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Le procès des médias
Médiarmes ou simples vecteurs du sens



Les médias ne servent pas seulement à nous informer, à nous distraire, à nous rapprocher (en nous faisant vibrer aux mêmes événements au même moment par exemple, ou en nous fournissant des références communes dont nous pouvons débattre)… Ils sont aussi les organisateurs de notre mémoire commune (que saurions-nous du passé sans bibliothèques, cinémathèques…), les vecteurs de nos croyances, les organisateurs de nos vies… L’idée tout à fait provocante que développait Mc Luhan (dont on célèbre le centenaire cette année) dès les années 60 – à savoir que les changements techniques dans les moyens de communication bouleversaient les mentalités (indépendamment de leur contenu) et étaient un facteur de changement de civilisation – cette idée-là est devenue banale à l’époque où il n’est plus question que de société de l’information ou du savoir ou de cybersphère.

La question des médias et des TIC est au centre des préoccupations touchant par exemple à la mondialisation, aux nouveaux conflits, mais en même temps, nous avons souvent l’impression de rabâcher des arguments séculaires. Notamment ceux que les théologiens ou les philosophes ont développés depuis des siècles pour ou contre l’image, le spectacle, l’imitation de la réalité par l’image, le théâtre, le roman…
Examinons les pièces apportées de part et d’autre au « Procès des médias » en reprenant cet extrait de «L’ennemi à l’ère numérique».

Médiarmes : arsenaux et messageries

« On trompe plus facilement une foule qu’un seul homme » P. Virilio

Les conflits informationnels ne mobilisent pas que des armes ou des combattants, mais aussi des moyens de communication.
Qu’il s’agisse de propager foi, enthousiasme et obéissance dans son camp, ou d’altérer mémoire, perception et moral de l’adversaire, il faut des caméras, des rotatives, des écrans, des satellites, des souris, des vecteurs, des capteurs, bref des médias. Ceci explique en partie pourquoi les médias, et d’abord les médias de masse, sont nés sous le régime du soupçon. Leur étude systématique se développe dès l’entre-deux-guerres. Depuis, elle se poursuit en mesurant des « pouvoirs » contre lesquels les uns nous mettent en garde, et que les autres relativisent . Outils d’embrigadement guerrier ou de contrôle politique, les médias sont d’abord pensés comme les multiplicateurs de la propagande « dure » ou les servants de Big Brother. Mais aussi comme les responsables d’une aliénation douce et d’une molle passivité.
Au moment où les nouveaux médias suscitent un discours enthousiaste, les camps se reforment. Les uns prêtent aux technologies des vertus libératrices, voire libertaires, les autres en dénoncent les périls. Une tradition intellectuelle oppose la communication à la violence comme la plume à l’épée, une autre dénonce les spectacles comme illusion contraire de la vie. La pensée stratégique pénètre donc ici sur un terrain qui est tout sauf vierge.

