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Gramsci, hégémonie idéologique 3
Gestion contre libération

Qui exerce l'hégémonie idéologique - au sens où nous l'avons définie dans les articles précédents ? On en voit les prémisses dès la période qui suit la seconde guerre mondiale, durant les trente glorieuses. Il est impossible de résumer plusieurs décennies de vie intellectuelle et politique en France sans beaucoup caricaturer, mais on peut au moins rappeler quelques grandes catégories qui ne prétendront pas à l'originalité.

Première remarque : il est énormément question d'idéologie dominante dans cette période et elle est très largement dénoncée d'un point de vue sinon gramsciste, du moins proche du marxisme intelligent (celui qui pense le rôle des superstructures). On revient toujours à ces thèmes : l'idéologie sert à la dissimulation d'intérêts et à la production d'un consensus garant de soumission ; elle domestique une population maintenant hypnotisée par la consommation et le spectacle. Qu'il s'agisse de l'école de Francfort, de ce que les Américains appellent après coup "la French Theory" (Althusser, Baudrillard, Deleuze, Derrida, Foucault...), des sémiologues, des situationnistes, les cerveaux ne manquent pas, bien avant 68, qui vont démasquer l'idéologie bourgeoise à travers les mœurs, la culture de masses, les médias, les modes de consommation, la sexualité, et pour préconiser l'altérité et la contre-culture, les révoltes des minorités et la rupture permanente.
Tous ne se placent pas du même point de vue : ils ne font pas, par exemple, les mêmes emprunts à Marx, Foucault ou Freud. Mais l'idée générale reste pouvoir aliénant qu'exercent les dominants sur les dominés à travers les représentations et leur intériorisation par des individus au service du système productif. Hypercritique, pratiquant la philosophie du soupçon généralisé, déconstruisant à tout va, cette avant-garde ne rencontre guère de véritable opposition de droite, hors une critique du marxisme et du totalitarisme qui prendra à retardement (et pas vraiment au bénéfice des conservateurs). Si la droite est politiquement dominante et si le gaullisme entretient l'illusion d'une survie des valeurs traditionnelles, Nation, autorité, identité, etc., la droite (à l'époque, cela désigne ceux qui ne sont pas pour la socialisation des moyens de production) est déjà en situation d'infériorité. Infériorité morale d'abord, dans la mesure où la droite traditionnelle et autoritaire est discréditée par toute évocation du spectre du fascisme. Infériorité intellectuelle, dans la mesure où la droite d'alors s'auto-limite au champ économique ; elle ne trouve souvent à objecter à ses adversaires qui réclament plus d'Etat providence ou plus de conquêtes sociales que la nécessité de gérer raisonnablement la croissance pour pouvoir distribuer plus tard. Ce pragmatisme apparent - la prospérité qui vient résoudra tout, soyons raisonnables - dissimule un historicisme inconscient : la foi en une expansion obligatoire et sans fin. Et comme cela n'empêche pas de gagner les élections et de rester aux affaires..., pourquoi changer ?
Mai 68 va évidemment bouleverser les lignes de force. Certes nous avons tendance en France à "essentialiser" Mai (y compris à droite où "l'esprit de 68" est souvent assimilé à une maladie contagieuse, principe destructeur des valeurs, source tous nos malheurs) : des évolutions similaires, notamment dans le sens "libéral-libertaire" se sont produites dans des pays comparables mais qui ne sont pas passés par cette phase de la révolution spectacle à la française.
Reste pourtant que Mai va impulser au moins symboliquement deux mouvements culturels qui semblent contradictoires. Le premier est une radicalisation politique destinée à faire long feu- avec recherche d'un modèle utopique qui à Cuba, qui en Chine, puis quête d'une classe enfin révolutionnaire pour prendre la place du prolétariat défaillant, corrompu par la société de consommation. Les minorités, femmes, homosexuels, fous, marginaux, les immigrés (mais à l'époque considérés non comme porteurs d'une culture différente mais comme des prolétaires plus exploités que les autres, donc plus susceptibles de se révolter) seront successivement candidats au rôle. Avant le fameux ralliement "du col Mao au Rotary".
Le second mouvement est individualiste, hédoniste, opposé aux interdits, hiérarchies ou contraintes ; il assimile l'autonomie de l'individu à un processus continu de libération, et ce non seulement à l'égard des autorités mais aussi en se détachant des appartenances héritées ou assignées par une quelconque nature. Processus qui, de surcroît, serait dans le sens de l'évolution sociale (on ne dit pas encore "sociétale"). C'est, bien entendu, cette seconde composante qui l'emporte au fil du temps à travers le discours dit libéral-libertaire, multiculturaliste, pensée unique, sociétal-moral, cher aux élites actuelles.
La composante individualiste a tout pour se propager : elle se prête à force déclinaisons culturelles à travers la chanson, le cinéma, la culture industrielle autant que d'avant-garde, elle se diffuse facilement à travers la formation des journalistes, universitaires et autres catégories sociales préposées à la transmission des valeurs symboliques. Elle confère, du reste, un certain sentiment de supériorité intellectuelle et morale à ceux qui la professent sans les engager dans des obligations militantes trop dangereuses. Cette attitude prétendra toujours bénéficier des prestiges de la révolte et du non conformisme. Si bien que les jeunes contestataires devenus vieux bobos et leur enfants (sans doute maintenant leurs petits-enfants) continueront à mimer une résistance héroïque aux forces du passé "ranci" et de l'ordre moral, ordre qui ne les menacent guère.
D'autant plus que cela ne gêne pas vraiment les vrais détenteurs du pouvoir, notamment financier, qui ne sont pas fanatiquement attachés au modèle d'un société patriarcale, avec frontières Église, armée exaltées, puritanisme et tradition. Pour dire le moins...
Bizarrement, dans les années 70, la question de l'hégémonie idéologique est soulevée en France par la Nouvelle Droite. Son programme est celui d'un gramscisme de droite ("méta politique") : il consisterait à doter la droite de bases doctrinales antiégalitaires ; il échoue, de l'aveu même de ses inventeurs. D'une part, sa proposition de créer des bases scientifiques, philosophiques, esthétiques etc d'une vision du monde n'intéresse guère la droite classique. D'autre part le programme d'enracinement identitaire européen de la Nouvelle Droite inquiète. Et elle ne sait guère trouver de relais médiatiques, universitaires, ou politiques chez les leaders d'opinion.

