promptes à s'enflammer de l'offense sacrilège et à s'identifier, elles, au prophète moqué (on a entendu des "je suis Mahomet" dans les manifestations au Niger) ou du moins à se réfugier dans la solidarité de l'Oumma humiliée par l'arrogance occidentale.
On se souvient des caricatures danoises et de leurs séquelles, des déclarations du pape Benoît sur les rapports entre violence et religion, d'une tribune du philosophe Robert Redeker, d'un projet d'un pasteur américain de brûler des Corans, du film provocateur "L'innocence des musulmans", etc.
A cette énumération, le lecteur objectera sans doute qu'il y a bien plus que des nuances entre chercher délibérément à insulter une communauté pour la pousser au crime (par une prophétie auto-réalisatrice), stigmatiser tous les musulmans, par exemple en les accusant de violence (congénitale ou inhérente à leur croyance) et enfin exercer un droit de critique voire de blasphème qui correspondrait à la tradition du pays de Voltaire. Et qui, bien sûr, serait politiquement correct sans rapport avec la hideuse islamophobie.
C'est possible, mais chez ceux qui, chaque fois, ont réagi par des protestations souvent sanglantes, le distinguo suivant l'intention et le cible ne signifie guère, au regard de l'offense ressentie et de l'interdit violé.
Il est indéniable que les manifestants qui attaquent un chrétien nigérien qui n'a jamais lu Charlie sont des abrutis obscurantistes auxquels il ne faut pas chercher d'alibi. Mais il doivent avoir du mal à comprendre comment une plaisanterie sur sodomie et monothéisme relèverait de la critique intellectuelle de tous les extrémismes (vertu supposée de Charlie), et ne pourrait en aucun cas être hostile à ceux qui partagent une fo. On ne les rassurerait guère en leur disant que, chez nous, l'on poursuit des écrivains devant les tribunaux pour islamophobie assimilée à un racisme. Ou que des gens qui estiment que la description par Houelbecq d'une France conquise par les islamistes modérés (et où les intellectuels collaborent plutôt gentiment moyennenant quelques avantages) relève des comparaisons olfactives ou du complot contre la paix civile, peuvent admettre qu'un blague sur les fesses du prophète n'offense que les bigots ignorant ce qu'est le vrai Islam.
Le distinguo entre le contenu de la croyance et le lien qu unit les croyants pourrait bien être soit une idée purement occidentale soit une subtilité dépassée.
Pourtant, ce ne sont pas les interdits de dire et de représenter qui manquent en Occident avec d'ailleurs d'importantes variations de pays à pays (des caricatures d'Obama dans Charlie Hebdo seraient considérées comme racistes outre-Atlantique où l'on ne montre pas forcément les dessins de Mahomet "pour les réactions qu'elles pourraient provoquer dans certaines communautés").
L'interdit, chez nous, se réclame de l'idée que certains messages ont certaines conséquences et sont déchus du statut d'opinion dont l'expression est libre. Car nous jugeons certains contenus trop incitatifs donc source d'un danger social;suivant le principe que l'on ne crie pas "au feu" dans une salle bourrée ou que l'on ne peut faire l'apologie du meutre. Ou plus subtilement, nous considérons que provoquer une souffrance ou une humiliation de certaines catégories (les homosexuels, les femmes, les juifs, les autres en général) équivaut à une violence. Violence qui ne peut se mesurer qu'en fonction de leur subjectivité (se sentir insulté, stigmatisé, diminué aux yeux d'autrui) ou d'une identité souvent forgée par une situation victimaire (se sentir solidaire de ses ancêtres esclaves par exemple).
Il se pourait même que nous soyons en train de glisser de la crainte d’un effet escompté du langage (massacrez les Tutsis, posez des bombes) à la prise en compte de l'interprétation seule (les catholiques, les homosexuels, les Arabes ont été blessés par votre propos). Ceci vaut même pour la pornographie que l'on tend de moins en moins à interdire parce que contraire aux bonnes mœurs (argument "réac") et de plus en plus parce qu'elle présenterait la sexualité de façon violente et dégrade l'image de la femme (argument politiquement correct).
Souvent évoquée aussi l'intentionnalité -celle des prêcheurs de haine qui chercheraient délibérément à stigmatiser un groupe ou à éveiller les "peurs irationnelles" à son égard, donc à lui dénier l'égalité paisible où nous devons nous enfichir de nos différences? De là la différence entre celui qui caricaturerait, fort de sa supériorité morale (il est tolérant et dénonce l'intolérance, il défend des valeurs universelles contre des intérêts et des subjectivités communautaires), et d'autre part, la démarche instrumentale de ceux qui jouent des peurs et attisent des divisions. Montrer la Vierge avec un gode élève le débat, Taubira avec une banane est un acte de violence.
Mais que l'on prenne l'interdit d'une façon ou d'une autre, il renvoie toujours à l'idée de conséquences nuisibles produites par sa simple énonciation.

Or ce n'est pas du tout de cette grille assez idéologique dont se réclament les manifestants contre Charlie. Ils ne s'appuient pas tant sur l'interdit de représenter le prophète (iconophobie qui ne fut ni si originelle, ni si générale, ni si stricte que l'on raconte souvent)
Leur justification est beaucup plus simple : ils se réfèrent à une sacralité et à une norme qu'il s'agit d'appliquer (punir le blasphème) parce qu'elle émane d'une source supérieure (Dieu lui-même dans cette affaire). Dans cette optique binaire, la sépartion du pur et de l'impur, du sacré et du profane suffit en soi. L'offense est adressé à l'ordre où est énoncé le châtiment du sacrilège et du blasphème. Cet impératif indiscutable peut être rendu plus sensible si la victime (le musulman offensé qui se venge) éprouve en tant que personne, notamment le sentiment d'être humilié par des Occidentaux qui le méprisent et s'autorisent tout.
En disant "j'ai vengé le Prophète" en sortant de la fusillade chez Charlie, un des frères Kouachi a bien révélé cette économie de la colère, de l'impératif et de la compensation par le sang. Peu à voir avec notre système basé sur la valeur universelle pédagogique que nous attribuons si volontiers à notre modèle. Et peu de chances de convaincre de notre "pas d'amalgame" ou de notre "respect des consciences privées".


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