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Maccarthysme 4
IV Contre-discours et contre-complot

Lors d'une Master Class à l'Université Paris Dauphine. Manuel Valls a annoncé son projet de créer un "bataillon de community managers" qui combattraient la propagande jihadiste en ligne. Cete lutte contre Daesh  verrait se côtoyer policiers et hackers, fonctionnaires et geeks, en une structure  inspirée de celles des entreprises qui défendent leur e-réputation. Complétant le site dédié stop-djiahdisme dont nous avons déjà traité, cette armée de modérateurs dialecticiens et de surveillants déradicalisateurs devrait décourager les départs de volontaires vers la Syrie et l'Irak, et dissiper les mensonges de la propagande adverse. Bref, porter une parole officielle de vérité, contre-poison au discours militant du djihad. 
On rentre dans la logique du contre que nous évoquions : contre-influence et contre-propagande donc contre-discours, développée par des nombreuses organisations (souvent en ligne) et qui sont sensées mener le combat de la Vérité par écrans interposés. Il faudrait donc se battre sur ces fameux réseaux sociaux dont on nous assurait au moment du printemps arabe qu'aucun État ne pourrait plus désormais y contrôler la parole libre, mais dont on semble espérer aujourd'hui que l'État apprendra à y lutter à armes égales. Ces armes seraient, si l'on interprète bien,  la vérité du fond et  la séduction de la forme plus la proximité  "communautaire" du lien social en ligne. Aisni, pour le Premier Ministre : "ces community managers que j'évoquais, et qui pourront ainsi croiser le fer plus efficacement avec les recruteurs jihadistes sur la toile pour ouvrir les yeux à ceux qui sont embarqués dans cette logique" de radicalisation violente... Les jihadistes utilisent la théorie du complot pour décrédibiliser la parole officielle", d'autant que "leurs sites, leurs actions, leurs paroles -je mets des guillemets pour ne pas qu'il y ait d’ambiguïté- sont très bien faits, très efficaces. "Il semblerait donc que notre pays adopte des méthodes de contre-radicalisation et de contre-propagande, y compris par dialogue et réfutation sur les réseaux sociaux, qui ont déjà été pratiquées dans les pays anglo-saxons.
On peut évidemment se demander si un "discours officiel" présenté comme tel va vraiment beaucoup  agir sur de jeunes âmes et si cette démarche est de nature à dissiper tout soupçon de complot... Mais si cela   marchait, qui s'en plaindrait ?counter-narrative des Américains) dans la mesure où nous nous heurtons ici non pas à un problème de critère du Vrai et du Juste, mais à un problème de méta-critère, face à des gens qui, pour faire simple, ont un tout autre système de référence.
Nous y reviendrons, mais, pour le moment, il nous semble plus intéressant de revenir sur le thème du complotisme. L'association verbale jihadisme - extrémisme - complotisme - communautarisme -populisme fonctionne de plus en plus souvent dans le discours que M. Valls qualifie lui-même d'officiel. 

Ceux que nous n'osons pas nommer nos ennemis se caractériseraient donc par une particulière sensibilité à la propagande trompeuse (bien plus efficace que la masse énorme des médias classiques qui tiennent le discours du vivre-ensemble et de la modération avec un ensemble remarquable). Mais aussi par une propension que l'on n'ose dire plébéienne à adhérer aux explications en termes de complot.

La dénonciation si à la mode du conspirationnisme lui prête -avec raison - trois traits principaux :
- la conviction de l'impuissance des gouvernants simples fantoches (la réalité du vrai pouvoir serait ailleurs) et du caractère fallacieux de toute autorité affichée (le "vrai pouvoir" étant ailleurs).
- la défiance envers toute forme de "thèse officielle" (nous subirions le règne du mensonge généralisé et  la vision dominante de la réalité serait falsifiée par les médias et les autorités)
- l'adhésion à une explication unique, aboutissant à un  réquisitoire : tout serait planifié par une poignée d'hommes et tout concourrait à réaliser leurs desseins.

