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Stratégie, image et contrôle
Une interview par Hichem Ben Yaïche

"Le pouvoir stratégique des médias."



Entretien réalisé par Hichem Ben Yaïche

Jamais notre quotidien n'a autant été investi, marqué et quadrillé par la communication : TV, radio, Internet, téléphone portable, etc. Tout pouvoir d'influence suppose la maîtrise de cette technologie "en révolution" permanente. Pourtant, il s'agit d'aller au-delà des apparences, pour mieux comprendre les enjeux cachés, lesquels dessinent la géographie du "pouvoir d'influence". Décrypter et analyser les concepts et les stratégies, c'est la meilleure façon d'entrer dans cet univers, et de découvrir le dessous des cartes. François-Bernard Huyghe, expert des médias, est l'auteur du livre : "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (éd. Eyrolles). Il se livre à une pertinente mise à plat de cent mots qui "géométrisent" l'univers des médias et de la communication. Dans cette rencontre avec avec Hichem Ben Yaïche, François-Bernard Huyghe décrit les techniques utilisées, et explique les stratégies mises en œuvre par les Américains, pour mener la guerre de l'information ou la guerre cognitive en Irak ou ailleurs. Entretien.



Le vocable "stratégie" est aujourd'hui conjugué sur tous les tons et est même galvaudé à force d'être répété. Quels sont justement les outils pour comprendre le "pouvoir stratégique" ? Quel domaine couvre-t-il précisément ?



François-Bernard Huyghe : L'acception militaire traditionnelle envisage la stratégie comme art général de la guerre. Son domaine engloberait et surplomberait celui de la tactique qui, elle, ne s’exerce que dans la bataille. Mais dans la vie courante, stratégie a pris un sens beaucoup plus vaste. Effectivement, les journaux écriront facilement « votre stratégie pour perdre des kilos avant l’été ». Le mot finit par signifier « les moyens en vue d’une fin », « la façon de se conduire » ou « la méthode ».
Il me semble qu’il faut parler de stratégie là où des intelligences s’affrontent par l’usage de forces et en vue d’une victoire. Il y a donc stratégie si l’on dispose des moyens offensifs contre un adversaire qui lui-même tente de contrarier vos initiatives.
Quand je parle, par exemple, du pouvoir stratégique des médias, cela signifie que la capacité qu’ils possèdent d’agir sur le cerveau humain (par persuasion, séduction, construction d’un univers cognitif et d’une mémoire commune, en imposant des habitudes mentales, etc.), la façon dont ils déterminent nos façons de croire, de faire de la politique, de nous distraire, etc. tout cela fait l’objet d’affrontements culturels, idéologiques, économiques, politiques.


Depuis les attentats de 2001, les Etats-Unis d'Amérique ont accéléré et amplifié leur bataille de la communication dans le monde, et particulièrement en direction de ce qu'ils appellent le Grand Moyen-Orient ? Pourriez-vous expliquer cette démarche ?


Le choc du 11-Septembre a révélé à beaucoup d’Américains que la fin de la guerre froide ne signifiait ni la fin du danger, ni celle de l’affrontement : leur mode de vie et leur liberté, loin de constituer des idéaux auxquels aspiraient tous les hommes raisonnables pouvaient être un cauchemar pour certains. En somme, le modèle des années 90, l’élargissement (enlargment) du modèle occidental – prospérité, démocratie pluraliste, société de l’information, individualisme – était contesté non pas parce qu’il n’était pas accessible à tous, ou parce que le prix à payer pour l’atteindre était trop lourd, en termes écologiques par exemple, mais parce qu’aux yeux d’une minorité au moins de musulmans, il incarnait le pire des mondes possibles. Ce que certains ont traduit par « Ils nous haïssent non pour nos fautes, mais pour ce que nous faisons de bien, notre démocratie, notre prospérité, notre mode de vie… »
La question naïve que se posait l’homme de la rue après les attentats – pourquoi nous haïssent-ils ? –, les dirigeants l’ont affrontée aussi à leur manière. Persuadés que la haine de l’Amérique ne pouvait trouver sa racine que dans une ignorance abyssale de la réalité, ou dans une forme quelconque de désordre mental, il ont repris un vieux projet : répandre la démocratie à travers le monde, à commencer par le monde arabe, et lancer une nouvelle « bataille pour le cœur et les esprits ». La première idée remonte à Wilson et à la Première Guerre mondiale, la seconde à la guerre froide. Il s’agit en somme de convertir l’Autre pour le rendre comme soi. En partant du postulat que quelqu’un qui bénéficie d’un régime démocratique garantissant la liberté de l’information et qui a une image juste de l’Occident, ne peut que se convertir à son modèle.


