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Maccarthysme 3
III Ministères de la vérité

Dans "1984" d'Orwell, le ministère de la propagande au service de Big Brother se présente comme "Ministère de la Vérité" car, c'est bien connu, "nous" informons et "eux" manipulent (de même, nous débattons pour savoir, tandis qu'eux propagent une idéologie trompeuse). Si l'on remonte plus loin, dès la guerre de 14-18, le décalogue des propagandistes établi par lord Ponsonby se terminait sur ce principe : répétez que nous disons la vérité, alors que nos adversaires mentent systématiquement, concluez-en que quiconque n'adhère pas à ce que nous disons est forcément victime de désinformation ennemie. La mise en lumière des trucages du camp d'en face fonctionne d'autant mieux qu'il y a de chances que l'on raconte des mensonges des deux côtés (notamment dans le domaine de  l'atrocity propaganda et autres découvertes de crimes inouïs) ; du coup,  la réfutation  du discours venu d'en face (ou la révélation de quelque bobard  de ses alliés et de ses partisans) renforce  a contrario votre cause, forcément noble, désintéressée et votre engagement au service de la vérité. 
En termes plus savants, on nomme "métapropagande" la méthode d'influence  qui consiste à décrédibiliser la source opposée (ou à démasquer comme opération de manipulation ennemie toute affirmation contraire à son propre discours). Avantage collatéral : en glissant de la fausseté d'un contenu à l'intention perverse de la source, puis à la réfutation de toute affirmation future qui irait dans le sens "mauvais", il est aisé de présenter sa propre démarche comme défensive : contre-propagande ou contre-influence. Ou, pour employer un terme plus à la mode : contre-narration.
Nous avions donné quelques exemples de ces méthodes utililsées notamment par Israël pour contrer la propagande palestinienne : contester la vraisemblance de quelques images mises en ligne par l'autre camp, crier à la mise en scène ou au trucage, créer la catégorie de "Pallywood" (contraction de Hollywood et de Palestine) et l'appliquer à tout ce qui contredit l'idée d'une guerre propre et défensive de Tsahal. Par allleurs, pas plus que l'existence des gens prêts à mourir pour une cause (les témoins prêts à se faire égorger de Pascal) n'en prouve la vérité, le fait qu'il y ait des trucages au service d'une cause n'en démontre pas forcément l'ignominie morale (et moins encore ne donne raison politiquement à ceux qui la combattent). Que les charniers de Timisoara aient consitué un trucage éhonté ne nous rend pas le régime de Ceaucescu sympathique, pas plus que les innombrables mensonges répandus sur l'Irak pendant les deux guerres du Golfe (des "couveuses de Koweit City" pour la première aux Armes de Destruction Massive dissimulées pour la seconde) ne justifie la moindre nostalgie pour la dictature de Saddam.

Mais il ne suffit pas de dire "il ment",  encore faut-il en instiller la conviction aux publics que l'on vise. Et d'abord les toucher.
Pendant la guerre froide, les émissions de Radio Free Europe faisaient des dégâts de l'autre côté du rideau de fer, car elles étaient les seules sources d'information non officielle à la disposition de populations qui étaient déjà persuadées qu'il n'y a pas "de vérité dans les Izvestia et pas de nouvelles dans la Pravda" (Izvestia voulant dire "les Nouvelles" et Pravda "la vérité"). L'effet de contraste par rapport à la solennelle langue de bois officielle et par rapport à la rareté de l'offre médiatique jouait à plein.
Or, selon une récente étude Gallup, 76% des Russes considèrent que les médias publics de leur pays sont fiables, 30% ont confiance dans les médias privés russes, et 5% dans les médias occidentaux. 

Récemment le Broadcasting Board of Governors qui dirige Radio Free Europe a réclamé quelques millions de rallonge, arguant que le Kremlin exploite la liberté d’information occidentale pour « semer la confusion en recourant aux théories du complot et en répandant des mensonges » et non pour « convaincre (comme le fait la diplomatie publique classique) ou gagner la confiance ». Ce « mécanisme mondial de désinformation... menace les voisins de la Russie et, par conséquent, les États-Unis et ses alliés occidentaux ». L'Europe reprend aussi  la rhétorique des néoconservateurs (voir article précédent) sur la "weaponization", cette transformation en armes des l'information que perpétrerait la Russie. Et qui dit arme dit légitime défense. 
Ou encore l'activité des ONG comme celles de Gorge Sorros (Open Society avec ses "cours d'activisme") va-t-elle persuader les russophones visés par l'opération et qu'il faut arracher à l'influence moscoutair pour laisser des ONG et comités d'éthiques occidentaux juger des crimes d'antioccidentalisme ? Sans parler des think tanks néoconservateurs et de leur rhétorique martiale.

