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Maccarthysme 5
Ennemis intérieurs

Il n'y a pas de maccarthysme sans volonté de répression, pas forcément sous sa forme carcérale (encore que l'on ait récemment vu condamner à des peines fermes des ivrognes qui évoquaient les frères Kouachi avant la cellule de dégrisement ou des imbéciles qui écrivaient "Vive la Kalach" sur Facebook). Mais la répression est surtout devenue réprobation médiatique et sociale : elle exclut le coupable (équivalent à un Berufsverbot de fait, une interdiction d'emploi comme en pratiquait la RFA à l'égard des partis non constitutionnels communistes et fascistes). A minima, elle l'exclut du cercle du débat civilisé pour radicalité et extrémisme. Ceci offre deux avantages collatéraux : effet de meute contre le bouc émissaire (équivalent du jour de la haine dans "1984") qui rassure les bons et effet intimidant servant à limiter le domaine du pensable et décourage ceux qui seraient tentés d'imiter le coupable, voire de le lire.
Mais ce n'est pas l'essentiel.
Insistons sur le maccarthysme version contemporaine n'est pas réductible à un système qui traquerait certaines idées blasphématoires, contraires à des valeurs fondamentales ou troublant l'ordre social. Il est une lecture "prophylactique" de la vie des idées reposant sur la notion de contamination et de dissimulation. Les coupables le sont devenus par propagation et insémination, infectés qu'ils sont par des passion mauvaises et des idéologies nocives (autrefois le communisme, aujourd'hui le populisme communautarisme remplacisme poutinisme nationalisme complotisme...).
Toutes, au fond, révéleraient des "fantasmes". La forme la plus grossière de cette pratique est la reductio ad hitlerum et sa manifestation la plus connue la "loi de Godwin" sur les réseaux sociaux. Sa forme subtile est la théorie du domino : en évoquant telle thématique ou en faisant tomber tel interdit, tel homme politique ou essayiste susciterait d'autres renoncements et favoriserait objectivement les extrémistes, par exemple.
Par ailleurs le crimepenseur cache souvent de nauséabondes arrière-pensées (produites par un inconscient inavouable et un Ça répugnant) : la fonction du diagnostic porté par les élites est donc essentielle. Un Todd, un Onfray, un Zemmour, un Finkelkraut, un Houelbecq, mais aussi une chanteuse gaffeuse ou un petit maire grande-gueule devraient donc s'allonger sur le canapé. C'est dans la tête, vous dis-je.

Du coup, le maccarthysme nouveau oscille entre principe d'autorité (interdire la quenelle ou les sites jihadistes, exclure les élèves qui ne respectent pas la minute de silence...) et sacralisation de l'altérité. Il réduit le danger qu'il combat à des affects : une peur, une crispation identitaires, un refus de l'autre et une surévaluation de son propre groupe. Nos problèmes seraient donc essentiellement psychologiques.
D'où les paradoxes souvent soulignés : il faut produire de l'interdit au nom de la tolérance (car si on les laissait s'exprimer...), imposer l'obligation d'amour (pas de phobies...), confier la lutte contre les stéréotypes à des bureaucraties (l'enseignant imposant la "liberté critique" à l'enfant mais dans le sens prévu), sacraliser blasphème, éprouver de la peur de la peur de l'Autre et autres effets d'abyme.

Le maccarthysme de guerre froide suspectait derrière des comportements l'action d'une organisation structurée - un parti communiste international-. Le maccarthysme contemporain soupçonne derrière des pensées une structure inconsciente. Le premier se plaçait du côté de Nous (nous, les Américains, les bons démocrates), le second du côté du Surmoi.
Nous sommes la première société où le statut du pouvoir se mesure à la capacité d'exprimer son indignation, de s'inquiéter de l'état du monde, de s'identifier au plus grand nombre de victimes, de déplorer et lancer des cris d'avertissement ou d'inquiétude ou à exprimer toutes sortes de sentiments qui seraient fort nobles s'ils n'émanaient pas de gens qui possédent le pouvoir. Le système veut être jugé par la réputation de ses ennemis en somme.
Il ne manque pas de rappeler en chaque occasion combien les perturbateurs cherchent à exploiter les peurs et les frustrations, provoquer de troubles sociaux, cliver la société, dramatiser la situation et ignorer les lois de l'économie et de la démocratie paisible. Ce qui est à peu prés le réquisitoire qu'adressaient les conservateurs aux "gauchistes" il y a une trentaine d'années. À l'époque, par exemple où la défense de l´Occident n'était pas sensé être un idéal de gauche et où seule la subversion était sensée expliquer la contestation.


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