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La grand peur des réseaux sociaux
Vous souvenez-vous de ce qui se disait à propos des réseaux sociaux au moment du printemps arabe ? Ils donneraient du pouvoir à ceux qui n'en avaient pas et la parole à ceux qui ne s'exprimaient pas. Ils étaient non-hiérarchiques (auto-organisation des foules), non-idéologiques (ils reflétaient les besoins directs de la société civile sans passer par la structure d'un parti ou la rigidité d'une doctrine) et non-censurables. Ils allaient faire sauter toutes les dictatures, forcément incapables de comprendre le pouvoir des technologies libératrices. Et surtout, ils étaient intrinsèquement démocratiques : des foules, a priori intelligentes et solidaires, ne pouvaient, bien sûr, que vouloir une société ouverte, un système multipartis, une économie de marché, une mondialisation cool et le règne de la communication. Se connecter devenait un droit de l'homme, car un homme qui se connecte est forcément moderne, donc pro occidental.
Patatras, quatre ans plus tard, les réseaux sont dénoncés comme le territoire de tous les dangers où se terrent les jihadistes ennemis de nos valeurs, les "révisionnistes" pro-russes ennemis de l'ordre mondial, les fachos ennemis de l'Autre et les complotistes ennemis de la vérité.
Deux exemples pris sur le Web de ce matin (cinq minutes de recherche environ) :
La Rand corporation publie une tribune sur le thème : les États-Unis se protègent bien ou relativement contre less cyberattaques, notamment le sabotage de ses infrastructures vitales. Mais le vrai péril proviendrait des réseaux qui permettent à l'État islamique de recruter et de se coordonner sur le Web 2.0 incontrôlable. Sans oublier les inévitables Russes avec leur appareil de désinformation, leurs trolls, leurs rumeurs qui répandent la panique. En somme la vraie cyberguerre à laquelle il faudrait se préparer, si possible en arrêtant les initiatives adverses le plus en amont possible, ce serait celle de l'opinion. Du contenu et non plus du logiciel.
Second exemple : le plan français pour la cybersécurité qui préconise ouvertemenent un effort de propagande pour combattre sur les réseaux les opinions "qui vont à l'encontre des intérêts fondamentaux de la France (et qui) relèvent d'une atteinte à la défense nationale"
La guerre de la propagande tend de plus en plus à être placée sur le même plan que les attaques purement techniques, et les actions sur le cerveau humain à inquiéter autant que les actions sur les cerveaux électroniques.
La guerre pour la réalité, ou plus exactement le conflit pour décider des critères de la vérité (ce qui est assez tout une assez bonne définition de ce qui fait la force d'une idéologie dominante) est bien engagée autour de ce curieux retournement. L'idée profondément libérale que, si l'on donne aux individus des moyens de s'informer et de s'exprimer, ils vont forcément aboutir aux conclusions dictées par la Raison et que ces conclusions sont forcément en faveur de notre système, cette idée est simplement fausse. Les moyens techniques de communication ne traduisent obligatoirement ni la vision universelle d'un individu abstrait, ni les valeurs de la culture qui a créé ces instruments. Des visions du monde et des valeurs contradictoires peuvent aussi s'y exprimer. Et dans un pays comme la France où la vision des médias classiques est, pour le moins, marquée par un certain formatage idéologique, les réseaux offrent un terrain favorable au scepticisme de masse, aux contre-théories (y compris les plus délirantes) et à un défoulement dde populations qui se sentent exclue du système. Une contre-réalité s'oppose à la réalité vécue par les élites, et de façon plus générale par les catégories sociales autorisées à produire des jugements et des interprétations. À tel point que la lutte pour imposer le critère des faits avérés va devenir un des principaux combats du système menacé par ce dont il était le plus fier : ces nouveaux médias qui allaient unifier la planète et pacifier les citoyens.


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