Les Etats-Unis d'Amérique ont réactivé et réadapté une panoplie de mesures, qui existaient à l'époque de la guerre froide, comme la "diplomatie publique". Qu'est-ce à dire au juste ? Comment expliquez-vous cet anachronisme ?


En effet, au moment de la guerre froide, la CIA d’abord puis une agence ad hoc (l’United States Information Agency) ont mené sous ce nom une stratégie de guerre idéologique, informationnelle et culturelle contre l’Urss. Le but officiel était de « promouvoir l’intérêt national des États-Unis par la compréhension, l’information et l’influence des publics étrangers ». Il s’agissait d’une part de donner une image positive de l’Amérique et de son action (notamment par des radios comme Radio Free Europe émettant au-delà du rideau de fer) et, d’autre part, de pratiquer une forme de subversion culturelle contre le communisme, par exemple en mettant à la disposition de ses citoyens (ou des élites du tiers-monde tentées par le marxisme), des livres, des films, des émissions, des œuvres d’art représentatives des valeurs occidentales de liberté.
Beaucoup de néo-conservateurs, qui croient à la « force des idées », insistent sur cette action de communication, et sont persuadés que l’usage de la force dans la guerre au terrorisme, et le renversement des régimes qui le favorisent ne prennent leur sens que combinés à une rhétorique efficace et à une offensive médiatique s’adressant directement aux populations.


D'autres modes d'action, qui sont peu connus du grand public, entrent dans cette stratégie d'influence, pour peser, orienter, commander... De ce point de vue, la guerre cognitive est une stratégie clé. Comment se mène-t-elle sur le terrain ? Comment l'applique-t-on dans le cas de l'Irak, par exemple.

Des termes comme guerre de l’information, guerre de l’image, guerre cognitive, guerre d’influence, opérations psychologiques (psyops) prolifèrent. Ce nouveau vocabulaire reflète une réalité émergente. L’affrontement militaire, politique ou économique se double désormais d’une lutte par la connaissance qui peut se résumer ainsi: savoir plus que l’adversaire (en l’espionnant par des satellites ou des logiciels, ou à travers l’intelligence économique), empêcher l’autre de savoir (en le plongeant dans le « brouillard » pour reprendre l’expression de Clausewitz) et enfin contrôler ce que sait et croit l’autre. Au total, il me semble que le stade suprême de la guerre cognitive soit le contrôle des moyens et critères de la connaissance. Il peut s’agir des procédures utilisées pour rechercher l’information (je pense ici au cas de Google Print, le gigantesque projet de numériser 15 millions de livres en six ans, qui donnerait à Google la prééminence dans la sélection des ouvrages suivant ses critères) ou de «formater» les futures élites du monde à l’usage d’une langue, de méthodes de travail, de conceptions économiques ou politiques. Il peut s’agir, plus simplement, d’imposer sa chaîne d’information.

En Irak, les USA emploient des méthodes classiques : opérations psychologiques destinées à séparer la population des terroristes, soutien aux campagnes des partis favorables à la coalition, diffusion d’articles favorables dans la presse irakienne (comme l’ont révélé deux reporters du Los Angeles Times), lancement de chaînes de radio et de télévision en arabe… En l’occurrence, cela ressemble singulièrement à la bonne vieille propagande.


Malgré les moyens mis en œuvre par les Américains – Radio Sawa, chaîne Al Hurra, articles prêts à diffuser pour la presse irakienne, etc. –, comment expliquez-vous le faible impact de ces médias sur les opinions arabes ? C'est un échec cuisant de la stratégie de communication US…

Pour deux raisons principales. La première est que le schéma de guerre culturelle, de diplomatie publique, d’action psychologique ou d’influence, appelez-le comme vous voulez, ne peut pas se transposer de la guerre froide à la guerre dite contre le terrorisme. S’adresser aux populations d’au-delà du rideau de fer par une radio brouillée ou en leur offrant l’accès à des livres censurés, et s’opposer ainsi au discours officiel imposé dans les pays marxistes, c’était offrir une information rare et dérangeante à des gens qui en étaient privés. Aujourd’hui, vanter le mode de vie américain à des consommateurs qui sont abreuvés de séries made in USA, ou de films hollywoodiens, ou faire passer la parole de Washington à des téléspectateurs qui reçoivent la télévision par satellite, n’a pas du tout le même impact. Ni surtout la même crédibilité. Une stratégie de subversion du « faible» ne peut pas devenir une stratégie de contrôle au service du fort, et moins encore comme ici de l’occupant.
Second élément : les différences culturelles résistent à la mondialisation. On peut aller sur Internet, porter des Nike et adorer les films de Tom Cruise, sans penser politiquement comme un Américain. La circulation de l’information mondiale sur toute la surface de la planète n’a pas aboli les valeurs, les catégories mentales que chacun hérite de son histoire. Bref, le problème pour les Américains n’est pas celui de la capacité technique de diffusion de leur discours, mais dans la résistance culturelle qui se manifeste au moment de son interprétation. D’autant plus que la technologie est une arme à double tranchant. En 1991, le monde entier voyait physiquement la guerre d’Irak sur les écrans de CNN ; aujourd’hui, le monde arabe a accès à des chaînes de TV qui reflètent son regard sur le monde.


