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Complots, conspirationnisme & Co. III
Dans un article précédent, nous posions la question non seulement des théories du complot - dont les figures et le délire "explique-tout" sont maintenant bien repérés et critiqués- mais aussi du mécanisme de contamination symétrique qui permet via l'accusation de complotisme d'imposer le silence : ce mécanisme, poussé à bout, tend à exclure du champ des opinions toute thèse ou explication historiques qui incriminerait quelque forme de conjuration ou d'action occulte pour la présenter comme un pousse-au-terrorisme, une incitation à la haine ou de la désinformation délibérée (trois façons indirectes, soit dit en passant, d'incriminer une sorte de méga ou méta complot des complotistes, d'où un bizarre effet d'abyme).
Voir les déclarations de David Cameron devant les Nations Unies dénonçant "l'extrémisme non-violent" des maniaques du onze septembre aussi dangereux qu'Isis. Voir aussi les déclarations de François Hollande au moment du 70° anniversaire de la libérations d'Auschwitz. dénonçant les théories du complot qui trouvent leur source sur Internet, "les théories du complot qui ont dans le passé déjà conduit au pire". Tout cela suggère un syllogisme : puisque les antisémites et les négationnistes sont généralement adeptes du conspirationnisme et s'expriment en ligne, chassons les thèses complotistes d'Internet pour en finir avec ces discours de haine que les réseaux rendent si contagieux.
À ce compte rappelons que Staline croyait à énormément de complots, faut-il en déduire que tous ceux qui imaginent que la finance dirige le monde sont nostalgiques du temps des millions de victimes du communisme.
Ces glissements sémantiques (négationnistes, complotistes, haineux, falsificateurs, terroristes...) encouragent des confusion entre catégories mentales qui pourraient devenir demain pénales : le refus de certaines vérités de fait et la prédispostion à surinterpréter sont peut être des crimes contre l'intelligence (mais est-ce à l'État de la protéger ?) ; cela n'en fait pas pour autant des actions ou des commencements d'exécution de crimes ou délits. Si les complotistes délirent, ridiculisons-les ou soignons-les, mais ne les diabolisons pas comme ils diabolisent eux-mêmes.
Une théorie du complot suppose deux choses : une lecture des faits et une lecture des intentions.
Pour ce qui est des faits, les complotistes opposent à la vision majoritaire des événements (ou à celle qui prédomine dans les médias) des impossibilités supposées ou des coïncidences trop significatives pour être innocentes. Les réfuter ne peut consister qu'à établir, par ordre de difficulté croissante, des faits, des possibilités et des probabilités ou vraisemblances. Il y a parfois aveu (papiers Pentagone révélant des manipulations dans l'affaire du Golfe de Tonkin, ou archives du KGB révélant des opérations "avec masque"), mais le cas est rare.
Mais le vrai problème est plutôt du côté des intentions. La démonstration des conspirationnistes retourne un hypothétique "les choses ses sont déroulées comme si quelqu'un avait tout planifié" en un "parce que quelqu'un avait tout planifié".
Or l'expérience nous démontre plutôt :
- qu'il y a probablement beaucoup de groupes plus ou moins informels qui rêvent de changer le monde par une action concertée (une multitude de mini-conspirations plus ou moins avortées, fantasmées ou inefficaces, en somme) plutôt qu'une énorme conspiration qui réussirait. Ceci s'appelle la résistance du réel.
- que l'influence occulte existe mais qu'elle fonctionne plutôt en rencontrant un terrain favorable ou en s'appuyant sur des stéréotypes ou des attentes des "victimes". Ceci s'appelle l'idéologie.
- qu'il existe sans doute bien des groupes d'intérêt ou des organisations de type services secrets ou sociétés de pensée qui fomentent discrètement des changements historiques, politiques, ou autres mais que si ces changements se produisent - d'une révolution encouragée de l'étranger à un mouvement boursier favorable-, c'est que les conditions étaient réunies et que d'autres forces politiques, sociales ou morales allaient dans le même sens. Cela s'appelle la pluralité des forces et des causes.
Ces trois facteurs sont évidemment moins excitants qu'un grand schéma expliquant l'histoire sur fond de lutte des forces obscures et de la naïveté des peuples. Mais ils démontrent la relativité pas l'inexistence de processus d'influence ou de désinformation. Et n'autorisent en aucun cas à confondre qualification et réfutation d'un discours.



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