De grands événements idéologiques se préparent outre-Atlantique avec l'offensive éclair néo-libérale : ces idées se répandront incroyablement vite dans la décennie 80, bien relayées, elles, par les think tanks, les milieux d'affaires, les nouveaux médias internationaux type CNN... Coïncidant à la fois avec l'implosion du système soviétique, l'explosion des technologies de l'information, la financiarisaction, la révolution conservatrice reaganienne..., l'idéologie néolibérale formule repose sur deux lois d'airain :
il n'y a pas d'alternative (TINA, there is no alternative : les lois de l'économie qui déterminent tous les autres domaines limitent définitivement les possibilités d'expérimentation : c'est le modèle unique ou la catastrophe)
la globalisation est en marche : l'Histoire condamne tout ce qui s'oppose au mouvement d'unification planétaire, incarné par par la gouvernance, la société civile transfrontalière, les mouvements "sociétaux" ou Internet (d'autres ajouteront : la solidarité écologique, la fin de l'Histoire, les "valeurs", on peut continuer la liste). Quand ce ne sont pas les guerres humanitaires menées au nom de l'Universel qui promeuvent le nouvel ordre mondial. Ou plutôt, la guerre froide gagnée, il n'y aura plus de guerres que résiduelles, destinées à chasser quelque tyran qui massacre son peuple, encourage le terrorisme ou "prolifère" avec des Armes de Destruction Massive. Conséquence indirecte : de droite ou de gauche, nous sommes forcés de nous ranger dans le même camp du Bien et de l'Universel, occidental et otaniste. Les options géopolitiques, comme la prééminence de l'économie libérale de développement font partie de ces thèmes qui ne se discutent plus : elles sont présentées comme supra-idéologiques, s'imposant par une évidence qui clôt tout débat.

Des États-Unis aussi vient dans les années 80 un mouvement dénommé (d'abord ironiquement par ses adversaires) le "politiquement correct" (political correctness). On le prend d'abord en Europe pour un simple puritanisme sémantique, comme une manie d'utiliser des euphémismes pour désigner des minorités de tous ordres (sexuelles, ethniques ou autres) de manière non discriminante et non offensante. Au-delà de la marotte de tout rebaptiser qui commence sur les campus et se prête si bien à la parodie des humoristes conservateurs, se met en place une nouvelle stratégie de lutte idéologique : par l'interdit portant sur le vocabulaire qui risque d'offenser ou de stigmatiser quelque catégorie humaine souffrante, s'installe l'interdiction d'exprimer certaines opinions (assimilées à des violences symboliques, moralement insupportables) voire de constater certaines réalités. Il suffit, en somme, de disqualifier un discours, comme porteur de haine potentielle ou révélateur d'un inconscient criminel. Vingt ou trente ans plus tard, ces techniques orweliennes révéleront tout leur potentiel de contrôle de l'espace public. En effet d'interdire des mots - ou de pousser des cris d'indignation face à un "dérapage verbal" qui traduirait une "mentalité" d'un autre âge, on passe vite à la chasse à la sorcière inversée : traquer les crimepenseurs devient une activité d'autant plus tentante qu'elle peut se parer des prestiges de l'avant-garde ou de la générosité tout en faisant intérioriser l'interdit (oser ou ne pas oser dire).
Les esprits sont prêts (au moins chez les dirigeants et les leaders d'opinion) pour admettre à la fois la grande synthèse gestion de droite, morale de gauche, ou, si l'on préfère le dogme de l'intangibilité absolue de deux principes : l'économie comme elle est politiquement neutralisée, intouchable (sauf dans les détails de la gestion) et l'évolution "sociétale" vers le multiculturalisme tolérant est irrésistible.
Le moment est venu de la grande synthèse. Celle que nous avons appelée en son temps la soft-idéologie.

A SUIVRE

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