Comment expliquez-vous que des chaînes de télévision, comme Fox News ou CNN, soient moins pluralistes que celles d'Al Jazira et Al Arabyia, qui restent les cibles des critiques américaines? D'une certaine manière, on est ici à fronts renversés…


Je ne mettrais certainement pas Fox News et CNN dans le même panier, mais il est certain qu’elles reflètent un point de vue fondamentalement occidental. Une chaîne comme Al Jazira a bâti son succès sur sa capacité de susciter un débat dont le public de certains pays arabes était souvent frustré : voir des émissions comme « La direction opposée », les controverses qu’elle provoque et les réactions furieuses de nombreux gouvernements de la région. Par ailleurs, les chaînes arabophones reflètent une pluralité d’opinions au sein de leur espace culturel, tout en étant obligées de tenir compte de la vision dominante, celle des Américains, alors qu’une chaîne d’information américaine peut parfaitement ignorer le point de vue arabe, puisqu’elle considère facilement qu’elle reflète une vision universelle de la planète, celle de la modernité et de la mondialisation.


Peut-on parier sur un sursaut de lucidité des médias américains pour procéder à une vraie autocritique en matière d'information ? Ou c'est encore trop tôt, le réflexe patriotique l'emportant sur tout le reste ?


En ce moment, il ne se passe guère de semaine sans qu’un journal d’outre-Atlantique ne révèle une affaire : torture, écoutes, avions de la CIA, manipulations de la presse irakienne… Par ailleurs, la presse d’opposition à G.W. Bush – sur papier ou sur Internet – est d’une vitalité étonnante et la critique de la «Guerre globale à la terreur » est très argumentée. Du reste, l’opinion américaine a singulièrement évolué dans son attitude face à la question irakienne, tandis que nombre de médias américains reconnaissaient avoir été intoxiqués dans l’affaire des ADM (Armes de Destruction Massive). Le problème n’est donc pas tant que des opinions "dissidentes" puissent s’exprimer – elles le peuvent et souvent avec talent –, mais de savoir quel est leur impact sur l’opinion de l’Américain moyen, qui s’informe essentiellement par la télévision locale. L’univers mental du Texas profond n’est pas vraiment celui des élites intellectuelles de la côte Est.


Chine, Inde, Brésil… Le monde se décentre. Dans le même temps, on parle beaucoup de l'intelligence économique. Quelle est sa place dans le monde d'aujourd'hui ? Comment l'utiliser à bon escient dans un univers, où les entreprises sautent les frontières à la recherche permanente des coûts de production toujours plus bas ?


Justement, autrefois, la force d’une entreprise, c’était de pouvoir fabriquer au meilleur prix des objets destinés à un marché en expansion et d’être capable de les distribuer. Désormais, dans le monde de l’entreprise dite « en réseaux » ou de l’économie dite « intensive en information et en communication », la richesse repose de plus en plus sur la capacité de maîtriser le savoir et de coordonner son utilisation créative. La possibilité d’accéder à l’information juste, au moment juste, celle justement que peut favoriser l’intelligence économique, est une force productive cruciale.


En quoi est-il intéressant pour les petits pays du Sud d'avoir une culture de l'intelligence économique, alors que les Américains et les Européens peuvent tout savoir ou presque ? Se protéger, cela a un coût exorbitant. Comment y faire face?


Certes, un pays pauvre peut difficilement se protéger contre Echelon ou assurer son indépendance en matière de logiciels de cryptologie. Par ailleurs, moins on est à la pointe de la technologie, moins on a de patrimoine informationnel à défendre et moins on en a la capacité. Mais il faut aussi se rappeler que l’intelligence économique ne se réduit pas à l’espionnage ou au contre-espionnage industriel : c’est une stratégie immatérielle, peu coûteuse, adaptée aux capacités du faible et du malin. Rappelons-nous que si le Japon est devenu une grande puissance économique, c’est, au moins en partie, en jouant un rôle précurseur en matière d’intelligence économique.


