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Radicalisation ?
les pièges du mot

La radicalisation est publiquement dénonce comme le péril montant (il faut lutter contre la radicalisation, la chiffrer, la prévenir). Il faut dé-ra-di-ca-li-ser. Ainsi pour l'Union Européenne qui crée des Radicalization Awareness Networks afin de prévenir le terrorisme et l'extrémisme violent. Si l'on comprend bien, la radicalisation serait çe processus psychologique pour ne pas dire spirituel qui va de l'intériorisation de certaines croyances à l'extériorisation de comportements barbares ou criminels. Un mécanisme passionnel qui transforme une idée (une idéologie) en force négative (violence).
Les esprits mal tournés objecteront que ce charabia sert à enrober la notions d'islamisme ou de jihadisme d'une nuée politiquement correcte. De fait, on s'évite beaucoup d'ennuis, au moins médiatiques, à décrire comme une maladie individuelle ou une déviance sociale ce qui est en fait l'interprétation (certes délirante) d'un dogme et l'émergence (certes déplorable) d'une communauté pratiquant ce qu'elle nomme une juste guerre. Décrire un passage à la foi et un passage à l'acte comme un phénomène individuel bizarre voire délirant, c'est éviter de nommer une religion, des groupes, des rapports ou des forces. Et pour cela privilégier l'anomalie par rapport à la politique et à l'idéologie, là où de très vieilles notions comme sectarisme ou fanatisme auraient très bien fait l'affaire.
Mais accordons aux utilisateurs du terme une présomption de bonne foi (après tout, la notion peut être élargie à d'autres formes d'activisme) et cherchons ce qu'elle recouvre.
Or, la prévention (l'avant) ou la déradicalisation après (le retour plus ou moins chaotique du sujet à un état normal ou socialement supportable et qui pourrait coïncider avec son retour du front) font partie des panoplies des pays occidentaux contre le terrorisme et resocialiser les "foreign fighters".
La radicalisation - terminologie chère aux sciences humaines anglo-saxonnes (voir la synthèse de R. Borum - est généralement définie comme une processus intérieur (impliquant donc des degrés de croyance : on peut peut être plus ou moins radicalisé, plus ou moins gravement "contaminé"). Elle se manifesterait par l'adoption de convictions "radicales" ou "extrémistes". D'où deux problèmes.

Première question. Il s'agit d'abord de définir quelles convictions relatives à quelles racines (c'est l'étymologie de radicalisme) ou s'éloignant de quel centre ou cercle de pensée modéré ou raisonnable tombe sous le coup de l'appellation infamante. Radicaliser ce serait donc dévier, mais dévier de quoi ? À partir de quand une vision critique ou révolutionnaire du monde, une théorie préconisant de changer l'ordre établi est-elle si dangereuse qu'il faille soigner ceux qui adhèrent ? Un parti qui se réclame officiellement du marxisme comme le PCF ou le NPA et sensé proner le renversement violent de l'ordre établi par une classe au détriment d'une autre (cela s'appelle la révolution) relève-t-il de cette thérapie ? Ou un groupe monarchiste, antilibéral, théocratique, hostile à l'Europe, partisan d'une réforme constitutionnelle, critiquant le système représentatif occidental comme pseudo-démocratique, un mouvement pro décroissance ? Dans la pratique on voit que les explications vont soit jouer de la tautologie (est radical ce qui est extrême, est extrême ce qui est radical), soit définir le crime par l'éloignement des "valeurs démocratiques" et le refus des processus établis sensés seuls permettre le changement légitime.

Second problème : celui que l'on aurait autrefois nommé du rapport théorie praxis. Ou du glissement de la représentation du monde à la volonté de le changer d'une certaine façon par certains moyens. Peut on être radical non violent, souhaiter des bouleversements inouïs, mais attendre qu'ils se produisent spontanément (ce qui est le cas des salafistes dits quiétistes p.e.) ? Quelles idées "radicales" impliquent ou légitiment le recours à la violence et lesquelles y incitent de fait ?
Ici la distinction porte sur l'efficacité stratégique : que vaut le discours idéologique sur les moyens de réaliser l'idéologie ? Où placer la ligne rouge entre l'explication, la justification et l'apologie de la violence ? Quels discours sont performatifs et produisent des effets mauvais du seul fait d'être énoncés ? Après tout la démocratie ou l'ordre souhaitable et raisonnable que nous évoquions au chapitre précédent n'a-t-il pas été établi puis défendu par des violences collectives ?
On rappellera une évidence : tous les gens qui ont des idées hypercritiques ou souhaitent des bouleversements de l'ordre établi ne tuent pas pour autant. Il faudrait donc déterminer parmi les idées radicalement opposées à l'ordre établi, lesquelles sont si radicalement contagieuses, fascinantes et incitatives qu'elles deviennent des pousse-au-crime.

Les deux questionnements, sur les idées licites et sur les idées incitatives, se rejoignent dans une description de la conversion comme dérive, voire comme déchéance psychique, et au moins comme aliénation. Puisqu'il est sous-entendu qu'un citoyen qui ne subirait pas de manipulations ou de pressions anormales ne devrait pas "basculer" dans ces folies.
Nous n'avons pas la place ici (et sans doute pas les compétences) pour résoudre les questions que nous venons de soulever. Mais nous proposons au moins une conclusion provisoire. La notion de radicalisation obscurcit plus qu'elle n'aide. Par ailleurs, ceux à qui l'on pense sans les nommer (ou plutôt en qualifiant leur démarche plutôt que leur but) se disent eux-mêmes jihadistes, décrivent franchement le type de société qu'ils veulent (régi par la charia, conforme à la foi des pieux ancêtres salafistes, et nullement à la merci de la volonté des citoyens qui doit se soumettre à la volonté divine) et s'identifient comme soldats d'une guerre dont le front serait partout. Dans ces conditions, pourquoi ne pas les nommer comme ils le réclament, jihadistes, et ne pas se débarrasser d'une notion qui justifie plus de dérives qu'elle ne rectifie de délires ?



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