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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Temps terroriste et efficacité symbolique
Le terrorisme est une méthode : le recours "privé" à une violence létale (ou au moins assez dangereuse pour susciter la crainte de la mort, telle une bombe). Elle a des motivations idéologiques et des fins politiques (faire céder la volonté de l'autre comme la guerre). Mais pour atteindre ces objectifs il faut viser des cibles symboliques, donc utiliser des signes autant que des forces. Le terrorisme, stratégie, est susceptible de se mettre au service des idéologies les plus opposées, mais ne peut, pour autant, faire l'économie d'une théorie : il se pense comme instrument. Non seulement le pratiquant (le terroriste) désire comme le dit un personnage des Justes de Camus "tuer des idées" en tuant des hommes, mais il veut aussi que son acte prenne sens dans une perspective historique. Ne serait-ce qu'au nom du principe "l'avenir nous jugera, la postérité nous justifiera".

Urgence et projection historique

Ceci implique que le terrorisme se représente à lui-même comme une nécessité provisoire - ce qui confirme s'il en était besoin, le titre de ce colloque "le moment terroriste"-. Contrairement à une armée sensée "servir plusieurs fois", un groupe terroriste ne rêve que de s'auto dissoudre soit en remportant la victoire, et en devenant inutile, soit en passant à un stade suivant, celui du vrai mouvement de masse, du réveil du peuple, de la vraie guerre, ou de la reconnaissance en tant qu'acteur et négociateur politique, etc.
L'action terroriste se pense en termes d'efficacité stratégique. Elle doit provoquer des mobilisations, exaspérer des confrontations et d'efficacité symbolique, notamment contribuer à une prise de conscience historique. D'où cette tentation chez beaucoup de terroristes de s'imaginer qu'ils accélèrent l'histoire, qu'ils font l'économie d'années de souffrance et d'oppression à leur peuple ou à leur camp en exacerbant les contradictions. Une idée que refusait Lénine : sans invoquer la moindre réticence morale à la pratique de la terreur, il était choqué que le terrorisme "individuel" veuille remplacer la nécessaire évolution des classes sociales et prendre le raccourci en quelques coups de pistolet. Trop facile, trop petit bourgeois, pas assez marxiste en somme.

Les rapports du terrorisme et du temps sont d'ailleurs multiformes
l'action terroriste a son propre tempo, fait de ruptures (période d'attente, attentat brusque, retour à la préparation d'autres actions plus fortes et signifiantes encore..) : c'est une logique de recherche de la surprise stratégique
mais en même temps, cette action se réfère toujours au passé : ce sont les autres (l'Etat, les oppresseurs) qui ont commencé, et qui sont donc les vrais terroristes. "Nous" ne faisons que répondre dans l'urgence du danger, pour faire cesser ce mal et punir des crimes des puissants. En ce sens, le terrorisme répond parfaitement à l'idée de Sloterdjik que la colère s'accumule dans des "banques" de l'âme collective. Le terroriste essaie de solder les comptes par la vengeance, au nom des griefs qui s'additionnent, parfois depuis des siècles et qui justifient à leurs yeux cette décharge de violence
Le terrorisme veut faire rupture, faire trace (pour que nul ne puisse ignorer que des hommes se sont révoltés) faire date (plus rien ne sera comme avant, la peur va changer de camp, etc.), bref, il se voit toujours dans l'optique du moment crucial.
Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la date où apparaît vraiment un terrorisme qui se distinguerait du régicide, du tyrannicide ou des groupes types hashishins ou sicaires pratiquant l'assassinat politique. Pour notre part, nous serions tentés de dater cette apparition du premier attentat (manqué d'ailleurs) à la fois significatif par sa cible, pédagogique par l'intention de son actrice et médiatique par son retentissement dans l'opinion : celui que perpétra la Véra Zassoulitch en 1878 contre le préfet de Saint Petersbourg.

Contraintes du message

Cette projection dans l'avenir (même au nom du passé douloureux) impose au terrorisme des impératifs d'efficacité militaire mais surtout symbolique. Le message qu'il délivre doit répondre à des critères cumulatifs pour être performatif. Le terroriste a beaucoup de choses à dire - directement en rédigeant un communiqué ou indirectement en choisissant une victime représentative dont l'opinion comprendra pourquoi et en vue de quoi on l'a frappée. D'où la fréquence des terroristes "bavards" à la pesante dialectique et aux communiqués interminables dont les très prolixes brigadistes italiens sont le type caricatural. D'autres compte davantage sur la laconique éloquence de l'explosion pour se faire comprendre, et considère que de tels actes, surtout ponctués ou sous-titrés par la mort volontaire du terroriste ont assez d'éloquence pour se passer de sous-titre.
Le message terroriste a des impératifs de transmission, donc de durée : il faut rappeler qui l'on est , pourquoi son combat est légitime, d'où l'on vient, au nom de quel groupe historique (les prolétaires, les Irlandais, les vrais musulmans..., titulaires de ces comptes de la colère non soldés que nous évoquions) l'on parle, d'où il vient et où il veut aller.
Il est aussi de l'ordre de la communication au sens le plus simple : il faut toucher beaucoup d'interlocuteurs, en être bien compris et faire prédominer son message parmi toutes les informations qui saturent l'espace public. D'autant que le terroriste est persuadé qu'il accomplit une œuvre de dévoilement, dévoilement à la fois de la vérité historique et du vrai visage, répressif et criminel, de l'adversaire. Donc du bruit et du spectacle pour capter une ressource rare : l'attention.
Ce message est enfin de l'ordre de la propagation; ce que dit le terroriste ou ce qu'il montre (que ce soit la gravure d'un archiduc assassiné ou la vidéo d'un otage de Daesh égorgé) doit provoquer des épidémies de passions, peur chez l'adversaire, enthousiasme militant des opprimés qui voient punir leurs anciens maîtres ou les traîtres...