A notre époque, l'information n'a jamais été autant disponible. Mais, paradoxalement, l'intox, la rumeur, la désinformation, etc., n'ont jamais autant prospéré. Comment faire le tri, distinguer la bonne info de l'ivraie ? Comment s'y retrouver dans ce maquis ?


S’informer, au sens d’acquérir des connaissances vraies et pertinentes, mettre en forme, savoir et comprendre, éclairer la réalité, créer du sens ne consiste pas seulement à résister à la propagande, c’est un processus complexe. Je comparerai la connaissance vraie à un trésor gardé par sept dragons:
- Le dragon du mensonge délibéré, de l’information reformatée, décontextualisée, redécoupée, sélectionnée, de la propagande, de la déformation, bref, le dragon auquel tout le monde pense.
- Le dragon de l’oubli : celui qui fait que les médias s’intéressent aux thèmes qui intéressent les médias, qui pensent que les gens s’y intéressent. Tant et si bien que nous finissons par avoir une vision myope de l’actualité, tout le monde se concentrant sur les mêmes thèmes et oubliant des pans entiers de la réalité.
- Le dragon du secret, de la connivence entre les élites journalistiques, politiques, de l’autocensure…
- le dragon de l’information elle-même (trop d’information tue l’information, trop de données disponibles menacent notre capacité de sélection, trop de possibilités étouffent l’esprit critique)
- le dragon de la rareté apparente : le fait qu’une information soit minoritaire, difficile à trouver, ou qu’elle ait été trouvée par un procédé compliqué ou grâce à un logiciel sophistiqué ne garantit en rien qu’elle soit plus pertinente que celle du JT regardé par des millions de gens.
- Le dragon du miroir : x recopie y, qui a recopié z et ainsi de suite (c’est particulièrement vrai sur Internet, où il suffit de faire un « copier-coller » pour reprendre à son compte une information de deuxième ou troisième main), tant et si bien qu’il devient difficile d’identifier, donc de critiquer la source primaire.
- Mais le pire dragon est le dernier : le dragon intérieur que chacun abrite en soi. la tentation d’adopter la version de la réalité la plus simple, celle qui flatte nos stéréotypes ou nos conceptions idéologiques, celle que partage notre groupe, notre famille intellectuelle. Ce sont aussi nos biais cognitifs, erreurs de raisonnement, conformismes, persistance des idées reçues, dissonance cognitive (tendance à préserver ses opinions acquises quitte à interpréter les faits nouveaux en les déformant ou en les niant)…
La « bonne » nouvelle, c’est que tout cela est connu depuis longtemps : la rhétorique - art de persuader - est étudiée depuis deux millénaires et demi, les logiciens dressent des listes de sophismes et de biais cognitifs depuis des siècles ; dès les années 20, des scientifiques ont établi les listes des procédés typiques de la propagande et ont décrit la façon de les détecter. Même chose pour la télévision : les méthodes pour la décrypter sont facilement disponibles. Plusieurs universités publient sur le Net des guides de la documentation bibliographique ou de la recherche sur Internet, des méthodes pour remonter aux sources primaires, les évaluer, comparer, etc. Chacun peut même imaginer sa propre gymnastique mentale: se demander d’où provient l’information, reconstituer le trajet d’une dépêche ou d’une image, s’interroger sur les intérêts des acteurs qui la produisent ou la diffusent ; se méfier de la force de l’image et de l’émotion du direct, comparer des sources de différentes cultures ou de différentes familles idéologiques.
La « mauvaise » nouvelle, c’est que tout cela prend un temps considérable : vérifier, comparer, analyser est un travail que nous ne pouvons faire toujours et dans tous les domaines. Du reste, le pousser à bout amènerait à un processus dit de « régression à l’infini » : une question amène une autre qui amène une autre…Il faut donc s’arrêter à un moment, faire confiance à une source fiable (quitte à la tester de temps en temps), s'appuyer sur des publications ou des sites qui font ce travail d’analyse et de comparaison à notre place (sans tomber dans la paranoïa de la dénonciation systématique). Grâce aux nouvelles technologies, chacun peut aussi « jouer en équipe », partager ses découvertes, pratiquer l’intelligence collective, construire des outils de connaissance avec une communauté d’utilisateurs critiques.

A lire aussi le blog qu'il anime régulièrement sur le Net : www.huyghe.fr

 L'économiste
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