Une des principales accusations faites à la propagande de Poutine étant qu'elle est nationaliste, populiste et complotiste, pourquoi confier à des organismes étrangers, composés des élites occidentales, subventionnés par leurs gouvernements et ne dissimulant pas leurs objectifs géopolitiques la tâche de rééduquer ces pauvres Russes intoxiqués ?

S'ajoute le problème de la censure. Au moment où, parallèlement, la Lithuanie interdit une télévision pro-russe et où le gouvernement ukrainien rétablit la censure (sans oublier quelques assassinats de journalistes et opposants) pense-t-on vraiment que ce genre de déclaration va vraiment faire changer d'avis les Russes et leur démontrer que derrière le financement de programmes russophones avec les fonds des contribuables américains et l'aide des services de renseignement il n'y a vraiment qu'une quête désintéressée ? À 
moins que l'on ne fasse intervenir des E-militants ukrainiens en "i-army de la vérité", ce qui ne manquer pas de rassurer le public russe ?
Les médias qui, pendant le printemps arabe, ne cessait de répéter que les dictatures étaient désormais incapables de contrôler le Net et que les initiatives citoyennes de la cyberdissidence feraient triompher un discours de vérité sont-ils les plus légitimes pour réclamer des manœuvres étatiques d'influence dans le cyberespace  ? 

Bien entendu, par rapport à la guerre froide, il s'est ajouté la dimension technique des réseaux sociaux. La publication d'articles sur les "usines à trolls" de Saint-Pétersbourg, où des employées twittent toute la journée des messages favorables à la Russie (comme cela se pratique en Chine pour les opinions du Parti) montre que Moscou n'a pas manqué le tournant du Web 2.0. 
La Russie a bien saisi l'importance de ce que nous avons appelé "la guerre de l'attention" : attirer le plus grand nombre possible d'internautes sur ses sources et ses messages, en jouant le nombre de sources convergentes et sur les moteurs de référencement. Parallèlement, la fantastique démocratisaton du faux que permet le numérique (détourner le sens de photos et vidéos dans un autre contexte, les retoucher, copier-coller des documents, multiplier les fausses identités pour faire pénétrer le même contenu par plusieurs points d'entrée) favorise, bien évidemment, toutes les initiatives "privées" en ce sens. Et ceci même si les logiciels de contrôle des images (retouche, image reprise d'un autre contexte) ou de repérage des sources primaires d'informations très orientées se multiplient.Réseaux militants d'un côté, prêts à saisir tout ce qui va dans leur sens sans le vérifier Contre réseaux de "journalisme citoyen" pratiquant le crowdsourcing (demander à chacun d'apport des éléments de vérification). Le combat pourrait être équilibré mais l'intervention de bureaucraties d'État ou d'ONG a de bonnes chances d'être contre-productive.

Enfin, en ce domaine aussi, mieux vaudrait ne pas s'être fait prendre avant. Les Etats-Unis créant des réseaux sociaux pour déstabiliser Cuba ou utilisant des logiciels pour animer de faux comptes en ligne, comme le révélait le Guardian en 2011, ne sont pas les mieux placés, sans remonter aux mensonges du Golfe ou du Kosovo. 
Quant à l'Union Européenne qui veut maintenant engager des Mythbuster pur traquer le faux dans le Cyberespace, on peut se rappeler sa tentative de créer des "patrouilles de trolls" (les trolls sont les internautes qui pourrissent les discussions en ligne) sensée faire la chasse aux europhobes (bien entendu complotistes et populistes) sur les réseaux sociaux en 2014. 
La stratégie du "Démentez, démentez, il en restera toujours quelque chose" pourrait se transformer en boomerang. L'influence, comme la guerre, est un art tout d'exécution.


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