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Médiologie : les rouages
Quelle définition ?

Une fois rappelé que la médiologie fut fondée par Régis Debray dans les années 90 et qu'elle ne se soucie que très accessoirement de l'étude des médias au sens classique (leur pouvoir persuasif présumé, leur rôle d'anesthésiques des masses, de chiens de garde ou de faux miroirs de la réalité, etc.), comment définir son projet ?

La réponse la plus facile est que la jeune discipline se demande comment des changements dans les moyens de communication ou de transport modifient nos façons de vivre et de penser : soit l'apparition du papier, de la bicyclette ou du Net. Quelles répercussions sociales, mentales ? Qui gagne du pouvoir, qui en perd ? Qu'est-ce qui devient pensable, impensable, mémorable, obsolète, prestigieux, ringard ? Et ce, suivant de grandes scansions, l'ère du livre, de la Tv ou des réseaux 2.0 suivant le cas ?
À une époque où l'on débat tant du rapport entre réseaux sociaux et révoltes populaires, ou du lien entre autorité politique et forme télévisuelle, une telle approche trouve toute sa légitimité.

Mémoires partagées

La médiologie pose la question de la transmission. Notre époque se délecte de communication : davantage de moyens de s'exprimer et de se rapprocher sont censés produire la compréhension, voire la communion et l'effusion, donc l'apaisement. Quand bien même ce qui rapproche dans l'espace rapprochait psychologiquement, resterait le mystère de la durée. Si la transmission (au sens patrimonial de se transmettre un héritage) présuppose, certes, la communication (au sens d'être en communication, échanger), mais elle obéit à d'autres fins qu'un lien temporaire.
Là où la communication est censée vaincre l'espace (et peut-être la propagation à vaincre des messages rivaux par captation de l'attention), la transmission sert à vaincre l'usure. D'où la question : comment des communautés et des convictions s'inscrivent-elles dans le temps ? La démarche médiologique suppose un rapport entre des dispositifs matériels (des monuments, des bibliothèques, des bits informatiques..), des institutions (avec leurs rites, leurs modes d'adhésion, leurs organisations et relations propres) et les croyances (le fameux contenu).
Ce postulat blesse au passage un certain orgueil idéaliste : le pouvoir propre des idées - et surtout si elles changent le monde - dissimule une intendance et une dépendance. La mémoire qui subsiste, le discours que des successeurs reprennent à leur compte sont largement déterminés par cette trilogie idées / médiations / organisations, et cela vaut de la société de pensée à la ronéo, du corps de missionnaires au corpus stocké en mémoire. Que telle forme religieuse soit en rapport avec le livre ou telle autre avec le show télévisé des télévangélistes, que le socialisme soit lié avec la rotative ou les guerres humanitaires avec les chaînes satellitaires, voilà qui suggère une adéquation entre des idées qui réussissent et ce sous-bassement qui les rend durables. Mais aussi l'effet en retour des conditions de circulation du message sur son contenu.

Numérique : enregistrement et accès

Chaque époque a son équation propre et il est tentant de conclure que la nôtre favorise la communication contre la transmission : la technique, surtout numérique, tend à l'ubiquité et à l'instantanéité là où les cultures impliquaient le territoire et la succession. Rapidité et explosion quantitative des données égalent-ils oubli et superficialité ? Vite diffusé, vite oublié ?
L'État devenu médiatique, l'idéologie simple mise en accord avec le changement, la diplomatie e-diplomatie, l'École "ouverte sur la vie", l'art installation et performance, la communauté réseau social, l'économie , économie des flux et de l'immatériel, et la société " société de la communication" plaident évidemment en ce sens.
On objectera que les technologies numériques enregistrent tout, que chaque trace ou chaque échange sont toujours en mémoire quelque part. En outre, elles stimulent de nouvelles façons d'être ensemble, de l'intelligence collective au réseau de cyberrévoltés. Tandis que nous classons tout comme patrimoine et multiplions les devoirs de mémoire avec une méticulosité distante d'entomologistes.
Mais contre la possibilité théorique de tout retrouver archivé sur Internet se dresse l'impossibilité matérielle de tout explorer, donc la nécessité de se confier à des algorithmes créés par d'autre. Et quand nos mémoires ne dépendent pas de Google, et de sa façon d'interpréter ce que nous désirons découvrir, nous tendons à nous confier à la "recommandation" de notre communauté en ligne, donc à l'avis éphémère du groupe des égaux avec les risques de manque de distance critique ou de conformisme que cela suppose.
Ces systèmes de gestion de la surabondance ne sont pas condamnables en eux-mêmes ; au contraire, avec un peu de pratique des règles et une bonne stratégie, ils peuvent donner des résultats fabuleux. Et il n'y a pas de raison que la sélection effectuée par un bibliothécaire, un enseignant ou un critique littéraire souffre d'un moindre coefficient dE déformation.
Mais, durant des siècles, la transmission a été affaire de contact personnel, de rites, d'autorité, de pratiques, d'assimilation lente et d'apprentissages. Tout ce qui se gagne en facilité de contact doit se payer. Ce que nous déléguons à nos prothèses intellectuelles nous peinons l'incorporer.
Pas de nostalgie dans la médiologie : une simple lucidité sur la rançon de nos conquêtes.


Pour en savoir plus sur la médiologie :
Site : http://mediologie.org et http://huyghe.fr
"Introduction à la médiologie", Régis Debray PUF 2000
"Les Cahiers de médiologie. Une anthologie", Cnrs éditions 2009

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