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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Cyber Califat contre TV5
Une tournant stratégique ?

L'attaque du "cyber califat" contre TV5 pourrait-elle marquer un tournant dans les rapports entre terrorisme et Cyberespace. ?
Nous avions écrit depuis le onze septembre 2001 que "le cyberterrorisme n'existe pas" pour cause de défécit symbolique des cyberattaques. Cela ne veut pas dire que les terroristes ne communiquent pas numériquement, ne se rassemblent pas, ne recrutent pas, n'envoient pas de messages en ligne à leurs adversaires sur Internet, et en particulier sur les réseaux sociaux : c'est tout le contraire. Mais cela veut dire que, jusqu'à présent, il n'y a pas eu de cyberattentats qui fassent des morts ou des dégâts équivalents à un "vrai" attentat.
Les jihadiste préféraient employer un gamin avec une ceinture d'explosifs pour l'impact visuel et psychologique, plutôt que des geeks qui auraient tenté de saboter les fameuses infrastructures vitales (ou cruciales ou "de souveraineté") d'un pays pour le punir et le paniquer. Et, s'il y avait des opérations cyber d'inspiration jihadiste contre des sites occidentaux, elles n'étaient pas de très haut niveau technique, se contentaient souvent d'attaques dites de déni d'accés plus agaçantes ou symboliques que dramatiques ou de défacer la page d'accueil...
Lors de l'opération dire Shamoon en 2012, 30000 ordinateurs de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco avaient été bloqués avec perte financière considérable. Ce logiciel malicieux avait été revendiqué par un texte qui semblait d'inspiration chiite, ce dont certains avaient déduit une responsabilité, nullement prouvée, du Hezbollah ou de l'Iran.
Bref, il y avait disproportion entre la capacité de nuisance théroique des cyberattaques ou la crainte qu'elle inspirait aux organisations occidentales et l'usage effectif qu'en faisaient les jihadistes.

Avec l'attaque contre TV5 nous devons constater :
- une montée en puissance des opérations se réclamant du cybercalifat après des attaques contre des milliers de sites français (mais surtout contre les pages d'accueil), le hacking du compte Twitter de Newsweek, des épouses de militaires US, du Centcom, de la Malaysian Airlines et, plus récemment du Monde...
- cette fois il s'agit d'un véritable sabotage (à distinguer d'une simple opération dite "de subversion" et que nous préférons appeler d'humiliation symbolique) : TV5 a vraiment cessé de fonctionner quelques heures, pendant que simultanément les attaquants prenaient le contrœle des comptes Twitter et Facebook de la chaîne internationale de la francophonie.
- cette action de niveau technique supérieur et plus nocive est accompagnée d'un message de menace et de justification. Approuvant les opérations de Charlie et de l'hyper cacher, l'État islamique désigne la France, qui participe aux bombardement comme un des ennemis principaux et la met en garde contre une guerre inutile (la guerre que nous leur faisons, puisque dans leur logique, nous sommes les agresseurs et les vrais terroristes contre le califat qui est en légitime défense). Le sens politique est clair et cohérent avec les déclarations de l'Etat islamique (alias ISIS pour les anglo-saxons).
- à ce discours politique général s'ajoute une menace plus particulière : la publication de documents biographiques sur des proches de militaires français, comme cela avait été le cas, il y a quelques jours pour la famille de militaire américains engagés dans les bombardements en Irak.
- même si, là encore, il n'est techniquement pas très difficle de publier ce genre de listes (des organisations non jihadistes du type Anonymous savent le faire) c'est l'impact psychologique qui est recherché ici. Le fait qu'il y ait vraiment eu des attaques physiques contre des militaires au pays (au Royaume-Uni et en France) crédibilise la menace. La méthode des listes est redoutable, peut-être moins par la chute de moral qu'elle provoquerait chez les soldats, que par le temps et les moyens qu'elle mobilisera le jour où elle sera prise au sérieux et où il faudra assurer la protection de familles de militaires dans la vie civile (là où précisément et suivant une tradition séculaire, le guerrier doit cesser d'être traité comme un combattant, mais devenir un citoyen ordinaire au pays).
- le cyber califat semble faire preuve de créativité ou de sens de la communication (par exemple avec ses slogans "je suis ISIS") au sein d'une organisation qui, elle-même est très orientée sur l'usage de l'image en ligne et des réseaux sociaux.
- le cyber califat est conscient des enjeux stratégiques de la technique (Il a son propre système de cryptologie) et pourrait être tenté par des opérations d'intoxication et de panique, qui consisteraient par exemple à diffuser de fausses dépêches d'agences de presse (comme l'avait fait la Syrian Electronic Army). On pourrait également imaginer de nouveaux duels de hacking califat contre Anonymous... Bref, attendons nous à être surpris.
L'État islamique n'a pas la même stratégie ni la même culture qu'al Qaeda : il va falloir s'adapter à cette inventivité.

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