Un medium, des mystères

Comment définir les médias ? La réponse n’est pas si évidente qu’il y paraît. Au coin du comptoir nous entendons : « les médias se prennent pour la justice », « les médias abaissent le débat politique », « les médias nous abrutissent » À qui s’en prend-on à travers ces dénonciations ? À des gens, à des outils techniques, à l’usage que l’on en fait ? À des journalistes qui exercent plus ou moins bien leur métier, à ceux qui les dirigent ? Aux contraintes techniques qui obligent à exprimer les choses d’une certaine façon et suivant un certain format ? À la qualité générale ou aux concessions au sensationnel que font les productions d’une époque ? Aux mœurs et coutumes qui font, par exemple, que les Français regardent la télévision plus de trois heures par jour en moyenne ou que les hommes politiques deviennent facilement hystériques dès qu’apparaît une caméra ?
Si nous nous tournons vers des propos plus savants, une fois rappelés quelques truismes du type «, « les médias sont des moyens de communication » et une fois énumérés les grands médias (télévision, cinéma, presse, radio..), les classifications ne sont pas beaucoup plus nettes. Certains hésitent à ranger dans cette catégorie le théâtre, la parole, ou Internet , alors que d’autres y inscriraient volontiers la route ou l’horloge.
Tout commence avec un mot bizarre, mélange de latin et d’anglo-américain : mass media. Il s’impose à l’époque où il n’est question que de massification, de société de masse ou de foule solitaire. C’est la source d’innombrables difficultés orthographiques et idéologiques. « Mass media », lié aux innovations de l’ère industrielle (cinéma, affiche, radio, télévision, presse) désignait initialement les moyens de communication destinés masses , un-vers-tous. Puis la notion s’est étendue aux moyens de communication un-vers-un, comme le téléphone. Dans cette perspective, le medium est un tuyau qui arrose : ce par quoi passe l’important, c’est-à-dire l’eau, le message. Les médias répandent idées, mots, sons, images, là réside tout leur pouvoir.
Pour d’autres, les médias sont des prolongements de nos facultés : la parole, la mémoire, et aujourd’hui, avec les cerveaux électroniques, la réflexion, de la même façon que les outils démultiplient la force de nos bras, la vitesse de nos pieds, etc. Ici c’est l’analogie avec la prothèse puisqu’elle remplace et amplifie : les médias nous permettent de réaliser des performances dont nous serions incapables. Ils se substituent à des fonctions auparavant exercées différemment. Ainsi, notre bibliothèque ou notre ordinateur recueillent une partie de nos souvenirs et la communication politique télévisuelle remplace le débat démocratique direct, etc. Cette façon de voir amène logiquement à soupçonner l’existence de rapports entre grandes périodes historiques et changements dans les moyens de transmission, entre les facultés ou les modes d’organisation prédominant en une époque et son appareillage technique et médiatique. Cette seconde métaphore peut être appelée celle des prothèses.
Il ne faut pas la pas pousser à l’absurde, ni classer « média » tout instrument exerçant un effet direct ou indirect sur nos représentations mentales. Par exemple la machine à laver fait évoluer la mentalité de la ménagère en lui donnant plus de liberté, cela n’en fait pas un média, pas plus que tout ce qui permet d’exprimer une signification quelconque comme notre cravate qui « exprime » notre bon ou notre mauvais goût et notre statut social. Les médias servent à faire partager le contenu d’un esprit à un autre, via l’espace et le temps, et contre la concurrence d’autres messages. Les médias doivent à la fois atteindre des correspondants, préserver un contenu au moins le temps d’être reçus, mettre en forme ce contenu mais aussi le faire accepter de destinataires soumis à des habitudes et à d’autres sollicitations.
Quand nous parlons d’un média spécifique, nous nous référons à différents niveaux de réalité que suppose ce fait bizarre : le contenu du cerveau de A passe dans celui de B. Un média, c’est un support (des ondes, des électrons, une pellicule, du papier pour enregistrer), plus des moyens de reproduction et de transport (des presses à imprimer, des caméras, des antennes, des ordinateurs), plus des codes ou conventions (de la langue française aux codes cinématographiques), plus des modes de traitement (le contenu est passé par une saisie au clavier, par la mise en scène d’un tournage avec trois mille figurants, ou par la fabrication d’une statue, par un bavardage au téléphone). Si l’on remonte en amont, un média suppose des institutions, des groupes qui commandent son fonctionnement (la rédaction de TF1, les correspondants AFP, le petit monde germanopratin de l’édition, le bureau de la censure épiscopale).
En aval nous rencontrons : des auditeurs, lecteurs ou spectateurs qui se rassemblent dans des salles ou restent chez eux, qui utilisent tel sens, tel instrument de réception, telle capacité d’interprétation apprise (alphabétisme, culture cinématographique, conventions culturelles, etc.). Ils suivent le message de bout en bout comme au spectacle, ou peuvent le déchiffrer dans l’ordre qu’ils veulent, ou encore le modifier, y répliquer... L’efficacité du média (sa capacité de propager avec exactitude et constance le contenu initial dans d’autres cerveaux) dépend donc de cette longue chaîne : une logistique et une balistique des messages.
Cette pluralité des composantes du média reflète celle de ses fonctions. Loin d'être de simples "moyens de communication", ce qui ne veut pas dire grand chose, les médias sont des systèmes complexes, Ils doivent tout à la fois traiter donc organiser des représentations, communiquer donc atteindre des destinataires, transmettre donc conserver des mémoires, propager donc imposer des contenus. Les médias servent à vaincre le désordre (en sélectionnant et mettant en forme des informations), la distance (en atteignant des récepteurs), le temps ( en conservant des mémoires) et des résistances (celle de l'indifférence ou du scepticisme des récepteurs ou des messages concurrents).
Nous n’hésitons pas à comparer les médias aux armes ou aux systèmes d’armes: ce sont les deux principales catégories d’inventions humaines destinées à agir sur les gens et non sur les choses. Il se pourrait qu’elles soient régies par un commun principe d’incertitude. Il y a, disait Clausewitz, une « friction » de la guerre : cette part de désordre et de hasard qui empêche le conflit d’être jamais conforme à son modèle théorique (la montée aux extrêmes) et moins encore aux plans des généraux. Il y a « friction » comparable de la communication.
Le rapprochement ne vaut pas uniquement parce que les médias peuvent faire du mal (susciter des haines par exemple), « comme » les armes font ravage ou parce que le but du média et de l’arme est d’obtenir l’abandon ou la soumission de l’adversaire. Les armes supposent aussi des systèmes : des moyens de transport et d’intelligence, des techniques et instruments destinées à surpasser l’autre en vitesse ou en savoir, des procédés de coordination, de détection, de camouflage, une signalétique, des moyens de traitement et des codes . Et les armes demandent comme complément non seulement des vecteurs de messages (des radios, des satellites, etc.) mais aussi des symboles efficaces. Ils sont mobilisés dans ces états intermédiaires entre violence et communication qui se nomment menace, parade, stimulation, démoralisation de l’adversaire, démonstration de force, bluff, encouragement. Entre un casque de samouraï destiné à terrifier l’ennemi, un drapeau ou un clairon et une émission de CNN, où passe la frontière entre lutter et montrer ? Entre armes et médias ?