Or, pour que ce message porte, il lui faut un vecteur. D'où un problème spécifique : par définition, un groupe terroriste considère que les moyens de communication sont détenus par ses adversaires ou leurs valets : les capitalistes, les impérialistes, les occupants, les juifs et les croisés, etc. Or comment obliger celui qui vous opprime à vous donner la parole, à vous laisser faire la pédagogie de la révolte, à vous justifier, etc ?
Il y eut plusieurs réponses suivant les époques. Soit le groupe peut essayer d'avoir sa petite imprimerie clandestine (les Possédés de Dostoyevsky démarrent de là). Soit il peut attendre son procès pour profiter de la tribune offerte (parfois la dernière) pour s'expliquer et impliquer le peuple. Soit on cherche, sans se faire prendre (messages cachés, coups de téléphone anonyme...) à parler aux professionnels des médias. Implicitement, on leur propose le marché suivant : nous fournissons l'événement sensationnel, mis en scène pour produire l'effet symbolique maximum et concerner chacun, vous en échange, nous offrez des colonnes de journaux ou des minutes de JT. À travers tout le mal que vous tenterez de nous faire, en nous traitant de criminels ou en rabaissant nos motivations, passera quand même le sens et les masses comprendront. Nous recruterons, nous susciterons l'identification, les cœurs purs nous entendront. Comme par une prise de judo nous retournerons la force du spectacle à notre profit et pour provoquer sa chute.


Bien évidemment l'évolution de la technologie médiatique bouleverse logique militaro-politique et logique rhétorique. Avec la prise d'otage de Munich en 1969, la cause palestinienne devient mondiale parce que la mondovision la rend universellement visible.
On passe de la logique faire couler du sang pour faire couler de l'encre à la logique produire des images qui intéresseront les médias internationaux. La scène terroriste se déplace sur l'écran cathodique.
Et Internet, pardon de ces évidences, change la donne. Puisque chacun peut être émetteur selon la formule souvent ressassée de Eco, et que tous peuvent toucher tous suivant le principe d'un réseau que tous les points sont reliés, le message terroriste est assuré de se jouer des frontières, d'être résilient (un site fermé, un autre reprend le flambeau), d'être immédiat (certains groupes tweetent pendant l'attentat à la fois pour informer immédiatement leur camp mais aussi les médias internationaux) de pouvoir s'adresser à l'adversaire jusque dans sa maison.
Reste à être assez malin pour échapper aux méthodes de surveillance électronique de l'État, au filtrage des mots ou des recherches, aux interruptions, aux hackers anti-jihad et surtout au formidable outil de renseignement que l'on fournit aux services dès que l'on se met sur un réseau et que l'on laisse des traces numériques.
Les choses ont évolué très vite Dans la limite de ces contraintes Al Qaeda (ou le Hezbollah) remporte déjà des succès en se professionnalisant avant le 11 septembre : production de vidéos montrant le châtiment des traîtres, l'entraînement de mouhadjidine ou les message d'autorités religieuses. Un pas intermédiaire est franchi quand Al Qaeda, dont les sites "traditionnels" de type Web 1.O sont souvent mis à mal par la hacking et la fermeture, adopte des forums de discussion. L'engagement se développe suivant le principe des poupées russes (un premier vous fait pénétrer dans un second plus sécurisé et plus élitiste, puis dans un troisième pour ceux qui sont vraiment décidés et fiables..).

Communautés triomphantes, ennemis humiliés

Avec l'Etat islamique on passe du Web 1.0 au Web 2.0 avec usage systématique des réseaux sociaux comme Youtube, Facebook et Twitter, non seulement pour contacter de nouvelles recrues qui rentreront dans un système d'engagement progressif, mais aussi pour leur donner parole et initiative. Il s'agit de lâcher un peu prise, de faire confiance à la base tout en lui imposant un minimum d'impératifs sécuritaires et donc de favoriser cette synergie des foules "intelligentes" que supposent les réseaux sociaux.
En effet, les réseaux 2.0 ne servent pas seulement à démocratiser le droit de s'adresser à la planète... Du moins en théorie, car en réalité le résultat dépendra largement du référencement dans les moteurs de recherche et de la réaction des communautés qui citeront, imiteront, dialogueront, recommanderont, etc. jusqu'à rendre viraux des message, parfois très narcissique (regardez mon 4X4 et ma Kalachnikov depuis que je suis combattant en Irak) ou très centrés sur une expérience ou un petit groupe.