Les propositions 1 et 2 sont des étapes nécessaires pour aboutir à la proposition 3, mais elles ne sont pas délirantes pour autant. Si on ne les pousse pas à l'absurde, il n'y a rien d'extravagant à penser que la latitude d'action des autorités est limitée par des pouvoirs supranationaux, financiers, des forces sociales etc. et il n'est pas non plus délirant d'envisager que des populations entières puissent être abusées.  En revanche la proposition 3 est, elle, fausse, dans la mesure où la théorie de la conspiration prête à la volonté humaine une efficacité qu'elle n'a pas face à la résistance du réel, à l'aléa, à des volontés contradictoires, etc. Elle est également  trompeuse, en ce sens qu'elle "marche trop bien" : n'ayant aucun critère de falsifiabilité (dire à quelles conditions une hypothèse serait démontrée contraire à l'expérience), donc  n'étant pas réfutable (on peut expliquer tout événement comme délibérément provoqué, soit parce qu'il sert ostensiblement les intérêts des commanditaires présumés, soit parce qu'il est destiné à égarer les naïfs en ne renforçant pas à court terme ou immédiatement  la démarche des conspirateurs, mais en leur permettant de jouer un coup à plus long terme). Pour le dire plus brièvement, tout le problème est dans "tout". 

Ceux qui croient à une non réalité absolue des apparences et à une contre-explication infaillible des événements qui semblent les plus contradictoires, ou, ce qui revient au même, ceux qui refusent d'accorder la moindre part au hasard, à la contradiction et à la rivalité  dans les affaires humaines ont tort et doivent évidemment être pointés du doigt. Ce n'est pas une raison pour les combattre avec des syllogismes qui valent les leurs ni avec des arrières-pensées-

On peut critiquer le complotisme sur un double plan, cognitif et moral.
- Cognitif : il vous fournit la réponse avant même que vous ayez posé la question. Et cette réponse est connue depuis le début : c'est la faute d'une volonté délibérée de quelques uns. Pour le tenant des théories du complot, "analyser" consiste à découvrir ce qui devait être là de toute façon, toute l'intelligence du décrypteur consistant à trouver des bizarreries dans la "thèse officielle", des indices ignorés, des coïncidences troublantes jusqu'à ce qu'il puisse décréter in fine que les événements apparement contradictoires possédaient une unité secrète. Le complotiste se rend lui-même myope à la nouveauté (même si, pour filer la métaphore),  il prétend avoir un regard particulièrement perçant et déchirer les ténèbres de l'illusion entretenue). pour lui, tout ce qui surprend rappelle et l'émergence est une résurgence maquillée.
- Éthique : trouvant des responsables, le complotiste désigne forcément des coupables ( forcément avec préméditation dans son système) et partant il incite à haïr une catégorie de gens, la fameuse stigmatisation.

Tout ceci est vrai, mais encore faut-il, dans la chasse aux complots imaginaires, que le chasseur n'imite pas sa proie, et n'utilise pas la catégorie  "complotiste" comme d'autres se réfèrent à celle des Illuminati ou des francs maçons. C'est-à-dire en exagérant l'efficacité de leurs volontés et la puissance de leurs relais, et en  expliquant une conviction qui vous heurte par une opération qui vous vise.  Ni en attribuant une séduction manipulatrice relayant une immoralité foncière (exploitation des peurs et des faiblesses p.e.) aux auteurs de ces dangereuses propagations.

Renverser l'ordre des raisonnements et coller l'étiquette complotiste à toute forme de critique prétendant démonter les mécanismes sous-jacents du pouvoir ou des interprétations généralement acceptées est au mieux une rhétorique un peu vicieuse (réduire la contestation à un ridicule ou à une "mentalité" bizarre) au pire le signe  d'un effet miroir : les conspirationnistes conspirent eux-mêmes puisqu'ils coordonnent secrètement  des actions ou de fausses déclarations en vue de produire des effets politiques .  Grâce soient donc rendues à l'État qui nous libèrera de leurs mensonges et de nos erreurs (comme l'École est désormais sensée nous affranchir  de nos stérétotypes).

Poser ainsi la question, c'est n'envisager qu'une alternative simple. Ou bien ces gens sont stupides et traduisent leurs angoisses existentielles par une piètre compensation intellectuelle, ou bien ils sont méchants, au moins pour les chefs  et poursuivent un but - déstabilisation, propagation des peurs et des haines - qui répond à un dessein mûrement réfléchi. Ou ils yoyotent ou ils sont diabolique. À moins - synthèse - que ce ne soit une poignée de démagogues  ne répande ces thèses pour abuser les masses. 
C'est possible, mais à considérer comme simple débilité ou perversion mentales les croyances de l'autre à réduire un choix entre la vie et la mort, l'obéissance aux hommes ou à Dieu, le califat planétaire ou la mondialisation heureuse, etc. aux simples effets pervers des réseaux sociaux, on risque plus de nourrir le ressentiment qui motive l'adversaire ou la paranoïa de ses partisans que de les ramener au bercail du vivre ensemble.




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