À l’heure de l’infoguerre, l’image devient réalité. Des médias ou systèmes de communication sont ou seront les vecteurs, les défenses mais aussi les cibles des batailles de demain. Là où le cyberespace naît de l’interconnexion de millions d’ordinateurs, les médias circonscrivent le champ de bataille du futur : on se bat « dans » l’information. La notion s’impose en une époque où des ordinateurs trop puissants sont classés « exportation sensible » et où une console de jeu peut être assimilée à du matériel stratégique.
Tout nous incite à remettre en cause la distinction entre les médias, considérés des outils à véhiculer des messages ou à prolonger nos sens, et d’autres outils qui accomplissent des tâches physiques impossibles ou possibles à coût supérieur en temps et en effort humain. L’informatique crée des hybrides mi-machines à communiquer, mi-machines à faire. Comme les médias, elle conserve des traces, celles d’événements effectifs (une image que filme la caméra, un son enregistré, le geste créateur d’un homme qui peignait ou écrivait) mais aussi celles de processus et calculs (algorithmes, programmes).
Avec la virtualité, s’atténue la différence entre représenter, mémoriser, créer, calculer et faire. Un exemple entre cent : si la norme Bluetooth s’impose avec sa connexion sans fil et ses puces bon marché installées partout, les mêmes appareils serviront à téléphoner, à consulter Internet ou à faire fonctionner à distance des appareils électroménagers. Un même appareil qui permet de cuire son poulet, de lire Platon ou de consulter la Bourse, est-il toujours un média ?

Les médias sont des machines à répandre et des machines à relier. Le rapport un/tous, typique des mass media et supposant la diffusion des mots et des images standard à des récepteurs passifs diffère de la relation un/un ou tous/tous, celle de la commutation, de l’interaction, de l’action à distance que favorise les nouveaux instruments. Les médias exercent des effets de contrôle, de rassemblement, de réalité suivant un mode d’action long, complexe et largement imprévisible.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les travaux les plus classiques sur les médias. Ils portent sur leur quatre dimensions : la capacité de persuader, celle de susciter des passions, celle de changer notre perception de la réalité et enfin, plus subtilement, sur leur pouvoir de se substituer à la réalité. Dans la pratique, les quatre se mêlent toujours : ainsi, comment persuader sans orienter et sélectionner les représentations de la réalité que se fait la « victime » ? Mais pour comprendre les approches théoriques à l’aide desquelles nous continuons à penser le pouvoir des médias, la distinction reste utile , comme reflet de nos craintes et peut-être de nos fantasmes.


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