Au-delà de la question du contenu, et des facilités offertes pour émettre ou trouver de l'information, les liens qu'ils créent comptent. Les réseaux - on l'a assez répété - créent des communautés d'abord unies par de simples affinités et des rapports superficiels en quelques clics, mais qui, dans le cas des réseaux Web 2.0 poussent rapidement à des engagements plus profonds ou plus passionnels. Ceci sans porter de jugement moral : le même mécanisme du "passage à l'acte" à partir de l'écran vaut pour le printemps arabes, les mouvements indignés, les Tea parties ou les jihadistes.
À côté des vidéos "hollywoodiennes" de Daesh avec leurs images léchées et qui reproduisent tous les codes esthétiques de la culture industrielle occidentale, ou à côté des prédications face caméra, tout un monde de témoignages et interpellations "par la base". À l'image qui humilie l'ennemi et montre la colère divine en action, s'ajoute le message positif, parfois utopique (les beautés de la terre de Cham, la belle et pure vie que l'on y mène) par témoignagee
Même virtuelle, et rencontrée uniquement par écrans incarnés, la communauté des jihadistes (ou des candidats) se perçoit d'abord par une unité où ses racontent des histoires individuelles, où se montrent des visages fraternels. Ce Nous est à la fois puissant voire triomphant (regardez les chars que nous avons pris, regardez les drapeaux que nous avons plantés : nous sommes la communauté glorieuse des combattants) et proche : le "frère" a un visage, parle bouffe, rigole et fait des fautes d'orthographe.
Les réseaux sociaux ne doivent pas seulement être pensés comme des médias qui véhiculeraient un contenu "venu de la base", avec un trajet plus difficile à contrôler sur un territoire que pour un média classique. Ce sont aussi et surtout des facteurs de synergie.
Synergie positive pour un camp : ils sont résiliants, souples, participatifs, transfrontaliers, tissent des liens et font remonter de la compétence, de l'enthousiasme et de l'expérience (y compris au sens militaire du RETEX, le retour d'expérience), ils rendent le soutien plus contagieux et facilitent la convergence / coordination dans l'action.

Synergie négative aussi (et les services d'État qui se limitent souvent à faire de la "réfutation" des mensonges adverses ou du "contre-discours" devraient y songer) : les réseaux 2.0 se prêtent à l'infiltration, à la pénétration à l'intoxication (que ce soit par de fausses nouvelles, de faux participants ou de vrais virus informatiques), et si l'enthousiasme y est communicatif, la panique, la rumeur et la division le sont aussi, surtout provoquées. Enfin, si vous êtes sur un réseau social vous révélez votre réseau, donc vous fournissez du grain à moudre au renseignement adverse. Par compilation et corrélation (et ne parlons même pas de Big Data), celui qui s'y expose devient visible et prévisible pour l'adversaire. Si, selon la formule bien connue "Google en sait plus sur vous que vous-mêmes", imaginiez quelques développements stratégiques de ce principe...

Pour tenter de résumer en formules le bref enseignement de la lutte terroriste et antiterroriste sur les réseaux sociaux, il nous semble qu'elle sera déterminée par quatre grandes tendances :

l'incubation des passions. Les réseaux ne "provoquent" pas l'engagement jihadiste comme on le lit trop souvent par simple exposition à de mauvaises paroles ou à de mauvaises images. En revanche, ils sont le lieu idéal pour faire macérer des ressentiments, monter des colères et se rapprocher des interlocuteurs se faisant confiance et s'encourageant mutuellement..
les bulles informationnelles. Par contact avec ceux qui pensent comme lui, par augmentation du biais cognitifs (ne s'exposer qu'à des messages qui confirment ses stéréotypes), par décrochage par rapport aux médias classiques ou "mainstream), le participant tend à devenir de plus en plus imperméable au discours des autres, dominant et mensonger à ses yeux.
la guerre de l'attention. Comme l'a illustré l'affrontement par tweets interposés entre Tsahal et le Hamas, quand tous les messages peuvent cohabiter en ligne, l'emporte celui qui pense technique de captation du temps de cerveau humain, attraction, référencement, construction de réseaux répercutant et commentant le message initial pour le rendre viral (quitte à tricher avec des algorithmes simulant la présence en ligne de faux partisans et admirateurs).
la réversibilité. Contrairement à ce qui se disait au moment du printemps arabe, les réseaux sociaux ne se contentent pas de donner du pouvoir aux sans-pouvoirs. Ils servent aussi aux forts contre les faibles (exemple de la Syrie) ou peuvent être exploités par des services d'État (exemple de l'Ukraine). Toute opportunité crée une vulnérabilité.

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